Samedi 16 décembre 2006

Julien Green, a appartenu à cette lignée des derniers dinosaures humanistes qui ont témoigné, au milieu du tumulte de l'Histoire, de la permanence du sens de l'aventure humaine : sens qui n'est jamais donné une fois pour toutes, mais à réinventer constamment.



Ce qui frappe, chez cet écrivain catholique, c'est l'extrême verdeur de son propos comme le confirme "L'expatrié", son journal de 1984 à 1990.


Cet « adolescent d'autrefois », comme les aimait Mauriac, a conservé intacte cette faculté d'émerveillement qui le fait s'enchanter d'un paysage entrevu, d'une mélodie de Chopin, ou tout simplement de l'arrivée, à l'improviste, d'un inconnu. Ces « rien », sous la plume de l'auteur, se mettent à exister voluptueusement.


Le miracle, nous suggère Julien Green, n'est que l'ordinaire placé sous un certain éclairage :

« Les arbres se tiennent au bord du chemin comme des personnes, ils s'agitent très légèrement avec une sorte d'amitié diffuse, un peu distraite, donnée pour rien à qui passe et qui en veut. »

Ce souci constant qu'il accorde à la poésie du quotidien ne le détourne pas de scruter avec passion l'écume sanglante de l'Histoire. Guerres, tyrannies, montée du terrorisme, rien n'échappe à son inquiète sagacité. Devant ce flot de barbaries qu'il compare à plusieurs reprises au déferlement de la décadence de l'Empire romain (« Notre siècle est un vieillard qui a eu plusieurs attaques et qui n'en peut plus. »), Green ne se pose pas en moraliste hautain. Au contraire, il déborde de tendresse et de commisération pour toutes les victimes de l'actualité, et aussi pour ceux désignés par la vindicte des âmes bien pensantes, qu'elles soient de droite ou de gauche.


Pour ce catholique fervent, les pages qui évoquent les ravages du SIDA sont d'une remarquable indépendance d'esprit. Le partage entre les maladies «convenables» et les autres... lui semble odieux, surtout quand c'est d'une certaine Eglise, armée de son épouvantable componction, que vient la condamnation sans appel. Même chose quand «on» jette le discrédit sur toute forme de sexualité qui n'entre pas dans le cadre béni du mariage ; en particulier quand on ose frapper de pathologie ou d'une sainte réprobation l'homosexualité, que Julien Green considère avec respect comme une variante légitime de l'amour humain :

« Certaines tendances, dites-vous avec une mine pharisienne. Pauvres gens. »

Cette situation paradoxale d'un croyant insurgé à l'intérieur même de son Eglise, révolutionnaire à l'ombre de la tradition la plus poussiéreuse, révèle parfaitement la personnalité complexe, attachante, terriblement ambiguë de ce diable d'homme.


Green, lui-même, se définit comme un «expatrié» qui, au plus fort des joies terrestres, conserve par devers lui la nostalgie d'un autre royaume. Ce curieux sentiment d'exil, on le détecte également au sein même de son écriture, qui témoigne d'une parfaite maîtrise du français, mais derrière laquelle on sent bruire toute la mémoire mystérieuse de sa langue maternelle.

Flâneur d'éternité, Julien Green, avec cette cadence rêveuse, arpente tour à tour le boulevard de l'Histoire et les landes de son passé disparu, en quête de cette clé qui lui permettrait d'ouvrir la serrure de la seule énigme qui importe : qui suis-je ?

■ Editions du Seuil, 1990, ISBN : 2020115174


Du même auteur : Frère François - L'autre sommeil - Histoires de vertige - Moïra - Epaves - Villes - Journal de voyage 1920-1984


par Jean-Yves publié dans : LIVRES
Vendredi 15 décembre 2006

Le scandale du "Vieillard et l'Enfant" concernait l'abus de certains coloniaux à l'égard des enfants.

Quelques exemplaires du livre traversèrent évidemment la Méditerranée et arrivèrent à El Goléa (chez l'oncle de François Augiéras)

Un esclandre terrible ! Pour qui connaissait le colonel, l'attaque était sans équivoque. La souillure indélébile. Et puis, il ne s'agissait plus de médisances circulant sous le manteau. Cette fois, le livre se trouvait en librairie. L'insulte était publique. En ses vieux jours, le colonel Augiéras avait à livrer une ultime bataille. La plus difficile de toutes, car l'ennemi, fait de papier et de mots, s'était installé en lui-même.


Un soir, dans le bordj silencieux, il s'assit devant son bureau et rédigea une lettre pour Jérôme Lindon. Celle-ci était datée d'El Goléa, le 15 avril 1955 :

Monsieur le Directeur,


Il y a quelques mois, sous le titre le Vieillard et l'Enfant, vous avez publié un livre qui, le mystère dont s'est entouré l'auteur aidant, a pu tromper certaines personnes (Gide, Mauriac...) et n'est en réalité, sous un prétendu masque littéraire, qu'une obscénité scandaleuse.


En outre, et sans le nommer, l'auteur attaque bassement un vieillard, moi, et par vengeance parce que je l'ai chassé de chez moi en raison du scandale qu'il causait, et d'ailleurs... il avoue avec cynisme ses "sales petites histoires" et ses turpitudes puisqu'il se prostitue passivement à un vieillard sadique. Sans me nommer, oui, mais avec des précisions telles sur les lieux que, le livre étant parvenu à El Goléa y cause un scandale, car il n'est pas possible de douter. Evidemment on ne croit pas ces obscénités (l'outrance même les condamne), mais tout de même ce vieillard respecté serait donc un être immonde, voleur et même assassin, qu'il déclare avoir frappé à la tête.


Je m'étonne que vous ayez osé publier un pareil écrit, et j'étudie la possibilité de déposer une plainte pour pornographie et diffamation.


Quant à l'incognito, dont vous faites réclame, "Qui est Abdallah Chamba ?", il ne doit pas exister pour vous qui dans votre catalogue d'octobre 1954, donnez même un portrait de l'auteur, avec un grand chapeau arabe pour compléter le camouflage. Quoi qu'il en soit, si mystère il y a, je vais le dévoiler.


L'auteur, hélas, porte mon nom : c'est mon neveu, François Augiéras, âgé de 30 ans, habitant chez sa mère veuve 14 Place du Palais à Périgueux (Dordogne).


Et voici des précisions. Ayant échoué dans ses études, puis dans la peinture, il a traîné... et se tourne maintenant vers la littérature (?) pour laquelle il est loin d'être préparé : sans culture générale (pas même le certificat d'études primaires), il avait commencé des études secondaires qu'il dut abandonner faute de moyens suffisants. C'est un raté, n'ayant jamais rien pu faire.


Son insuffisance apparaît d'ailleurs dans son livre, sans la moindre idée d'une composition (car le récit est incohérent si vous voulez bien y songer), où les fautes de syntaxe foisonnent presque à chaque page (l'avez-vous remarqué ?) Voilà pour l'intellectuel.


Quant à la valeur morale du personnage, j'ose à peine en écrire. Intelligent, certes mais âme vile. Il est déséquilibré, morbide et sadique, menteur et sournois, maître chanteur et sans scrupules, très dangereux. Pour tout dire, c'est, hélas, une canaille, dont vous vous faites inconsciemment le complice...

Pour étaler ses turpitudes et s'en glorifier, il a cherché un cadre original : il a trouvé le Sahara où il est venu, et le mystère de son incognito pour corser l'affaire et tromper le lecteur un vieil officier en retraite pour encaisser l'ignominie, se venger en même temps de lui et souhaiter sa mort. Et tout cela devait être camouflé pour tromper un éditeur, vous...


C'est du machiavélisme.


Voilà la valeur morale de l'individu. Il m'a paru nécessaire, Monsieur, que vous soyez au moins éclairé.


D'autre part, je viens d'apprendre, par un ami de France, qu'il existerait un nouveau livre obscène et dans lequel je figure encore (vengeance continue) sous le titre "Le Voyage des Morts". Si cela est exact, je vous serai obligé de me le faire parvenir contre remboursement.


Encore un détail qui aurait pu mettre sur la piste d'une supercherie en ce qui concerne l'origine supposée africaine de l'auteur. "Abdallah Chaamba" est une faute d'arabe, il faudrait dire Chaambi (Chaamba étant un pluriel). Mais qui pouvait éventer la mèche ?


Et maintenant. Monsieur, quelle conclusion tirer de cette longue lettre ? A mon avis, ce qui suit.


Sachant maintenant combien vous avez été joué par un malhonnête homme et compromis innocemment dans une affaire de basse vengeance, j'espère que vous voudrez bien retirer immédiatement de la vente, de la diffusion gratuite et du catalogue les deux ouvrages incriminés, qui ne peuvent que jeter le discrédit sur vos éditions. Je vous serais aussi très reconnaissant de m'en tenir informé... ainsi peut-être que l'auteur qui mérite bien cette sanction.


Quant à moi, après une vie de travail et d'honneur, je mérite bien d'être défendu, à 73 ans.

Marcel Augiéras

"Le Vieillard et l'Enfant" ne fut pas retiré de la vente. Il n'y eut pas non plus de procès.


■ in François Augiéras : le dernier primitif, Serge Sanchez, Editions Grasset, 2006, ISBN : 224669471, pages 278-281


LIRE aussi de François Augiéras : L'apprenti sorcier


Le Vieillard et l'Enfant, illustration de François Augiéras vers 1966 : « La nuit, sur la terrasse, le grand lit de métal est agité comme un navire en pleine tempête. Le vieillard dans les spasmes pousse des cris comme à l'agonie et râle si fort que le désert en résonne… »


par Jean-Yves publié dans : CITATIONS
Mercredi 13 décembre 2006

Un texte jadis scandaleux

Ce roman érotique, pornographique même (ce qui ne l'empêche pas d'être un texte habité par le souci de l'écriture), ce poème sexuel ne provoque aujourd'hui plus le moindre remous.


"Le château de Cène" met en scène un acte somme toute banal et monotone : un sexe masculin qui se dresse et pénètre un cul, un con, une bouche. La réussite du roman réside dans la virtuosité de l'écrivain qui transfigure en cérémonial halluciné la répétition à l'infini d'une figure mécanique. Et ceci sans jamais s'écarter des parties du corps habituellement consacrées à l'orgasme.


Le narrateur bande et fout. La femme écarte son sexe et absorbe le pénis. Le rite déroule sa spirale inévitable. Ce n'est jamais lassant, sans doute parce que sans cesse on attend une révélation - y aurait-il une manière nouvelle de jouir ? -, parce que le style a des beautés fulgurantes, parce qu'aussi le lecteur n'en finit jamais d'être ébloui par cette quête du corps qui demande aux instants qui conduisent de l'érection à l'éjaculation de répondre à l'immense question, sans fond, du bonheur.


L'auteur est le porte-parole relativement consciencieux des aspirations hétérosexuelles et plus particulièrement des fantasmes de l'homme viril qui sanctifie, comme grand aboutissement, la pénétration. Il est question du sexe viril sans cesse exalté par sa propre turgescence. Il est question du sexe de la femme béant et palpitant, affamé de ce phallus divin, bouche dévorante que l'homme vénère.


Quelques bifurcations audacieuses balisent les marges si légèrement marginales du désir conventionnel. C'est ainsi qu'une main féminine soupèse l'or des lourdes couilles et que des doigts hardis de femme s'insinuent dans l'anus masculin :

« Tu fouilles mes fesses, et j'imagine que, moi aussi, j'ai là une grande bouche. »


Allusion qui regorge de muettes prières vite bloquées.


Quête qui ressurgit plus loin lorsqu'intervient un acolyte noir, dans l'onirisme d'une chambre où l'homme et la femme sont séparés par une vitre :

« J'ouvrais les yeux. J'étais dans la colonne transparente. J'étais avec le Nègre qui m'avait sucé. Nous étions deux poissons, l'un noir, l'autre blanc [...] Je me souvenais d'une chute légère, en moi, hors de moi, d'un sentiment de chute. »

Et, ultime égarement, on rencontre aussi un godemiché impertinent dont la femme encule l'homme.



Mais l'homme ne se touche pas, ne s'exalte pas de son propre corps, ne se caresse pas. L'homme n'est pas pénétré par l'homme et ne connaît pas les délices de l'abandon. C'est la femme qui tient le fouet du subtil enchantement de la flagellation. Car il reste toujours le grand interdit, la citadelle imprenable, l'impossible transgression.


L'homme n'ose pas nier la fin de toute chose, cette procréation, inscrite en filigrane certes, mais indélébile, toujours présente, même dans les jeux stériles du plaisir : le mâle n'a qu'un projet, s'enfoncer et se perdre (perdre sa semence) dans le ventre d'une femelle.

Il reste que "Le château de Cène" est un récit baroque et luxueux. Un long poème initiatique à la gloire du plaisir. Interdit et saisi en 1969 et condamné pour outrage aux mœurs en 1973, remis en liberté en 1977, ce roman est un des chefs-d'œuvre de la littérature pornographique.

■ Editions Gallimard/L'Imaginaire, 1993, ISBN : 2070728463


par Jean-Yves publié dans : LIVRES
Lundi 11 décembre 2006

Dans "Un voyage au Mont Athos", le narrateur, aux abords de la trentaine, voyage de monastère en monastère sur la montagne sainte, à la recherche d'un « Maître ». Au cours de ses pérégrinations, de vieux moines orthodoxes « à la barbe hirsute », ne manqueront pas d'abuser physiquement de lui, pour son plus grand plaisir d'ailleurs :

« Une forte odeur de crasse se dégageait de sa personne. [...] Il avait cru, en entrant dans ma chambre, qu'il allait à l'instant me traiter comme on violente une fille. Robuste encore, mais ayant trop présumé de ses forces, il devait se contenter de me baiser les yeux ! De mon côté, tout disposé à de très grands outrages, il me fallait me satisfaire du délicieux contact de sa langue sur mes paupières closes ! Le temps passait, nous en étions au même point. Il osait enfin me caresser le dos ! Non pas tellement qu'il y prenait du plaisir ! Mais dans l'espoir d'un possible retour de ses forces d'antan, il laissait une main à tout hasard, se rapprocher de mes reins ; tandis que de l'autre, par divers mouvements, il aidait la nature à retrouver une verdeur perdue. [...] J'étais à demi nu ; ma peau, rendue très sensible en raison de la fraîcheur de l'air, frémit de plaisir aux premières caresses un peu vives. Il touchait maintenant mes hanches, toujours plus tendrement, d'une manière exquisement habile. Depuis un moment il avait cessé de fourbir des armes qui n'étaient plus de bois. D'un geste brusque, il fit glisser sur mes chevilles les vêtements défaits qui me couvraient les cuisses, et il monta sur mon lit. Ma longue attente, mon impatience extrême, une attaque un peu rude me portèrent aussitôt jusqu'à des plaisirs qui, pour être grossiers, n'en étaient pas moins délicieux. Un nocturne hululait ; un charme venait des arbres : séduit, possédé, violenté, habité par un autre, je n'étais plus seul en moi-même. La part féminine de mon caractère participait, dans un parfait délire, à l'éternité de la vie ; je me sentais brutalement distrait d'une solitude qui me pesait souvent. [...] Par des grognements et des baisers furtifs, il me manifestait tout son contentement ; il me murmurait à l'oreille mille remerciements d'avoir considéré plus d'une heure, sans un mouvement d'impatience, que son grand âge ne le rendait pas des plus vifs : j'étais un ange de douceur et de bonté pour lui ! »


François Augiéras


■ in "Un voyage au mont Athos", Editions Grasset/Les cahiers rouges, 2006, ISBN : 2246522129



LIRE aussi de Jacques Lacarrière : Au mont Athos


par Jean-Yves publié dans : CITATIONS
Dimanche 10 décembre 2006

Derrière Trianon, au fond du parc, la reine Marie-Antoinette fit bâtir un hameau avec son moulin à eau, sa laiterie, sa bergerie.


Mais comment jouer à la bergère en portant une grande robe à panier ornée de bouillons et de falbalas, avec ces petites perles qui recouvrent tout jusqu'aux souliers ?


A la suite de la reine, on va redécouvrir le charme des robes toutes simples, légères, aisées...


mais taillées dans les plus jolies toiles de Jouy.



Le chapeau de paille à large bord laissera flotter un long ruban, et l'on ira jusqu'à se nouer un mouchoir autour du cou. Les petites filles ne seront pas les dernières à vouloir jouer à la bergère...



Charles Philippe de France, Comte d'Artois et sa sœur peints par François Hubert Drouais (1727 - 1775)

Musée du Louvre, 1763, huile sur toile, 129,5cm x 97,5cm

Cliquer sur le tableau pour découvrir un détail particulièrement raffiné et délicat


Samedi 9 décembre 2006

Comme Socrate, Jésus n'a rien écrit, ni publié. Sauf erreur de ma part, la seule allusion, à Jésus écrivant, on la trouve dans les Evangiles de Jean [8.6 à 8.8], à propos de la femme adultère : Jésus trace alors – à deux reprises – au sol des mots mais sans que l'on sache lesquels ni dans quelle langue.


Cela expliquerait-il la méfiance de l'Eglise – dans son histoire – vis-à-vis de l'écrit ?


Si l'exemplarité du message du fils de Dieu se déclare à travers l'oralité, faut-il aller jusqu'à conclure que la sagesse divine, incarnée en lui, met en échec l'écrit ?


Les livres peuvent-ils être la source du bien ?


par Jean-Yves publié dans : MON CARNET
Jeudi 7 décembre 2006

Ce long métrage montre la crudité de la sexualité sans l'avilir. Il questionne la quête jamais désarmée de nouveaux partenaires, sans la réduire à une pathologie et fréquente le ghetto homo sans laisser croire qu'il est le seul centre d'intérêts.


Un film sans complaisance et sans pudeur, beau de sa seule sincérité qui parle du désir de liberté que la peur de choquer n'arrête pas.


Derrière un titre provocateur (« Taxi pour les chiottes ») le réalisateur, Frank Ripploh, qui s'est mis en scène lui-même en se dénudant physiquement et surtout moralement, réussit à faire partager ses joies, ses doutes, ses choix.


La vertu de ce film est que chacun peut s'y reconnaître entier, autrement dit multiple, parfois généreux, parfois désabusé ou cruel, tendre, salaud, amoureux, désiré, drôle, égoïste... Ce film fait échec au manichéisme de la représentation de l'homosexuel qui peut aider une vieille dame à traverser la rue, et, cinq minutes plus tard, sucer le premier sexe disponible dans des toilettes publiques tout en corrigeant les devoirs de ses élèves.


Peggy (Frank Ripploh), homosexuel berlinois, est un instituteur adoré dans son école, un dragueur invétéré la nuit qui affronte la vie avec bonne humeur et une santé morale et physique à toute épreuve : avec le vocabulaire d'aujourd'hui, ce héros serait qualifié de «cool», «sympa», «convivial».


Grand amateur de tricks (référence à Renaud Camus), Peggy, raconte le développement d'une liaison, vite passionnée, qui devient un grand amour. Mais ce dernier se transforme lentement, il s'édulcore et s'accommode mal du désir sexuel libéré et multiforme que Peggy, qui tout en restant sincèrement épris de son amant Bernd (Bernd Broaderup), veut continuer d'assumer.


Ce demi-échec vécu par son amant qui rêve de s'installer à la campagne et de fidélité conjugale, sera plutôt l'apprentissage d'un nouvel ordre amoureux.


La première scène d'amour entre Peggy et son amant, dans une baignoire, est un moment de partages érotiques particulièrement vibrant, rarement montré au cinéma.


Ce film montre le respect de l'autre, alors que Peggy est dans une recherche continuelle de sensations interdites : chacun avançant avec l'autre, au-delà de ses propres inhibitions initiées par sa propre éducation ou propagées par ceux qui règlent l'ordre répressif.


La jouissance peut-elle aller de pair avec le partage ?

Peggy (dernière scène du film) - Et moi, qu'est-ce que j'aurais mis sur la liste (référence à la scène précédente où Peggy demande à ses élèves d’écrire six choses qui leur feraient plaisir en allant au bout de ce qu’ils aimeraient faire). Je vais envoyer un message à Bernd. Peut-être qu’on pourra, malgré tout, vivre ensemble. On achètera la ferme. Ah ! Cela ne marchera pas. Et si on se suicidait ensemble. Non ! Ce serait trop tragique. Aller, on a essayé. Encore une fois…


Un film qui évite tant la mièvrerie, que le misérabilisme ou l'exhibitionnisme gratuit : des fragments de vie qui pulvérisent les stéréotypes et font apparaître un homme, Frank Ripploh.


Ce film a reçu le prix « Max Ophüls » en 1981


Lire la chronique de Renaud Camus

Lire le 2e article


par Jean-Yves publié dans : FILMS
Mardi 5 décembre 2006

Vieux ménages vivant paisiblement dans leur skite, moines amoureux d'un novice au visage d'ange... Jacques Lacarrière, qui dut refuser les avances - parfois rudes - de plusieurs religieux, évoque le sujet de l'homosexualité sur le mont Athos dans son livre "L'Eté grec" (1). Un père à qui il s'ouvrit un jour de cette question lui répondit ainsi :


« L'homosexualité existe au mont Athos. Il ne sert à rien de se voiler la face. Mais il serait tout aussi faux de lui accorder trop d'importance. Elle n'est le fait que d'une minorité et de tous les péchés des moines, ce n'est pas à mon sens le plus grave. C'est un péché de chair - qui viole le vœu de chasteté - mais qui peut être aussi source d'amour. La plus dangereuse des tentations qui guettent le moine, c'est l'orgueil et le doute. Car celles-là rongent et détruisent l'âme. Et c'est l'âme, en ce lieu, que nous voulons retrouver et sauver. »


Jacques Lacarrière


(1) ■ Editions Pocket, 2001, ISBN : 2266119818



LIRE aussi de François Augiéras : un extrait de son "Voyage au mont Athos"


par Jean-Yves publié dans : CITATIONS
Dimanche 3 décembre 2006

Le Caravage est poursuivi par la haine des milieux pontificaux romains et il rencontre d'autant plus d'hostilité qu'il n'hésite pas à peindre la Vierge morte, sous les traits d'une femme du peuple, sur un grabat (tableau au Louvre). Il invente depuis le début des années 1600 les plus violents clairs-obscurs de l'histoire de la peinture, d'où son surnom de « ténébriste ».


Mais il arrive ainsi à donner les visions les plus hallucinantes du désespoir et de la souffrance. Témoin la Flagellation du musée de Naples, ville où Le Caravage s'est réfugié après avoir abattu un rival.




La Flagellation, Le Caravage, 1607, Huile sur toile, 286 x 213 cm

Museo Nazional di Capodimonte, Naples


Une violente coulée de lumière fait émerger des ombres quelques pans des corps des tortionnaires, mettant en exergue le splendide torse d'un Christ apollinien. C'est de lui que semble d'ailleurs rayonner toute clarté car il est le fils de Dieu. Mais il se tord aussi d'effroi sous sa dérisoire couronne d'épines.


Il n'est plus qu'un homme, un homme qui souffre. Comme le peintre.


Samedi 2 décembre 2006

Il faut rendre honneur à Grâce Frick d'avoir soutenu de son amour Marguerite Yourcenar, l'écrivain célèbre qui lui resta fidèle pendant quarante ans. C'est un des nombreux mérites de cette biographie de n'avoir en rien escamoté, ni édulcoré, le rôle de Grâce.



Véritable biographie, ni faux roman, ni louanges aveugles...


Existe-t-il de meilleur hommage que le regard lucide que Josyane Savigneau porte sur une femme que l'on s'est empressé - de son vivant - de statufier ou de bassement vilipender ?


Marguerite Yourcenar aimait la vie et l'amour. Les femmes ont beaucoup compté pour elle, sensuellement. Avec Grâce Frick, elle a formé ce que l'on appelle parfois encore - avec un sourire entendu - un couple de femmes. Marguerite Yourcenar a aimé aussi deux homosexuels : André Fraigneau, longtemps et sans espoir, et, après la mort de Grâce, Jerry, un jeune Américain qui fut emporté par le sida. Ses livres ont toujours mis en évidence des héros masculins qui aiment les hommes.


● dans "Les Mémoires d'Hadrien", Marguerite Yourcenar montrait un homme exceptionnel, d'une intelligence et d'une culture rares, dont l'essentiel de la vie fut sa passion pour le jeune Antinous.



● plus tard c'est Zenon, image éternelle du libre penseur et amoureux des garçons, qu'elle choisit comme héros de "L'oeuvre au noir".

Marguerite Yourcenar a eu deux «vies littéraires». Sa jeunesse où elle publia des textes courts ("Alexis ou le traité du vain combat", voué à l'ambiguïté homosexuelle) et après un silence de plus de dix ans, la gloire médiatique qui lui permit d'écrire des œuvres longues dans une langue dense et apaisée.

Josyane Savigneau a rencontré Marguerite Yourcenar mais, discrète, refuse le piège de l'étalage complaisant et narcissique. Très présente par l'intensité de son étude, elle se tient pourtant dans l'ombre, faisant vivre sous les yeux du lecteur non pas le personnage Yourcenar englué dans les anecdotes et la légende, mais une femme complexe, méthodique, travailleuse acharnée, lucide et fragile, un être humain bousculé par les passions, les espoirs et les regrets qui font toute vie douloureuse et exaltante, et un écrivain tendu vers l'accomplissement de son œuvre.



Marguerite Yourcenar a consacré sa vie à l'écriture et à la bonne diffusion de ses livres, luttant pied à pied avec la lassitude. Grâce Frick tenait méthodiquement l'agenda de leur vie commune. Elle épaulait Marguerite Yourcenar, sans argent, oubliée, isolée aux Etats-Unis. Elle était l'âme de Petite plaisance, leur maison sur l'île des Monts-Déserts, où Marguerite s'enfermait avec elle, entre deux voyages.


Josyane Savigneau réhabilite Grâce tant décriée par les journalistes qui, émoustillés par le scandale des femmes sans hommes, lui prêtaient des intentions de sorcière possessive. Josyane Savigneau rend à Grâce la beauté et la vérité de son rôle et à Marguerite l'amour évident qu'elle porta à sa compagne.


Marguerite Yourcenar a disposé de sa vie. Faisons-lui l'honneur d'avoir choisi de la partager avec Grâce Frick.

La biographie de Josyane Savigneau est loin de toute complaisance et de tout sectarisme : juste, riche, précise et qui permet de retrouver un écrivain et une femme pour qui la vie était une expérience intense d'amour, de liberté et de création.

■ Editions Gallimard/Folio, 1993, ISBN : 2070387380


par Jean-Yves publié dans : LIVRES
 

Texte Libre



Texte Libre 1

 

[...] les mots possèdent ce prodigieux pouvoir de rapprocher et de confronter ce qui, sans eux, resterait épars dans le temps des horloges et l'espace mesurable.
Claude Simon, Album d’un amateur,  Editions Remagen-Rolandseck, 1988, p. 31

 

Photographie de Cédric Genty – 2004


Lire c'est aller à la rencontre de quelque chose qui va exister.
Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur



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"Qui sommes-nous, qu’est chacun de nous sinon une combinaison d’expériences, d’informations, de lectures, de rêveries ? Chaque vie est une encyclopédie, une bibliothèque, un inventaire d’objets, un échantillonnage de styles, où tout peut se mêler et se réorganiser de toutes les manières possibles."
(Italo Calvino, Leçons américaines)

 

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« Tu ne sauras jamais les efforts qu'il nous a fallu faire pour nous intéresser à là vie ; mais maintenant qu'elle nous intéresse, ce sera comme toute chose - passionnément. »
André Gide, Les Nourritures terrestres (1897)

 

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« Tout est vrai, le temps d’un texte. »
Kirsty Gunn

 

 

 

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« Je crois aussi qu'on ne meurt pas avant d'en avoir secrètement, tenacement le désir. »
Tony Duvert

 

Le site de Lionel Labosse. Un regard altersexuel sur le monde.

 

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C’est ainsi par exemple que l’on envoie les enfants à l’école, non pas dans l’intention qu’ils y apprennent quelque chose, mais afin qu’ils s’habituent à demeurer tranquillement assis et à observer ce qu’on leur ordonne, en sorte que par la suite ils pensent ne pas mettre réellement et sur le champ leurs idées à exécution.
KANT, Réflexions sur l’éducation

 

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