Un pédéraste n'est jamais gâteux, car sa vie est une lutte incessante, dans laquelle il faut vaincre ou mourir. L'homosexuel non pédéraste, qui mène en principe une existence plus calme, puisqu'elle est tolérée par les lois, bénéficie également d'une prolongation de jeunesse, que les eugénistes expliquent à leur manière.
Roger Peyrefitte
■ in Notre amour, Editions Flammarion, 1967, page 16
Darren Flynn est un adolescent, très séduisant tant aux yeux des filles que de ceux des hommes. Il
fait brillamment partie de l'équipe de natation de son lycée. Darren n'est pourtant pas bien dans sa peau : il est loin d'être un garçon sûr de lui.
Un soir, après les cours, alors qu'il fait très mauvais temps, son professeur d'anglais, M. Tracy, le raccompagne chez lui. Dans la voiture, Darren éprouve de la gêne et craint d'être vu par ses copains. M. Tracy est-il attiré par Darren ? Il lui dit seulement qu'il est impressionné par sa sorte de dignité naturelle. Il ne se passe rien de plus mais à partir de ce moment Darren ne peut plus regarder son professeur comme avant.
M. Tracy, par la suite, propose à Darren de recommencer un devoir qu'il a négligé : ce qui ne favorise qu'un peu plus son embarras. Il se trouve aussi qu'un de ses copains du groupe des nageurs a obtenu une mauvaise note, avec M. Tracy, après avoir recopié un devoir sur internet : selon un accord avec l'entraîneur, il est exclu de l'équipe.
En se montant la tête les uns, les autres, tout est en place pour une vengeance : elle sera précédée par l'agression d'un garçon qu'ils pensent être pédé :
C'étaient les vacances de Noël. Ils étaient allés voir un film au CineMax du centre commercial nord. Ce garçon gay, qui, jura Kevin, les avait suivis par l'escalier roulant dans les toilettes pour hommes, devait avoir entre vingt-cinq et trente ans. […] Ouvrant le robinet de l'un des lavabos, Darren jeta un coup d'œil dans le miroir et vit que le garçon gay le regardait avec ce qui semblait être un petit sourire sournois, narquois, sa langue rose entre les lèvres, Darren sentit son cerveau s'enflammer, Kevin était penché en avant dans l'un des urinoirs, Roger remontait sa fermeture éclair, et sans que personne ne sache qui avait poussé l'autre le premier, la bagarre éclata, le garçon gay tomba aussitôt sur le carrelage sale, gémissant et implorant, Kevin lâcha un juron et lui donna un coup de pied, Roger lâcha un juron et lui donna un coup de pied, et Darren ne lâcha aucun juron mais saisit le garçon gay par ses cheveux huilés, prêt à lui fracasser la tête contre le mur en béton si l'un de ses amis ne l'en avait empêché… (chapitre 20, pages 65/66)
M. Tracy, un homme d'esprit pendant ses cours, qui, selon les copains de Darren a des manières efféminées, est accusé de pédophilie par eux grâce à une lettre anonyme envoyée au directeur de l'établissement, contenant une lettre et des photos pornographiques découpées dans un magazine.
La mauvaise farce se transforme inévitablement en rumeur où le recul et la sagesse n'ont pas leur place. Face à la pleuterie de ses collègues et de son directeur, à la seule enquête à charge des services de police, M. Tracy ne peut se défendre.
Le drame est proche : il se traduit par le suicide du professeur. Darren, qui n'a pas répondu à ses messages lui demandant de témoigner en faveur de sa bonne moralité, se vit comme responsable de sa mort. Il lui dédiera sa victoire lors des épreuves de natation.
Dans son corps, et hors de son corps à la fois, flottant au-dessus de lui au milieu des cris assourdissants, il entendait la voix d'un homme, Nage de toutes tes forces ! Nage de tout ton cœur ! la voix de son professeur d'anglais, et il sentait la main de Mr. Tracy sur ses épaules en mouvement, sa bénédiction : Que Dieu soit avec toi. (chapitre 61, page 195)
« Sexy » ne peut laisser indifférent. Joyce-Carol Oates sait aborder – de manière radicale – la haine qui perce, çà et là, chez chacun, face aux frustrations obsédantes. « Sexy » non seulement impressionne mais bouleverse et force la réflexion par la réalité qu'il décrit.
Dans la description de ce fait divers, Oates dévoile la haine de l'autre dans ses différences – réelles ou supposées – qui va faire naître le mensonge et qui aboutira au suicide. La perversité de cette haine prend toute son ampleur quand le lecteur prend conscience de l'absence de conséquences – Darren Flynn excepté – pour les protagonistes de cette affaire : la haine ne se retournant pas contre eux. Seul Darren accepte d'en porter les retombées.
La force étonnante et paradoxale de « Sexy », c'est – qu'en dehors du personnage de Darren – Oates écrit une sorte de rapport policier où les détours psychologiques sont absents.
En quelques pages, le lecteur découvre une tragédie emplie de fatalité. Au lecteur de se déprendre de cette dernière pour réagir, si pareille affaire venait à lui arriver.
■ Editions Gallimard/Scripto, janvier 2007, ISBN : 2070574687
Du même auteur : Corps – Des gens chics – Haute enfance
Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualité.com
Quand l'amitié est plus forte que la mort…
La Déchirure, un film bouleversant : sobriété et émotion à l'état pur.
En 1972, Sydney Schanberg, correspondant du New York Times se rend au Cambodge pour couvrir les premiers affrontements entre les Khmers rouges et le gouvernement de Lon Nol. Encadré de photographes, il s'entoure d'un collaborateur encore plus précieux, un assistant local, Dith Pran, fin limier connaissant le terrain et les us et coutumes du Cambodge. Leur collaboration ne se limite pas aux côtés pratiques, leur confiance mutuelle va peu à peu confirmer et sceller un pacte d'amitié à la vie, à la mort.
Un point d'histoire : le 17 avril 1975, les troupes Khmères entrent dans Phnom Penh, et les correspondants étrangers sont vivement priés de plier bagages. Dans cette atmosphère de grande confusion et de panique générale, Pran use de toute son habileté pour sauver la vie de son ami. Mais les événements vont prendre la tournure tragique que l'on sait et qui restera gravée dans les manuels d'histoire. Les Khmers ordonnent l'évacuation des villes, Schanberg et ses amis seront incapables, malgré leur imagination, d'empêcher l'arrestation de Pran.
Si l'histoire est dans le moindre détail vécue et rapportée dans les colonnes du New York Times, elle n'en devient que plus percutante sous les effets de caméra de Roland Joffé.
Point de lamentations outrageusement débordantes, ni de reconstitutions éclatantes, Roland Joffé a choisi la manière la plus sobre qui soit, mais aussi la plus forte : peu de texte et de dialogues, les images et les situations parlent d'elles-mêmes, rythmées par le lyrisme de la musique du film (signée Mike Oldfield).
Joffé séduit par sa délicatesse et le soin méticuleux et attentif qu'il apporte à chaque plan. Le pacte d'amitié et la longue recherche n'effacent pas le côté documentaire et événementiel du sujet, la condition des Cambodgiens aux prises avec les Khmers Rouges.
Un film d'une densité qui ne me laisse pas insensible. Un chef-d'œuvre.
Ce tableau de la grande galerie du Louvre, je l’ai vu – enfant – , non pas dans ce musée, mais en l'église d'Aigueperse qui en conserve une copie...
A la fois, malaise et ravissement, ce jumeau du dieu crucifié...
Cette allure devenue une image, rien qu'une image, fine et musculeuse, vue régulièrement pendant mon enfance, une des images de ma mémoire, répétée par chaque visite, puis insistante, une image échappant au nom du peintre que je retiendrai seulement beaucoup plus tard, et échappant même au sujet, au tableau original lui-même et au musée qui le conserve...
Aujourd'hui, ce tableau me place en position d'un sourd duel car cette séraphique innocence du saint a comme soif de souffrance, comme si la douleur qui lacérait toute sa chair livide, comme si toute cette harmonie de son corps nu était la résonnance d'une délicate jouissance sur cette étude anatomique picturale offerte aux flèches d'un trouble martyre…
Le lieu reste ambigu et subvertit le sacré pour laisser s'insinuer un profane indicible et intense : il déplace l'émotion…
Petit garçon, je détournais très vite les yeux de ce tableau. J'étais gêné…
- Par la violence érotique que je pressentais obscurément dans cette transparence crépusculaire…
- Dans cette impudeur d'une béatitude écorchée…
- Dans la féminité glauque, presqu'aquatique du jeune saint que les couleurs et les formes représentent…
Aujourd'hui, je ressens une sorte de voyeurisme, une sorte de « joie complice » de ces trous de chair et de sang que le saint paraît ressentir avec cette douceur charnelle qui me séduit au lieu de m'apitoyer…
Andrea MANTEGNA, Le martyre de Saint Sébastien
Original au Musée du Louvre
Copie en l’Eglise d’Aigueperse [Puy de Dôme – 63]
Matériaux : Tempera sur toile, Peinture à l'huile sur toile, Dimensions : 1,40 m x 2,55 m, vers 1480
Je regarde maintenant presqu'amoureusement cet homme supplicié, ces tons lunaires, cette lassivité du pinceau qui, devant décrire la mort, la haine et le sacrifice, trouve les accents du sexe, de la volupté et de la beauté dans ces armes qui pointent, déchirent, pénètrent jusqu'au fond, jusqu'au tressaillement en dessinant sur la peau des points, des clignotements de sang coagulé et des filets ruisselants comme une myriade d'orifices, comme une multiplication de la pénétration…
LIRE aussi : Un tableau exceptionnel de Mantegna en l’église Notre Dame d’Aigueperse (Puy de Dôme)
« Depuis longtemps, j'avais l'intention de t'écrire pour te parler de quelque chose qui me touche au vif, mais l'impression de m'engager dans une voie sans issue et un mélange de peur et de honte me faisaient toujours remettre ma décision au lendemain. (...)
« En réalité, j'ai toujours eu une attirance pour un certain type masculin que tu connais bien maintenant, et je ne pense pas que le fait que je sois tombé amoureux de toi et toi de moi ait été un pur hasard. Je trouvais en toi ce qui me manquait et que je ne trouvais pas chez les autres femmes : une « masculinité » et une indépendance qui rendaient notre vie commune possible. Mes expériences homosexuelles de jadis ont été négatives et, depuis que nous vivons ensemble jusqu'à il y a un an, je n'ai eu aucune relation avec un homme, je n'y ai pas pensé, sinon de manière fugitive. Ton amour m'avait donné une confiance en moi dont j'étais dépourvu et pendant longtemps j'ai cru que mon homosexualité appartenait au passé. (...)
« Cela fait à peu près un an que j'ai commencé à fréquenter des Arabes. Il m'a suffi de quelques semaines pour me rendre à l'évidence : je retrouvais mon équilibre et je me rapprochais de toi ; mais aussi je découvrais que j'étais totalement, définitivement, irrémédiablement homosexuel. Depuis cette date, tu auras observé que nos relations se sont améliorées ; bien que différemment, j'ai commencé à t'aimer plus qu'avant et j'ai atteint une espèce de bonheur que je n'avais jamais connu auparavant. Je me sentais serein, heureux de partager la vie avec toi, de vous avoir à côté de moi, Carole (il s'agit de la fille de Monique Lange) Comme tu l'imagines, je voulais te raconter ce qui s'était passé ; mais notre quiétude semblait si fragile que j'avais peur de la briser. (...)
« Les amitiés (équivoques) que j'ai nouées ne me suffisent pas, et même si je suis heureux avec vous, la chasteté vis-à-vis de mon sexe m'étouffe. (...)
« Aujourd'hui je suis dans une impasse. Je ne peux rien te proposer, rien te promettre. Je redoute ta réaction et secrètement je la désire. Je sais que je détruis mon bonheur d'être près de toi, qui est si fort. J'ai commencé cette lettre de nombreuses fois, le cœur serré. Je fais des prières pour que tu ne la prennes pas pour une rupture, bien que je ne puisse rien contre cette éventualité. J'ai peur de vivre sans toi : il y a ton visage, ta capacité d'amour, tes yeux, ta tendresse. Je n'ai jamais été aussi proche de quiconque. Je ne suis jamais allé aussi loin dans l'amour qu'avec toi. (...)
« Il ne me reste à ajouter que le souhait que tu trouves l'amour, le bonheur, l'amitié et l'estime que tu mérites et que je voudrais pouvoir te donner toujours. Je t'attends le 10 à Moscou avec tout mon amour, et j'attends aussi Carole. Je t'embrasse fort. »
Comment Monique Lange allait-elle réagir à cette révélation ? Juan Goytisolo nous l'apprend, quelques pages plus loin :
« La réponse attendue avec impatience arriva enfin. Un télégramme envoyé à l'hôtel Sovietskaïa, dont le texte disait brièvement : "Semaine inhumaine mais je t'aime." Trois ou quatre jours après, à l'aéroport où j'étais allé la chercher avec Augustin Manso et Irina, l'interprète, Monique me donna quelques pages rédigées par à-coups pendant sa cruelle quarantaine et terminées par un long post-scriptum écrit dans l'avion. Ses réflexions, ses questions, ses reproches, formulés dans une solitude angoissée, révélaient à la fois sa force et sa fragilité, sa noblesse, son amour, sa fraîcheur, sa générosité, ses doutes, sa souffrance.
« L'essentiel était dit : dorénavant, la réussite ou l'échec de notre relation - son adaptation à ce qu'elle venait d'apprendre - dépendait de notre volonté de rester ensemble. L'illusion de former un couple normal avait fait naufrage et il nous fallait relever le défi de créer quelque chose de nouveau. Mais l'amour, la compréhension, le respect mutuel que nous possédions suffiraient-ils à maintenir la force de liens que nous jugions primordiaux ? »
Juan Goytisolo
■ in Les royaumes déchirés, Editions Stock,1995, ISBN: 2234045150 (ou Editions Fayard, 1988, ISBN: 2213021015)
ou le destin d'un garçon juif allemand à la beauté absolue, happé par l'histoire, pris entre les feux du communisme et du nazisme, et obligé d'entrer dans la peau d'un soldat hitlérien pour sauver la sienne.
Une fable philosophique même si elle est tragique.
Europa, Europa : le titre n'est pas un simple redoublement du mot ; sur l'affiche du film, cette répétition sonne comme les deux faces d'une même monnaie, celle par laquelle le siècle a payé : nazisme et communisme.
Pas facile de devenir un homme quand on est pris entre ces deux feux contraires. Quand on est juif-allemand et que sa peau ne vaut pas cher.
« Sauver sa peau », l'expression - dans ce film - prend un sens très concret. Car "Europa, Europa" s'ouvre sur une cérémonie judaïque de circoncision, et se boucle sur l'image de deux frères occupés à pisser côte à côte (à se soulager).

La réalisatrice n'a sans doute pas innocemment encadré son film par ces deux scènes-miroir : son principal personnage, n'est-il pas précisément le sexe du héros, l'objet-sexe mis au secret, ravi à lui-même et dérobé à tous ? La circoncision de l'adolescent Sally focalise pour lui les enjeux de sa vie : tout ensemble attestant son identité juive, sanctionnant l'interdit porté sur son désir, cristallisant une initiation au monde.
Lyrique, tumultueux, emporté, "Europa, Europa" est le récit, presque invraisemblable, du destin de ce garçon, antihéros secoué par l'histoire : celui-ci ne devra son salut, au bout du compte, qu'à la séduction sans bornes qu'il exerce sur toutes et sur tous.
La famille quittant l'Allemagne natale pour la Pologne, Sally envoyé en URSS avec son frère aîné, séparé de lui à la frontière, trouvant refuge dans un orphelinat soviétique et se transformant en Komosol modèle, pour endosser ensuite, prisonnier de la Wermacht, la posture de l'Aryen pure souche, métamorphosé en nazillon exemplaire, promu héros de surcroît et pistonné d'un collège gratin sous la bannière à croix gammée : pas très glorieux, en somme.
Mais les vents contraires de l'histoire stimulent les girouettes, et Sally avait-il le choix ? Seul impératif : planquer « la chose ». Pour survivre.
L'originalité du film tient à cette coïncidence chez le héros, entre la recherche de son identité spirituelle et celle de son identité sexuelle.
La circoncision, c'est un marquage. Son identité, physiquement, est dans son sexe.
D'ailleurs, il la refuse au point de s'automutiler, pour tenter d'effacer sa différence insoutenable.
Mais son identité, c'est aussi cette beauté qui le sauve...
Paradoxalement, le sexe est pour lui une menace de mort, et en même temps ce qui sauve son âme.
Deux personnages, deux Allemands, incarnent aussi, chacun à sa manière, une différence à se réaliser : Robert, l'homosexuel qui cherche à toucher Sally dans son bain et perce ainsi son secret, et la mère de Leni, l'adolescente nazie. Robert est le personnage le plus complexe et le plus attachant du film. C'est, d'une certaine manière, la version mûre du héros. Sally est un candide perdu dans le tourbillon de ses problèmes très concrets. Robert, lui, est un adulte qui vit sa différence avec toute sa conscience. Quand il comprend que Sally est juif, la solidarité l'emporte sur le désir. Il ne peut pas profiter de sa situation de dépendance car ils sont du même bord.
Le cliché aurait voulu que Sally soit sauvé par une fille de son âge. Or, il est dépucelé, à son corps défendant, et de façon burlesque, par une nympho quadragénaire nazie... et l'adolescente Leni finira par lui préférer son copain «pur Aryen».
Zoé, la narratrice est inséparable de Nina, sa cousine et meilleure amie. Au moment de son
déménagement, à l'autre extrémité de la France, Zoé découvre que Nina est bien plus qu'une amie :
De l'aimer avec mon âme mais aussi avec mes mains. Nina, je voudrais la toucher tout le temps. Quand on est loin l'une de l'autre, elle est devant mes yeux comme une chandelle qui brille. Je n'arrête pas de lui parler dans ma tête. Je lui dis des trucs fous : « Tu es ma vie. Sans toi, je veux mourir. Avec toi, je peux faire des miracles. Si tu meurs, je te ressusciterai. » Je lui dis tout ça, le soir, avant de m'endormir.
Je me demande si elle se rend compte que je l'aime autant. Je ne sais pas si elle m'aime. Mais elle est si petite qu'elle est entrée en moi depuis ma naissance. Et je veux qu'elle n'en sorte jamais, jamais, jamais. (page 16)
Zoé est amoureuse de Nina, ce qui ne se déroule pas sans culpabilité :
[…] lorsque je passe ma main sur sa peau, je deviens folle. Serviette ou non, quelque chose s'agite à l'entrée de mon sexe et je ne peux pas résister: je dois calmer cette chose. Et pour la calmer, il faut que je me frotte contre Nina. [...] J'enlève mon tee-shirt en cinq secondes et je m'écrase sur elle. Tout en frottant mon sexe contre ses cuisses, j'embrasse ses lèvres, je mords son cou. J'aime Nina à m'évanouir. À crier. [...] Aujourd'hui, je pleure, parce que je sens comme jamais que je ne suis pas normale. Je sais que Nina est une fille. Je sais que je ne suis pas un garçon. Je le sais parce que j'ai du sang qui coule entre mes cuisses et parce que je n'ai pas le même sexe que mon père. Mais ailleurs, quelque part dans mon corps, je ne suis personne. Je ne suis qu'un monstre qui a besoin de Nina pour soulager une faim dans sa petite culotte. Je me fais penser à un ogre. Un ogre qui ne voudrait que de Nina. (pages 24/25)
Nina accepte sans rien dire cette relation. Zoé a pourtant envie de savoir ce que son amie ressent, alors qu'elles ont décidé de passer la nuit, toutes les deux, sous la tente, Zoé se lance :
Nina : - Qu'est-ce que t'as aujourd'hui ?
[...]
Zoé : - J'ai que c'est dégueulasse, ce qu'on fait.
[...]
Zoé : - Ce qu'on fait toutes les deux, c'est dégueulasse, tu sais pas ?
Quoi qu'elle fasse, elle a des yeux qui roucoulent. Elle est une vierge, une sainte et je suis une fille anormale qui la salit. Je me retiens de pleurer. Je mâche mon ongle du bout des dents.
Nina : - Qu'est-ce que tu peux faire comme histoires !
Peut-être que, à sa place, j'aurais le même ton blasé. Là, évidemment, je ne peux que m'énerver. En silence. Sans rien montrer. Je me contente de faire comme elle tout à l'heure: j'écarquille les yeux pour demander qu'elle s'explique.
Nina : - Il y a plein d'autres filles qui font comme nous, figure-toi !
Je ne sais pas ce qui m'étonne le plus : quelle puisse être aussi tranquille ; d'apprendre que d'autres le font ; ou qu'elle en ait connaissance. (pages 40/41)
Zoé n'a pas perçu jusque-là que pour Nina, dans leurs étreintes, il n'y a pas de sentiments réciproques :
Elle [Nina] me pousse violemment et s'éloigne. Après quelques pas, elle se ravise. Me regarde avec un air triste que je ne lui ai jamais vu.
Nina : - Je croyais qu'on s'amusait, toutes les deux.
Je [Zoé] pourrais répondre oui. Pour qu'elle n'ait plus peur de moi et qu'elle se laisse encore approcher. Sauf que je ne peux plus mentir.
Zoé : - Je suis homosexuelle, tu sais.
Jamais, depuis que mon père avait dit le mot, je n'avais osé le prononcer. Étrangement, Nina ne semble pas du tout étonnée ou choquée. Pendant un moment, je pense que c'est parce qu'elle ne connaît pas le sens de ce que je viens de lui dire. Mais c'était la Nina d'avant qui était naïve. Celle d'aujourd'hui sait tout, comprend tout. Celle d'aujourd'hui peut être agressive.
Nina - Ça, merci, j'avais compris ! Sauf que ce sera plus avec moi, c'est tout ! (page 51)
En écrivant des lettres à Nina (qu'elle ne lui enverra d'ailleurs pas), pendant toute l'année qui suit, Zoé va accepter de ne pas être aimée de Nina et apprendre à mieux se connaître :
Ma chère Nina,
Je suis HEUREUSE.
Oui, c'est à toi que j'ai envie de l'écrire en premier : JE SAIS QUE JE NE SUIS PAS ANORMALE. Je peux même l'écrire sur toute une page : je suis NORMALE. Je suis homosexuelle, mais je suis normale. En plus, maintenant, j'aime bien le mot HOMOSEXUELLE. Avec le «elle» de la fin, ça me fait penser à rebelle, belle, éternelle, universelle. J'adore !!! (page 68)
Cette transformation est liée à
la nouvelle vie de sa mère qui vient de divorcer et qui invite maintenant régulièrement chez elle une collègue de travail. Un soir, cette dernière est venue, accompagnée d'une autre femme,
Marilyne. Zoé a compris immédiatement qu'elles étaient plus que des copines, même si personne n'en avait parlé. Marilyne devient alors sa confidente : elle l'aidera, avec une grande franchise, à
oser se lancer vers les autres tout en lui indiquant les situations trop périlleuses :
Zoé : - Et au collège, si on repère que je suis homo ?
Marilyne : - Ah ! Ça, c'est le vrai problème ! Il faut que tu sois extrêmement discrète, parce que, si tu es épinglée homo : un, tes parents seront mis au courant, et deux, tu auras tout le monde sur le dos. Je te conseille de draguer à l'extérieur. Et puis d'être un peu patiente. (page 127)
Pendant les grandes vacances, Zoé fait la rencontre d'Albertine : elle croit avoir enfin trouvé le grand amour. La réalité sera, une nouvelle fois, différente :
Zoé : - Des filles qui se mettent nues, qui s'embrassent et qui se caressent, comment tu les appelles, toi ?
Albertine - Des filles qui font leur éducation sexuelle.
Elle a répondu sans une seconde d'hésitation, le visage et les épaules bien relevés, bien droits. J'accuse le coup en disant :
- OK !
Puis, dans un sursaut de dignité, je finis par dire :
- J'espère que l'apprentissage a été bon. Que tu seras au point pour les mecs, je veux dire. (pages 110/111)
Il faudra à Zoé la rencontre d'un garçon dont elle croira être amoureuse pour prendre confiance en elle et vraiment connaître où ses désirs se nichent :
Je dis que tout va bien, que je suis seulement troublée, et il me serre un peu plus fort, heureux sans doute de ma sensibilité de fille. Moi, je sais que demain, bientôt, je lui parlerai. Quels mots je trouverai ? je l'ignore encore. Pour l'instant, si j'avais le courage de lui dire ce que je pense, je lui dirais :
«Grâce à toi, j'ai vraiment compris que ce sont les filles qui me plaisent.» (page 153)
Isabelle Rossignol a trouvé avec succès les mots qui pourraient être ceux d'une jeune fille en dernière année collège. Elle décrit avec justesse les sentiments qu'éprouve Zoé, ses crises de désespoir comme ses moments d'enthousiasme. Son héroïne arrive à faire la part des choses et apprend peu à peu à s’accepter. I. Rossignol a eu la sagesse de ne pas utiliser de personnages prescripteurs de solutions : celui de Marilyne ne fait que proposer des directions que le lecteur (ou la lectrice), placé (e) dans une situation analogue, pourra – à son tour – suivre ou non. Quand le roman se termine, la vie de Zoé est prête à s'ouvrir devant elle, sans occultation de ses désirs.
Les romans de littérature jeunesse où le narrateur-héros de l'histoire est homosexuel ne sont pas nombreux (1). Celui-ci traite – avec une grande délicatesse mais sans pruderie – de la découverte des désirs chez une jeune adolescente. F comme garçon ne devrait que mieux aider les lecteurs qui vivent de semblables situations et éclairer fort utilement les autres sur la complexité, la diversité des désirs et la difficulté de les exprimer.
■ Editions Ecole des Loisirs/Médium, janvier 2007, ISBN : 2211083552
(1) Dans la même veine, on pourra lire : Côte d'Azur de Cathy Bernheim, Editions Gallimard/Page Blanche, 1989, ISBN : 2070564436
Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualité.com
Aucun des grands philosophes de l'histoire de l'humanité n'a été marié. Ni Platon, ni Spinoza, ni Leibniz, ni Kant. Faut-il, malgré tout, faire campagne contre le célibat des grands philosophes ?
Là où se dressent les grands chênes, un berger nommé Jacob lutte au bord du gué avec un ange.
Charles Baudelaire qui était aussi critique d'Art disait de cette fresque :
« L'homme naturel et l'homme surnaturel luttent chacun selon sa nature, Jacob incliné en avant comme un bélier et bandant toute sa musculature, l'ange se prêtant complaisamment au combat, doux, comme un être qui peut vaincre sans effort des muscles et ne permettant pas à la colère d'altérer la forme divine de ses membres. »
L'agressivité suggérée par le combat est d'ailleurs largement tempérée par la « dignité » des arbres imposants qui se dressent au-dessus des protagonistes.

Lutte de Jacob avec l'Ange [détail], Eugène Delacroix, 1855 ?-1861
Peinture à l'huile et cire sur enduit, Paris, Eglise Saint Sulpice
Faut-il voir dans cette « joute » avec cet ange de fermeté, une allégorie du combat de l'homme face aux forces qu'il ne comprend pas ?
Forces « concurrentes » dont l'une sans dire son nom, inspirerait l'autre !

Mon hommage, craie grasse et gouache « aquarellée » au doigt sur papier - 2006
Hier soir, j'ai dîné avec G. S. qui […] m'a fait part d'un mythe qui, pour lui, explique tout.
- Savez-vous, me dit-il, qu'à l'origine de toutes les œuvres de l'Homme, du Parthénon et des cathédrales, il y a le Loup ? que c'est le Loup qui a permis en particulier l'architecture ?
- Ah ! et comment cela ?
- Eh bien ! voici. Nu, pourchassé par des monstres cruels, menacé par de multiples dangers, l'Homme primitif ne pouvait que fuir, toujours fuir, jusqu'au jour où le Loup fit amitié avec lui et accepta de le protéger en devenant le Chien.
Le Loup métamorphosé en chien est le symbole de l'Amitié et c'est à l'amitié du chien-loup que l'Homme doit tout. A partir du jour, en effet, où ce pacte fut conclu sans contrat, l'Homme put se fixer quelque part. Son ami le gardait. Le chien-loup gardait la porte de l'Homme. Ainsi, l'Homme consolida sa demeure, l'enrichit, la décora. Puis les hommes se groupèrent et surgit le Temple.
Après l'amitié du Loup, celle du Cheval mériterait d'être contée, conquête de l'Homme qui a permis toutes les autres.
Marcel Jouhandeau
■ in « Du pur amour » (7ème partie : Au-delà), Editions Gallimard, 1969, page 517
C'étaient les vacances de Noël. Ils étaient
allés voir un film au CineMax du centre commercial nord. Ce garçon gay, qui, jura Kevin, les avait suivis par l'escalier roulant dans les toilettes pour hommes, devait avoir entre vingt-cinq et
trente ans. […] Ouvrant le robinet de l'un des lavabos, Darren jeta un coup d'œil dans le miroir et vit que le garçon gay le regardait avec ce qui semblait être un petit sourire sournois,
narquois, sa langue rose entre les lèvres, Darren sentit son cerveau s'enflammer, Kevin était penché en avant dans l'un des urinoirs, Roger remontait sa fermeture éclair, et sans que personne
ne sache qui avait poussé l'autre le premier, la bagarre éclata, le garçon gay tomba aussitôt sur le carrelage sale, gémissant et implorant, Kevin lâcha un juron et lui donna un coup de pied,
Roger lâcha un juron et lui donna un coup de pied, et Darren ne lâcha aucun juron mais saisit le garçon gay par ses cheveux huilés, prêt à lui fracasser la tête contre le mur en béton si l'un
de ses amis ne l'en avait empêché… (chapitre 20, pages 65/66)
























