Je me demande si la mélancolie contemporaine n'est pas le fruit d'un ordre social qui nie les individus et les pousse à se détruire eux-mêmes.
D'où la fascination qu'exercent les actions kamikazes qui sont une forme de désir d'en finir avant d'avoir vécu. Pour ceux qui adoptent ce postulat, rien n'a de sens, tout mérite de passer.
Passer, lasser, casser. Je me refuse de rentrer ainsi, tête baissée, dans cet insensible et dans cet insensé.

La vogue des sciences exactes et du rationalisme caractérise la civilisation du siècle des Lumières. Elle a eu, dans le domaine littéraire, sa contrepartie avec des auteurs qui s'intéressèrent au
fantastique, à l'irrationnel et aux conduites humaines les moins explorées jusqu'alors. La littérature permit donc une nouvelle approche du rapport amoureux et de la sexualité, comme jamais ils
n'avaient été envisagés auparavant. Marivaux, Choderlos de Laclos, Restif de la Bretonne ou le marquis de Sade illustrent cette investigation nouvelle et approfondie du sentiment et du
comportement amoureux.
Dans le domaine des arts plastiques, l'Académie royale de peinture et de sculpture pèse encore de tout son poids. Il faudra attendre sa suppression en 1793 et l'installation du gouvernement impérial, pour qu'apparaissent, dans la peinture, des tendances nouvelles caractérisées par le goût des sujets étranges, érotiques ou morbides.
Cet intérêt pour des sujets à l'érotisme complexe va aller en s'amplifiant à partir de 1815, quand la sensibilité romantique va de plus en plus faire éclater les cadres des attitudes morales du XVIIIe siècle. En affirmant la supériorité du sentiment sur la raison. Ce nouveau climat intellectuel va pousser les artistes à s'intéresser à l'homme lui-même, et particulièrement aux aspects les plus obscurs de son comportement.
La mélancolie et l'érotisme sont les deux principales découvertes de ce terrain émotionnel nouveau. On voit donc apparaître, dès 1793, et se multiplier, à partir de 1815, les œuvres peintes ou sculptées qui traitent de l'inquiétude, de l'insatisfaction de l'homme et de ses différents comportements amoureux.
Si ces nouvelles représentations n'ont pas l'aspect scandaleux que leur contenu suppose, c'est qu'elles obéissent encore à la tradition gréco-romaine qui leur sert d'alibi pour le fond et de modèle pour la forme. En effet, si le sujet est tiré de la mythologie, son traitement s'inspire de la sculpture antique, comme dans La Mort de Hyacinthe, tableau peint par Jean Broc en 1801.
Hyacinthe était un jeune homme d'une grande beauté, duquel Apollon et Zéphyr tombèrent amoureux. Alors qu'Apollon gagnait ses faveurs et qu'ils jouaient ensemble au disque, Zéphyr, fou de jalousie, décida de punir son rival en supprimant l'objet de leur passion commune. Il dévia la trajectoire du palet qu'Apollon venait de lancer et le fit mortellement frapper Hyacinthe. Apollon en eut un profond chagrin et immortalisa le nom de son ami en transformant en fleur le sang qui avait coulé de sa blessure.
Le recours aux sujets tirés de la mythologie grecque ou romaine permettait aux peintres de contourner l'interdit social. Ce qui frappe, cependant, c'est de constater à quel point le thème de «l'homosexualité» était alors lié à celui du désespoir et de la mort, et c'est peut-être là que se réfugie l'interdit social : l'amour homosexuel est une situation extrême, tragique, et dont l'issue ne semble qu'être fatale.
L'étrangeté de ce climat amoureux et morbide est encore accrue par la représentation très originale que les artistes donnent de la mort. Celle-ci est, soit recherchée, soit consentie passivement, et ceux qui en sont frappés ne sont pas défigurés par la crainte ou par la douleur, mais présentent l'aspect d'un abandon extatique qui suggère des circonstances beaucoup moins dramatiques...
Endymion peint par Girodet (1792), est dans un abandon comparable, qui place pratiquement le spectateur dans la position d'un voyeur. C'est ainsi que le peintre choisit de nous montrer le moment précis où la lune, Séléné, et le jeune berger Endymion sont en train de consommer leur union, prudemment symbolisée par un brouillard luminescent.
Ce qui est surtout remarquable dans ces corps d'hommes nus, complaisamment offerts à la délectation secrète ou avouée du spectateur, c'est leur anatomie étirée, leur pose alanguie et leur musculature faiblement dessinée, qui rendent leur virilité conjecturale et suggèrent davantage une agréable nymphette qu'un athlète antique.
Quelle que soit la nature du mythe représenté, dès lors que leurs sujets touchent à la relation amoureuse, la quasi-totalité de ces peintures présentent leurs protagonistes baignés dans une lumière nocturne ou crépusculaire. La nuit est encore un monde secret et mystérieux où les interdits se dénouent dans l'ombre. Mais cette obscurité mystérieuse n'est pas inquiétante, elle suscite, au contraire, une mélancolie puissamment poétique que vient encore augmenter la grâce des attitudes et le lyrisme des paysages.
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Sept ans après sa mort (en 1980), les éditions du Seuil publièrent les derniers fragments littéraires de Roland Barthes. On y découvrait qu'il pratiquait entre Tanger et Saint-Germain, une homosexualité furtive et désappointée.
Est-ce parce qu'il craignait de faire de la peine à sa mère adorée, ou bien parce qu'il était un universitaire distingué, que Roland Barthes n'a pas osé vivre pleinement son homosexualité ?
Composé principalement d'aphorismes marocains écrits en 1969 et de pages de journaux (les seules qu'il ait jamais rédigées) datant de l'automne 1979, Incidents nous montre, en effet, un Roland Barthes solitaire, en quête, entre maux de tête et aigreurs d'estomac, de touche-pipi exotiques et d'amours vénales... Bref, un Roland Barthes intime comme on ne l'avait jamais lu auparavant.
Mais ces écrits posthumes sont malheureusement courts et doublement tristes : le lecteur s'aperçoit que Roland Barthes avait un joli brin de plume, gâché, peut-être, par une trop grande interrogation sur la forme et la signification de l'écrit. Ce maître du sens, extrêmement sensuel, constatera, six mois avant sa mort en mars 1980, que sa vie sentimentale avait été un fiasco définitif :
« Si je prends un à un mes amis, c'est chaque fois un échec. Il ne me restera plus que les gigolos. (Mais que ferai-je alors pendant mes sorties ? Je remarque sans cesse les jeunes hommes, désirant tout de suite en eux, d'être amoureux d'eux. Quel sera pour moi le spectacle du monde ?) - J'ai joué un peu de piano pour O., à sa demande, sachant dès lors que j'avais renoncé à lui ; il avait ses très beaux yeux, et sa figure douce, adoucie par ses longs cheveux : un être délicat mais inaccessible et énigmatique, à la fois doux et distant. Puis, je l'ai renvoyé, disant que j'avais à travailler, sachant que c'était fini, et qu'au-delà de lui quelque chose était fini : l'amour d'un garçon. » (page 116)
■ Seuil, 1987, ISBN : 2020094533
Nous deux, les amis, l'un à l'autre
attachés,
Jamais l'un sans l'autre,
Montant et descendant les routes, faisant des voyages au Nord et au Sud,
Jouissant de notre force, bras tendus, la main dans la main.
Armés et sans peur, mangeant, buvant, dormant, aimant,
Ne reconnaissant pas d'autre loi que nous-mêmes, naviguant, flémardant, volant, menaçant,
Faisant peur aux avares, aux valets, aux prêtres, respirant l'air, buvant de l'eau, dansant sur l'herbe et sur les plages,
Chantant avec les oiseaux - nageant avec les poissons - laissant pousser des branches et des feuilles avec les arbres.
Torturant les villes, méprisant le bien-être, nous moquant des règlements, pourchassant la faiblesse,
Menant à bien notre razzia.
Walt Whitman, Calamus
Le discours français ambiant a toujours entretenu l'équivalence entre la justice sociale et le « plus d'éducation ». En ignorant que l'inflation scolaire, (comme monétaire d'ailleurs), pèse d'abord sur les familles défavorisées.
Ce discours feint d'oublier que pour avoir un accès privilégié aux informations sur les filières et à leur rentabilité, il faut, et du temps, et de l'argent. Cette course « à l'école » accentue ainsi, paradoxalement, les inégalités sociales.
Peut-on se réjouir du nombre, toujours de plus en plus grand, d'étudiants dans l'enseignement supérieur, alors qu'il existe encore dans notre pays des élèves en grande difficulté scolaire ?
Est-il judicieux de laisser se multiplier « gratuitement » le nombre d'inscrits à l'université, dans des filières qui n'ont que peu de débouchés, tout en réduisant dans le même temps le financement des zones d'éducation prioritaire (ZEP) ?
En encourageant indistinctement les jeunes à poursuivre des études universitaires, on gaspille les fonds publics, sans considération d'utilité ou de justice sociale. On assure, au mieux, la paix sociale, alors qu'il me semble que l'argent public devrait d'abord servir à la scolarité obligatoire et aux petites classes en particulier, afin de briser les déterminismes sociaux.
Eté de l'année 1963 : le Wyoming, un Ouest âpre et durement touché par le chômage, où la vie est dure et les cow-boys pas toujours des héros. Loin de tout.
Deux cow-boys, Jack et Ennis. Ils ont 20 ans, à cheval toute la journée à garder des moutons. Un très mauvais orage, un soir… et les voilà sous la même tente juste assez grande pour développer leur intimité...
Les deux hommes ne parlent pas de sexe, ils parlent peu et pourtant il n'y a, entre eux, aucun malentendu. La situation est claire : « Suis pas une tapette. - Moi non plus. »
Faut-il voir dans ces termes les prémices de la destruction d'une histoire d’amour à peine commencée ?
A la fin de l'été, les moutons rendus à leur propriétaire, les deux hommes doivent se séparer, ils se serrent la main, se tapent sur l'épaule et s'en vont chacun de leur côté. On peut penser alors l'histoire terminée, comme celle d'un été…
Et pourtant, au bout d'un mile, Ennis eut l'impression que quelqu'un lui extirpait les boyaux avec la main, mètre par mètre. C'est ce qu'écrit Annie Proulx dans sa nouvelle (1). Le cinéaste a filmé admirablement ce passage où Ennis n'arrive pas à vomir ; où l'organique prend le pas sur le sentimental. C'est à ce moment le véritable début de cette histoire d'amour qu'est "Brokeback Mountain". Une quête qui se poursuivra durant près de trente ans…

Ang Lee a bien respecté les précipités narratifs d'Annie Proulx : puisque suivent immédiatement après le mariage d'Ennis avec Alma, et la naissance de leurs deux petites filles. Ennis a donc préféré s'établir avec une femme, au risque de passer à côté de sa vie. Pourtant un retour inopiné de Jack, va permettre aux deux hommes de se réserver, entre eux, un week-end par mois.
Jack l'extraverti aurait bien voulu assumer sa liaison en plein jour, mais l'introverti et fragile Ennis n'est pas prêt à affronter le jugement des autres. Il faut dire qu'il a été confronté, alors qu'il était encore enfant, au lynchage d'un couple de cow-boys. L'homophobie de son père (même si elle n'était pas désignée alors sous ce terme) a achevé de façonner sa personnalité taciturne.
Au cours de la première retrouvaille, quatre années après l'été 63, Alma les a surpris en train de s'embrasser : elle a refermé la porte. Son malheur n'est ni celui de la nouvelle écrite, ni celui de l'adaptation cinématographique. Elle patientera un peu, divorcera et épousera l'épicier du coin.
Pour montrer le temps qui passe, Ang Lee s'est appuyé beaucoup plus sur les décors (les modèles de voitures, les meubles…) que sur le physique des deux cow-boys même si leur maquillage intervient un peu. Annie Proulx les avait pourtant fait vieillir bien plus réellement :
Ils n'étaient plus deux jeunes hommes avec la vie devant eux. Jack s'était étoffé des épaules et des hanches, Ennis était toujours aussi maigre […] une grosseur bénigne sur une paupière lui fermait à moitié l'œil, une fracture du nez s'était cicatrisée de travers. (2)
A croire qu'il est toujours aussi difficile de montrer le déclin corporel dans une histoire d'amour.
Il reste qu'Ang Lee a réussi un film admirable avec "Brokeback Mountain" en montrant que deux hommes qui s'aiment, n'est pas contradictoire avec la force et la beauté des sentiments.
La scène des premières retrouvailles des deux hommes, après quatre ans de séparation, restera, je l'espère, dans les annales du cinéma : sensuelle, virile et romantique.
Le cinéaste, Ang Lee, a évité les clichés sur l'homosexualité. Il a réalisé mieux qu'un film militant, un film touchant, sincère et sans manipulation.
Peut-être même que "Brokeback Mountain" contribuera à amener à plus de tolérance…
(1) Brokeback Mountain in "Les Pieds dans la boue", Annie Proulx, Editions Rivages, 2003, ISBN : 2743610670, page 19
(2) Ibidem pages 30-31
Jusqu'à 30 ans, je maîtrisais mon regard à un tel point que je ne croisais jamais celui d'un autre.
Je ne me suis jamais senti à la bonne place si ce n'est dans mon lit. J'ai toujours trouvé le monde violent et insupportable.
CRIME &
HOMOSEXUALITE
Pour les policiers du siècle dernier, pour la presse et l'opinion publique, l'homosexuel, assassin ou assassiné (mais le plus souvent assassiné), était, de toute façon, a priori coupable, avant même d'avoir subi ou commis son meurtre, d'appartenir à un milieu, par nature, criminogène.
Les mœurs des sociétés sodomites étaient élevées au rang de mythe ignoble, n'ayant que peu de chose à voir avec la nature humaine, comme l'écrit Pierre Hahn, dans son livre :
« Les infâmes échappaient à la règle commune en ce que leurs crimes leur conféraient une grandeur quasi inhumaine. »
Le crime d'homosexuel, c'était généralement le crime commis sur un homosexuel mais aussi son crime. Il y participait pleinement, le mettait en scène, victime souvent, mais toujours, par nature, coupable.
Pierre Hahn cite, aussi, "Les deux prostitutions", le livre de François Carlier paru en 1887. Son auteur la chef de la police de 1850 à 1870 avait eu à élucider de nombreux meurtres de pédérastes. Il insiste beaucoup sur le fait que les pédérastes victimes de vols d'escroqueries et de meurtres, sont à ses yeux, aussi coupables que leurs auteurs. Pour Carlier, l'explication est simple : c'est la folie et le cynisme inouï du sodomite qui le poussent à commettre et à subir les actes les plus insensés et notamment son propre meurtre :
« Comme le sens moral leur fait défaut, les pédérastes poussent l'audace jusqu'à la folie. »
De la folie au meurtre la frontière est floue...
On connaît la chanson, la ritournelle
sinistre et grandiose du couple maudit entre le pédé et son assassin : elle accompagne le refrain sur l'homosexualité comme milieu criminogène. Cette tradition, ce duo de l'opéra tragique des
bas-fonds, a eu ses chantres y compris parmi les plus grands écrivains : Balzac, dans "Splendeurs et misères des courtisanes", décrit l'amour qui unit Vautrin à son amant corse, assassin et
condamné à mort. Jean Genet, dont l'œuvre regorge de crimes, magnifie, dans "Notre-Dame des Fleurs", par exemple, le meurtre commis par son héros qui étrangle un vieillard de soixante-sept ans,
son amant occasionnel.
Une mansuétude parfaitement résumée par une phrase d'Alberto Moravia :
« C'est l'idée répandue en Italie dans toutes les classes sociales que devant les homosexuels, il y a pratiquement autorisation de tuer. »
■ Editions Olivier Orban, 1979, ISBN : 2855651158 (cet ouvrage est réédité par les éditions H & O, 2006, ISBN : 2845471084)
La « Bonne nouvelle » c'est qu'il n'y a rien à attendre. Il n'y a pas de paradis ailleurs. Comme il n'y en aura pas demain. Il ne reste qu'une seule chose à faire : décider - ici et maintenant - si nous aimons la vie telle qu'elle est. Le bonheur est un part pris.


« Si je prends un à un mes amis, c'est chaque fois un échec. Il ne me restera plus que les gigolos. (Mais que ferai-je alors pendant mes sorties ? Je remarque sans cesse les jeunes hommes, désirant tout de suite en eux, d'être amoureux d'eux. Quel sera pour moi le spectacle du monde ?) - J'ai joué un peu de piano pour O., à sa demande, sachant dès lors que j'avais renoncé à lui ; il avait ses très beaux yeux, et sa figure douce, adoucie par ses longs cheveux : un être délicat mais inaccessible et énigmatique, à la fois doux et distant. Puis, je l'ai renvoyé, disant que j'avais à travailler, sachant que c'était fini, et qu'au-delà de lui quelque chose était fini : l'amour d'un garçon. » (page 116) 























