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Dans ce roman dont le titre italien est Caro Michele (Cher Michel), une mère découvre que son fils (Michel) mystérieusement disparu en Angleterre est homosexuel. C'est par un réseau d'amitiés que se fait la révélation.

 

Le livre s'ouvre symboliquement sur un paysage de neige. Dans une grande maison isolée aux environs de Rome, Adriana écrit à son fils Michel.

 

Ce roman – largement constitué de lettres des différents protagonistes décrit un climat familial éclaté et dispersé ; avec un ton humoristique, humble et caustique, rieur et tendre, naïf et généreux.

 

Aucune vraie catastrophe n'est pourtant intervenue. Simplement, les personnages ont perdu la clef d'un langage commun. Il s'agit d'un malentendu général.

 

« Quelquefois j'ai la nostalgie de vous, c'est-à-dire de ceux que j'ai coutume d'appeler "les miens" même si vous n'êtes en rien "miens", pas plus que je ne suis "vôtre". Mais si je venais, vous m'observeriez, j'aurais vos regards fixés sur moi. En ce moment, je n'ai pas envie d'avoir vos regards fixés sur moi. Inutile d'ajouter que, comme je viendrais avec ma femme, vous observeriez aussi ma femme avec attention et vous vous efforceriez de pénétrer la nature et la qualité de nos rapports. Cela non plus je ne pourrais le supporter. J'ai également une grande nostalgie de mes amis, de Gianni, d'Anselmo, d'Oliviero et d'autres. Ici je n'ai pas d'amis. Et j'ai aussi la nostalgie de certains quartiers de Rome. Pour d'autres quartiers, d'autres amis, la répulsion se mêle à la nostalgie. » (Lettre de Michel à sa sœur Angelica – p. 139)

 

Maris et femmes, mères et enfants, jeunes gens ou amis monologuent sans espoir de toucher l'interlocuteur puisque dans leur solitude, ils ne réussissent même pas à justifier leur existence à leurs propres yeux.

 

La romancière fait apparaître sans heurt, avec la bonhomie railleuse qui étouffe les drames en famille, le personnage homosexuel. Les rapports psychologiques ne sont pas analysés. Natalia Ginzburg préfère la description ironique de situations quotidiennes à peine caricaturées.

 

À mesure que les êtres se figent et se pétrifient (qu'ils ressassent le passé ou qu'ils foncent, sans se retourner, vers un avenir d'insécurité et de mort), ce qu'il y a en eux de chaleureux et de vivant, qui n'a pas trouvé le chemin du discours, passe dans les objets. Survivants de quelque naufrage, les objets sont seuls capables de signifier les sentiments et les relations humaines dans leur vérité : un poêle allemand, un tapis sarde, des couvertures aux teintes pastel, une veste brodée de dragons d'argent et, flottant au-dessus des autres épaves, un vieux chandail en loques accroché à un balai, étrange, glaciale et désespérante consolation (p. 191), mot de passe pour l'avenir ? – la dépouille ou l'âme de Michel.

 

L'homosexualité participe à la définition d'un nouvel ordre quasi-familial et l'amitié est le moteur de l'écriture romanesque.

 

« J'entends encore sa voix. Comme on s'aimait quand on était petit. On jouait avec mes poupées à la maman et à l'enfant. J'étais la maman et lui ma petite fille. Il aurait aimé être une fille. Il voulait être en tout semblable à moi. Mais après, il ne me trouvait plus à son goût. Il me méprisait. Il me reprochait d'être une bourgeoise. Qu'est-ce que j'aurais pu être d'autre ? Après, il n'en avait plus que pour toi. J'étais affreusement jalouse. Tu dois certainement avoir tant de souvenirs de lui. Vous vous voyiez tout le temps. Tu étais l'amie de ses amis. Moi je ne les connaissais que de nom. Gianni, Anselmo, Oliviero, Osvaldo. J'ai toujours désapprouvé cette amitié avec Osvaldo. C'était une amitié de pédérastes. Inutile de se le dissimuler. On le comprenait rien qu'à les voir. […] Moi je n'arrive pas encore à digérer le fait que Michel soit devenu pédéraste. Michel dirait que je suis conformiste. (Parole de Viola à sa sœur Angelica au sujet de son frère Michel – p. 186)

 

Les familles oublient parfois qu'elles accueillent les déviances et les déviances qu'elles recherchent les familles.

 

■ Éditions Flammarion, 1992, ISBN : 2080607596

 


Du même auteur : La ville et la maison

 

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Ce roman se déroule dans les années 70, dans le Béarn – région que l'auteur semble très bien connaître – avec des retours sur l'année 1943.

 

Les habitants de la vallée sont des gens qui sous des « airs parfois bravaches et fiers » cachent une « émotion vive » et un « cœur gros » (p. 20)

 

Le thème de la jeunesse est celui retenu pour cet article. Il se décline sous les traits de Francis Arbitous, un jeune berger, mort trente ans auparavant, pendant la guerre, et sous ceux des deux frères Pierre et Henri Itahoa qui ne sont pas sans rappeler ceux du « Bonhomme d'Ampère » de Roger Vrigny à qui Gérard Glatt dédicace son roman.

 

Le Docteur Cambo est le seul habitant du village qui a fait des études en ville. Est-ce pour cela qu'il a en lui, cette volonté de toute puissance, d'être tout pour les autres ? Il personnifie une sorte de subversion, un démiurge qui, à l'instar du romancier, ayant tout saisi des rouages de la société, à la fois s'en soustrait et s'en sert, y vivant par procuration à l'aide de créatures, qu'il y manipule – pour le meilleur ou pour le pire, dans une relation d'amour/haine :

 

« Et parce qu'il avait tout pouvoir sur les hommes et leurs montagnes, aujourd'hui il leur procure une seconde vie, d'un seul geste il leur accorde la pensée, la faculté d'être, il irrigue les veines de chacun, il est le Créateur... C'est bon d'être Dieu au moins une fois dans sa vie. » (p. 234)

 

Cambo a toujours eu un rapport privilégié avec Francis, pourtant pas plus beau garçon qu'un autre du village. Lors de ses tournées médicales, Cambo n'hésitait pas à le surveiller. Comme lorsque Francis, enfant, découvre les premières jouissances que son corps lui procure :

 

« Je suis entré dans l'eau glacée. Comment ai-je pu faire ? J'ai posé les pieds sur des galets ronds et doux, à la recherche d'une roche assez plane qui pût me recevoir tout du long. J'en ai avisé une près du grand trou. Je n'avais que quelques mètres à franchir. Trois ou quatre pas, tout au plus. Tout à coup, l'eau est montée jusqu'à mon ventre. Alors, je me suis arrêté net, tremblant de froid, mais j'étais tellement heureux que rien n'aurait pu me faire rebrousser chemin, puis j'ai avancé à nouveau jusqu'à cette roche plane, légèrement surélevée, sur laquelle je me suis enfin allongé. Je ne saurais vous décrire, docteur, quelles furent alors mes sensations, mais je me souviens de choses si étranges que la mort seule peut aujourd'hui me permettre d'avouer : jamais l'amour ne me procura tant de plaisir que cette eau vibrante et glacée. Ma tête, ballottée par le flot, allait de droite et de gauche. Le courant glissait tout au long de mes bras écartés ; il flagellait mon torse et mes jambes, tandis que ce bout de rien du tout, attaché à mon ventre et malmené par l'onde – j'en rirais avec vous si je le pouvais encore –, ajoutait aux morsures faites à ma peau comme une caresse insidieuse qui, sans discontinuer, me pénétrait les entrailles et m'assaillait l'esprit. » (pp. 32/33 ; événement rappelé dans les pages 223/224)

 

Comme Cambo, les habitants du village ont été marqués par la mort mystérieuse de Francis, même si personne n'a jamais osé en parler. Le médecin, depuis trente ans, ne s'en est jamais remis.

 

Deux crimes successifs (le père de Pierre et Henri et Raoul Bertram, anciens résistants) vont amener dans la vallée, un commissaire de police particulièrement humaniste dans son enquête et dans sa façon de conclure.

 

Quant à Pierre et Henri, « jumeaux » de cœur et d'esprit, ils montrent des humeurs, des engouements proches. Il existe entre eux quelque chose de plus obscur, inscrit dans leur destin comme la membrane unissant des siamois, même si Pierre en a beaucoup moins conscience :

 

« Car ce que Pierre ignore, ou ne veut pas admettre, c'est le lien qui les soude l'un à l'autre, plus qu'un amour fraternel, comme une profonde amitié, mêlée d'exaltation, née du sang qui coule dans leurs veines. Pour lui éviter tout tracas, Henri ne parle jamais à son jeune frère que des joies que lui apporte la vie : c'est l'unique partage qu'il conçoive. Les basses besognes sont pour lui, et pour lui la coupe du bois. […] Il prend soin de son cadet, lui épargne la peine il le soigne comme une brebis soigne son petit, i le protège et tue lui-même les vautours. » (p. 62)

 

Amours d'exception ou amours excessives ? En tout cas, amours chaotiques (Pierre en vient, dans un premier temps, à se cacher pour fréquenter Julia), rebelles à la nature, à l'enchaînement normal des causes et des effets, subversifs par essence :

 

« — Qu'est-ce que tu caches, l'Henri ? Arrête le mulet. Regarde-moi un peu. Couche-toi, Zampa ! Dans les yeux, Henri, dis-moi ce que tu caches.

— Je t'aimais bien, petit frère.

— Ta gorge fait des nœuds, Henri. Tu veux dire quoi ?

— C'était mon plaisir. Je t'aimais à ma façon. Je pensais même des fois qu'on serait comme ça, tous les deux, pour la vie, la main dans la main ; et que plus tard, dans la vallée, on parlerait de nous avec respect, en disant : ce sont les frères Itahoa, comme on disait naguère, de ses fromages, les meilleurs, surtout les tommes, grâce à ses brebis, maintenant les nôtres : c'est le Sébastien Itahoa. » (p. 199)

 

Gérard Glatt a compris que la plupart des gens ne sont pas attirés par l’ambiguïté, se méfient de ceux qui arrivent à maintenir un équilibre entre les éléments contradictoires de leur personnalité, n’ont aucune envie d'être perturbés par une autre vision de la vie. Son roman en est une magnifique évocation.

 

Qu'elles soient tendres ou dures, inoffensives ou vénéneuses, vulnérables ou insensibles, les figures de Gérard Glatt, et, plus particulièrement celle de Francis que l'auteur fait « parler » tout au long de son roman, sont une belle recréation de son imagination d'adulte.

 

Francis ne choisit rien ; ce que le commissaire comprend admirablement bien car il sait qu'on ne refait pas sa vie. Roger Vrigny l'écrivait aussi dans « Le garçon d'orage » : « Ce n'est pas la jeunesse qui compte, c'est l'innocence du premier regard, ce que nous voyons, ce que nous sentons pour la première fois et qui ne se reproduira plus [...]. Rien ne change dans la vie, seulement en apparence, parce que les choses cheminent en secret au-dedans de soi et n'attendent qu'une occasion de se manifester. » (Gallimard, 1994, ISBN : 2070732193, p. 20 et p. 55)

 

■ Editions De Borée, janvier 2012, ISBN : 978-2812905742

 


Du même auteur : L'Impasse Héloïse

 

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Lorsque votre grand-père est surnommé « l'arroseur municipal » et que l'on retrouve votre cadavre dans la voiture d'un privé gay, auquel vous vouliez adresser une bonne action de deux millions et demi de dollars, eh bien vous posez de sérieux problèmes à Don Strachey et à son ami Timmy.

 


Vous êtes décédé de mort violente et l'argent s'est perdu en route. Votre fric devait pourtant servir à des honnêtes gens désireux d'assainir la moralité des politiciens.

 

Ajoutez à cela le froid d'Albany : il neige à cœur fendre. Associez encore la corruption, le célèbre et néanmoins borné inspecteur Nel Bowman, sans oublier les mots d'humour et les vicissitudes de la vie gay de tous les jours, et alors vous aurez tous les éléments d'un polar caustique qui mérite largement le détour.

 

Sachez enfin que Line Renaud n'est pas la seule à remettre des chèques pour la recherche sur le sida.




 

■ Éditions Gallimard, Série Noire, 1986, ISBN : 2070490653

 


Du même auteur : La maison des périls - Les damnés du bitume

 

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Antoine Leroy et Stella Corfou se rencontrent aux Puces Matabois. Il cherche une lampe de caractère, elle est brocanteuse.

 

De ce hasard naît un amour fulgurant. Le trop sage chef du rayon bagagerie aux Galeries 2000 épouse peu après Gilberte Sanpart dite Stella Corfou, étoile filante, corps fou.

 

Au coup de foudre succède une passion démesurée, véritable culte d'Antoine pour sa prodigieuse divinité. Comme on entre en religion, il entre de plain-pied dans l'univers extravagant de l'ex-brocanteuse.

 

D'une beauté extraordinaire, Stella Corfou reste une enfant que la vie en société n'aurait pas disciplinée. Elle n'est pas immorale mais amorale, amie des chats errants et des âmes des morts, écrivain reconnu le temps de la publication de deux livres dont la verdeur est le reflet de sa propre existence : Merde à celui qui le lira et Classée X.

 

Lassés de la ville, les époux Leroy achètent une caravane et vont vivre leurs tumultueuses amours à l'abri des regards inopportuns. Au fil des jours, leur tendre idylle, pimentée de folie quotidienne, ne s'affadit pas.

 

Poussant jusqu'au bout sa résolution d'éviter de la vie tout désagrément, Stella Corfou, sentant la vieillesse approcher, convainc son mari d'en finir ensemble avec l'existence et la pesanteur terrestre.

 

Le suicide rate, mais peu après Antoine meurt d'un cancer. Dès lors, notre héroïne se réfugie dans la démence, s'identifie au défunt et n'a plus qu'une peur : être immortelle.

 

Ce récit d'une passion absolue est d'autant plus remarquable que Beatrix Beck le livre comme n'étant qu'une aventure plaisante, une farce burlesque.

 

Les éléments les plus tragiques, la mort, la folie, ne sont que des incidents absurdes dans un monde d'illusions. La dérision sauve du désespoir, l'extravagance permet d'éviter le pathétique. La fuite éperdue dans l'irréalité soustrait Stella Corfou au pressentiment de sa propre vacuité. C'est là le privilège des enfants et des fous, des innocents.

 

■ Éditions Grasset, 1988, ISBN : 2246393817

 


Du même auteur : La prunelle des yeux - Recensement - Grâce - Un(e)

 

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« La nuit est sale » est un sympathique roman du genre policier. Le style anglais de Dan Kavanagh (pseudo de Julian Barnes) est ici particulièrement dynamique.

 

Nick Duffy mène une enquête passionnante dans le quartier londonien de Soho, livré au racket, à la prostitution et au porno.

 

Il doit traîter une curieuse histoire de chantage, dont son client Monsieur McKechnie l'a chargé. Duffy traîne aussi derrière lui une réputation de pédé. Pas facile quand il s'agit de s'attaquer au monde qui a tout pouvoir sur la lâcheté, la bêtise et la convoitise humaines.

 

McKechnie se leva pour serrer la main de Duffy. Il était un peu surpris par la petite taille de l'agent de sécurité mais lui trouva l'air assez costaud. Il avait aussi un peu l'allure d'un pédé, de l'avis de McKechnie. Il se posa des questions sur l'anneau d'or. Etait-ce simplement la mode, ou une espèce de signal sexuel ? McKechnie ne savait plus. Autrefois, on savait précisément où on en était ; tous les codes étaient bien établis, on pouvait dire qui faisait ceci et qui ne le faisait pas, qui en était et qui n'en était pas. Il y avait quelques années, on pouvait encore être à peu près sûr de ne pas se tromper absolument ; mais à présent, le seul moyen d'être tout à fait certain, c'était quand on demandait à sa secrétaire de vous nettoyer vos lunettes et qu'elle ôtait son slip pour ça. (p. 55)

 

« La nuit est sale » évoque l'Angleterre d'avant la clause 28 (loi voulue par Margaret Thatcher interdisant la promotion de l'homosexualité) et son homophobie virulente.

 

Bisexuel J'aime le poisson autant que la viande » p. 107), plutôt bien dans sa peau, Nick Duffy – fort peu thatchérien – a été écarté de la police par un coup monté qui l'a fait surprendre en flagrant délit de détournement d'un jeune garçon charmant mais malheureusement mineur.

 

La première fois qu'il alla draguer au Caramel Club il ramena un journaliste poupin à son appartement d'alors, près de Westbourne Grove. Deux soirs pus tard, il alla à l'Alligator et se trouva un étudiant poli tout juste descendu du train d'Oxford. La troisième fois, il retourna au Caramel, but un peu plus que d'habitude et fut soutenu jusque chez lui par un gentil môme noir à peu près de son âge. Dix minutes plus tard, sa porte fut enfoncée par deux flics costauds, le jeune Noir se mit à glapir : « Il m'a payé à boire, il m'a payé à boire » et le plus grand des deux flics empoigna Duffy par son épaule nue, le fit pivoter sur le lit et demanda avec une lourde ironie :

— Excusez-moi monsieur, mais quel âge a votre ami ?

Les vapeurs du whisky se dissipèrent comme si on avait mis en marche un ventilateur et il comprit qu'on l'avait possédé. Le môme était un mouton ; il assura qu'il avait dix-neuf ans. Les policiers prirent son adresse et lui dirent de se tirer. Puis ils emmenèrent Duffy au poste et l'inculpèrent. Quand il leur apprit sa profession, un des agents tourna le dos pendant que l'autre le matraquait dans les reins.

— Sale putain de flic pédé, dit-il. Fumier de pédé, il frappa encore.

Duffy savait qu'il était fini. Il fut suspendu… (p. 67)

 

Dan Kavanagh dresse un portrait fouillé et contrasté de ce privé pas comme les autres qui trouvera, happy end, le moyen de se venger des flics et autres truands qui lui ont fait bien des misères.

 

■ Éditions Gallimard, Série Noire, 1981, ISBN : 2070488152

 

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Vivre en démocratie, nécessite de constituer, former une opinion publique éclairée qui ne soit pas celle d'une élite mais celle de la masse. Ce qui suppose que l'opinion publique se forme dans un débat contradictoire, dans des discussions.

 

L'essai de Lionel Labosse, « Le Contrat universel : au-delà du "mariage gay" », devrait participer à cette formation.

 

Aux lois politiques, civiles et criminelles, « il s’en joint une quatrième, la plus importante de toutes ; qui ne se grave ni sur le marbre ni sur l'airain, mais dans les cœurs des citoyens ; qui fait la véritable constitution de l'Etat ; qui prend tous les jours de nouvelles forces ; qui, lorsque les autres lois vieillissent ou s'éteignent, les ranime ou les supplée, conserve un peuple dans l'esprit de son institution, et substitue insensiblement la force de l'habitude à celle de l'autorité. Je parle des mœurs, des coutumes, et surtout de l'opinion ; partie inconnue à nos politiques, mais de laquelle dépend le succès de toutes les autres : partie dont le grand Législateur s'occupe en secret, tandis qu'il paraît se borner à des règlements particuliers qui ne sont que le cintre de la voûte, dont les mœurs, plus lentes à naître, forment enfin l'inébranlable clef. »

Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, Livre II, chapitre 12, 1762

 

Dans sa démarche, Lionel Labosse renoue avec quelque chose qui tient à son identité et à la nature de son engagement : l'esprit qui commence avec Antigone qui dit « non » à la raison d'Etat et qui se soucie peu de savoir s'il est majoritaire ou minoritaire, au moment où il forme ses convictions contre l'ordre qui exclut, opprime ou mutile.

 

Si aujourd'hui, le couple homosexuel n'est plus sans droits, sa situation n'en reste pas moins inégalitaire au regard de l'article premier de la Déclaration universelle des droits de l'homme.

 

Plus généralement, l'« altersexuel », c'est-à-dire « toute personne pour qui la sexualité ne se limite pas au mariage, au couple et à la fidélité » (p. 84), restent aujourd'hui encore sans droits, hors du droit, donc hors la loi.

 

« Il s'agit de mettre en place un Contrat universel, qui confondrait et transcenderait mariage et pacs dans un cadre plus large, incluant le "trouple" ou "ménage à trois" et autres combinaisons de vie commune. Stratégiquement, concédons que ce Contrat pourrait continuer à s'appeler "mariage", en vidant le mot de sa substance. Pour plusieurs raisons : parce que le couple à deux resterait l'option ultra-majoritaire du contrat (de même que le pacs hétéro est devenu l'option ultra-majoritaire du pacs), parce qu’on ne change pas le vocabulaire par décret, et pour ne pas choquer les nostalgiques de l'institution de papa. Mais ce "mariage" qui n'en aurait plus que le nom populaire, et que le droit appellerait simplement Contrat, permettrait des choix divers, et bénéficierait à bien plus de personnes que la simple ouverture du mariage aux personnes de même sexe, donc une vraie "égalité", avec en prime une "liberté" et, cerise sur le gâteau, plus de "fraternité" ! » (p. 13)

 

La proposition d'instaurer un « Contrat universel » rappelle à chacun d'entre nous que l'Etat a des devoirs, qui sont moins de surveiller la vie intime des citoyens, que de leur accorder une place vraiment égale. Lionel Labosse défend à travers son « Contrat » l'idée que l'égalité ne se résume pas à la seule obtention du mariage gay.

 

« […] nous sommes aussi « pour l’égalité », sans blague ! […] mais pas pour aboutir au mièvre et maigrelet "mariage gay" ! » (p. 10)

 

Alors que les pouvoirs publics légifèrent de plus en plus pour – sinon imposer – encourager un modèle unique de vie privée ou de relations conjugales, ne pourraient-ils pas « considérer l’amour non plus dans sa variante captative, duale, conjugale, comme un "bien rival" qui tire notre existence tout entière du côté matériel, mais dans sa variante oblative, "non-rivale", qui nous élève du côté spirituel ? » (pp. 139/140)

 

Grâce à la diffusion des valeurs laïques, aux plus grandes possibilités de divorce, à la liberté sexuelle – sans oublier l'individualisme triomphant qui se joue des contraintes de la tradition – la vie de couple est devenue multiforme, de moins en moins continue et statistiquement de plus en plus « hors mariage ». Le fondement de l'union hétérosexuelle n'est plus, comme jadis, la respectabilité sociale, la sécurité matérielle, l'union entre deux familles, ou même le désir d'enfants. Aujourd'hui, la raison essentielle de l'union de deux êtres humains est l'amour qu'ils se portent. Tant que l'on s'aime, que l'on se parle et que l'on s'entend, on reste ensemble. Sans quoi, on se sépare, quitte à se retrouver seul, en attendant de reconstruire une nouvelle relation amoureuse…

 

« […] un jour on se rend compte que l'Amour, dont le soleil resplendissait naguère sur le front lisse de l'adolescent(e), pèse désormais comme un ciel couvert sur le front terni du ou de la trentenaire, et l'on se sépare en dignes anars. Aussi égaux que 15 ans avant dans l'amour, aussi inégaux dans la fortune. Sans aucun contrat régissant ce "foyer", que deviendra le plus faible ? » (pp. 131/132)

 

A voir la courbe montante des naissances hors mariage, on mesure à quel point le mariage est devenu contingent, un « plus » sentimental ou romantique. Et non une nécessité sociale, morale ou civile.

 

« Un Contrat digne d'une société moderne se doit de protéger les contractants autant que les exclus du contrat. Selon l'aphorisme de Nietzsche : "L’amour d'un seul être est une chose barbare, car il s'exerce au détriment de tous les autres. L'amour de Dieu aussi." » (p. 102)

 

En outre, de nouvelles catégories d'unions apparaissent : couples, mariés ou non, qui ne veulent pas d'enfants ; cohabitation juvénile qui précède le mariage ; cohabitation qui tient lieu de vie conjugale ; cohabitation qui suit un divorce ; cohabitation de célibataires ; couples de même sexe, fratries de paysans célibataires ; individus qui mettent en commun leurs efforts pour traverser une période particulière de la vie ; rapprochements de plus deux individus [« trouples » et plus si affinités (p. 15)], etc.

 

Ces unions-là aussi ont le droit à la loi. C'est ce que propose Lionel Labosse en définissant un « Contrat universel » qui « permettrait une vraie polygamie moléculaire ou constellaire […], qui pulvériserait la polygamie phallocrate en étoile propre à certaines religions » (pp. 12/13).

 

Si l'on tient la relation hétérosexuelle pour une affaire essentiellement privée et laïque, commandée par les sentiments personnels, il n'y a aucune raison d'opérer une distinction entre ce couple-là et toutes les autres formes d'unions.

 

« […] qu'est-ce que le mariage […] ? La laïcisation d'une institution religieuse, faite sur mesure pour permettre à la bourgeoisie d'organiser la succession de ses fortunes, tout en maintenant deux illusions : la différence des sexes, et l'élection d'une personne unique comme compagnon de vie, à qui l'on promet, par le truchement de la loi, ce qui ne dépend ni de nous, ni de la loi, mais de l’amour et du hasard. » (pp. 84/85)

 

L'éclatement du modèle unique jusqu'aux frontières les plus intimes de la personne, ne peut s'arrêter aux mœurs, sous peine de la plus grande incohérence.

 

Incohérence pourtant bien présente aujourd'hui qui ne s'explique pas seulement par un retard des mentalités.

 

Les différentes communautés minoritaires (homosexuelles, féministes, noires…) en déclarant le droit absolu d'être différents ont revendiqué les mêmes droits que tous, plus les leurs spécifiques. Cette belle déclaration s'est révélée utopique, inefficace et dangereuse. Elle a fait éclater le concept d'humanité et a engendré des réactions de rejet, voire d'exclusion que l'on retrouve dans l'extrême droite, quand elle enferme le différent dans sa différence. Où est ainsi la liberté attendue du droit à la différence ?

 

Il ne s'agit pas de nier les différences entre les êtres mais de refuser qu'elles deviennent des critères de distinction des êtres humains. Enfermer quelqu'un dans sa différence c'est briser l'universalité de la loi. Ce qui est aujourd'hui le cas pour certains homosexuels et plus encore, comme l'écrit Lionel Labosse, pour les « altersexuels au sens large ».

 

« Avant 1989, qui aurait cru que l'union entre personnes de même sexe serait reconnue par de nombreux pays ? Il y a désormais une autre innovation à laquelle personne n'ose penser nulle part, c’est ce Contrat universel, qui permettrait de faire le ménage dans le capharnaüm actuel. » (p. 94)

 

En refusant, à tous, les mêmes droits, on méconnaît non seulement l'universalité et la laïcité de la loi républicaine, mais on instaure des citoyens de seconde zone et on bafoue les droits de l'homme.

 

« […] j’aimerais que ce soit une revendication qui ne profite pas seulement aux gays et aux lesbiennes, ni même aussi aux bis et aux trans, mais à l'ensemble de la société, en veillant à ce que les droits que l'on arrache – et leur coût – n'engendrent pas d'injustice, que ce qu'on donne à Paul(e) ne lèse pas Pierre(tte) ou Jean(ne). » (p. 169)

 

Lionel Labosse réveille l'informulé, le hors-langage ; il se fait l'ironie de la circularité discursive soit qu'il introduise en elle ce qu'elle avait pour fin d'exclure : son hors-champ (le sexe, la perversion, le crime) ; soit qu'il rende manifeste l'absence de son objet : le bonheur social qu'elle prétend établir.

 

« Quand tous les orthosexuels hétéros ou homos seront respectablement mariés ou pacsés, sera-t-il encore loisible au bi, interdit de l’un comme de l’autre, et à l’irréductible altersexuel, de batifoler de botte de foin en backroom et d’aire d’autoroute en site Internet ? » (pp. 70/71)

 

« Le Contrat universel : au-delà du "mariage gay" » est un essai qui ne viole le droit d'aucun homme. Un propos offensif et revendicatif au nom de la justice, du droit, et des valeurs qui font progresser l'humanité, celles de l'humanisme.

 

 

■ Éditions À Poil, collection Poil à gratter, 176 pages, 1er avril 2012, ISBN : 978-2953629712

 

 

Quatrième de couverture et Sommaire

 


Du même auteur : Karim & Julien - L'année de l'orientation - Altersexualité, éducation et censure


Site de Lionel Labosse : altersexualite.com


L'énigme Essobal Lenoir est résolue à la lecture de cet essai.


Lire une critique riche et percutante sur le site Gay Graffiti.


Lire l'avis de Louis-Georges Tin paru dans Le Monde du vendredi 20 avril 2012 (ou )


Lire un article de Lionel Labosse paru dans le Monde du 19 mai 2012 : Un « contrat universel » à plusieurs plutôt qu’un mariage à deux, fût-il gay.

 

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Comment un officier modèle finit-il par trahir son pays ? C'est le sujet d'« Un bon patriote », la pièce en trois actes de John Osborne (1929-1994), récit à peine romancé d'un chantage à l'homosexualité sur fond de décadence viennoise.



On est à l'aube du XXe siècle et les nationalités commencent à fissurer sérieusement le vieil Empire austro-hongrois. Il convient moins d'être patriote que d'être pour l'empereur. L'expression est restée, et John Osborne s'en est souvenu quand il a écrit A Patriot For Me, histoire d'un patriote très spécial le colonel Redl.

 

Ce dernier, parti de rien et devenu chef du contre-espionnage, fut longtemps considéré comme un modèle de réussite et un serviteur exemplaire de l'État, jusqu'au jour où on découvrit qu'il livrait à la Russie des informations essentielles. Le colonel avait un secret : il était homosexuel. Pendant vingt ans, il avait réussi à le cacher à ses supérieurs, mais pas aux services secrets du tsar. Lesquels, sans mauvais jeu de mot, le retournèrent. On ne pouvait rêver espion mieux placé. Finalement démasqué, il n'eut d'autre choix que de se tirer une balle dans la tête. On était en 1913, l'année suivante la guerre allait éclater. Le scandale fut énorme.

 

Pour John Osborne, le cas du colonel Redl rassemblait tous les ingrédients d'une petite provocation : à l'époque (en 1965), la pièce évoquait d'ailleurs pour le public anglais la retentissante affaire MacLean, Philby, Blunt et Burgess, tous brillants sujets et travaillant dans les secteurs sensibles du renseignement ou des Affaires étrangères, qui venaient d'être convaincus d'espionnage au profit de l'Union soviétique

 

La pièce suit la carrière de Redl, depuis l'École des Cadets jusqu'à la balle fatidique : en tout, vingt années, qui sont aussi celles du crépuscule de l'empire des Habsbourg. Mais, au-delà de cette trame événementielle qu'il respecte, Osborne s'intéresse surtout aux motivations profondes, au mystère du personnage qui s'est forgé un destin aussi exceptionnel.

 

Le cas sort en effet de l'ordinaire. Dans un pays où l'on pousse les préjugés du rang jusqu'à obliger l'épouse morganatique de l'héritier du trône, François-Ferdinand, à marcher deux cents mètres derrière son mari dans les cérémonies officielles, il y a peu de chance que le fils d'un humble employé des chemins de fer entre un jour dans la caste très fermée des officiers supérieurs. Mais Redl est un génie froid. Il a compris très vite qu'à partir du moment où il suivait scrupuleusement la filière, en respectant les règlements et les autorités, il arriverait au sommet. Miné, l'empire de François-Joseph ne se maintient plus que par la puissance de sa bureaucratie et de ses règlements minutieusement observés. L'ascension irrésistible de Redl ressemble donc à un patient travail sur lui-même, afin de se conformer en tout point à cette image de serviteur zélé de l'État, froid, travailleur, modéré dans ses opinions et dans sa vie.

 

En cela, il est à l'image de cette époque frileuse et étriquée, où le foisonnement artistique et intellectuel (Vienne), semble être la soupape de sûreté d'un conformisme étouffant.

 

Ce monde qui « pue la gaieté, l'irréalité et la poussière » (p. 54), comme dit un des personnages de la pièce, est celui dans lequel Freud a trouvé le terrain propice à ses recherches. Il fourmille, en effet, de névroses. Ce sont des femmes corsetées dans leurs vêtements, du cou aux chevilles, des hommes camouflant leurs pensées derrière d'énormes moustaches viriles, à la façon du vieil empereur, qui viennent s'asseoir sur le divan du psychanalyste.

 

Redl, au début de sa carrière tout au moins, leur ressemble. Il en rajoute même dans la raideur et le désintérêt apparent pour les choses du sexe. C'est un militaire impeccable qui consacre presque tout son temps au travail, et pousse même le zèle jusqu'à fréquenter de temps en temps le bordel, pour ne pas se singulariser aux yeux de ses camarades. Il s'y ennuie d'ailleurs (acte I, scène 4). En fait, une seule ambition l'habite, trop impérieuse pour n'être pas une façon inconsciente de se justifier : réussir. L'ascension du soldat semble se faire au détriment de l'homme : « Vous êtes fait d'efforts, de logique, de méthode, d'intelligence » (p. 27), lui dit, admiratif et un peu effrayé, le lieutenant-colonel qui lui annonce son admission à l'École de Guerre. Et quand il ajoute « Vous pensez au mariage ? », Redl répond « Oui, pour l'écarter quelque temps encore » (p. 29). En fait, il fait bien quelques tentatives, flirtant avec une comtesse russe et l'idée d'un mariage qui le situerait socialement. Mais quand il couche auprès d'elle, il éteint la lumière ; et après se réveille en pleine nuit, angoissé à vomir (acte I, scène 7).

 

Freud a fait remarquer, et c'est presque un lieu commun aujourd'hui, que la violence du refoulement était égale à l'intensité du désir refoulé ; c'est ce qu'on désire le plus qui fait le plus peur. Osborne imagine donc une très freudienne scène de dénégation où Redl, mis en face de son homosexualité par un jeune homme qui l'aborde à la terrasse d'un café, réagit violemment en voulant lui casser la gueule. Mais cette crise lui ouvre les yeux sur lui-même, et la scène suivante le montre couché aux côtés d'un jeune homme et disant : « Oh, pourquoi ai-je attendu... si longtemps ! » (p. 76)

 

Autant Redl a mis d'énergie à repousser son homosexualité, autant il va en mettre à rattraper le temps perdu. Il devient un coureur de pantalons. Ses rapports avec les garçons ne se bornent pourtant pas à une chasse hystérique. Quand la Comtesse (celle qu'il avait failli épouser) lui enlève Stefan, il a d'authentiques larmes de désespoir, et ce cri d'amoureux dépossédé : « Vous ne connaîtrez jamais ce corps comme moi je l'ai connu. Ces rides à l'angle de ses yeux. Savez-vous combien il en a ? […] Ses genoux, la plante de ses pieds... Vous ne saurez jamais comment je les lui lavais pendant des heures. Vous ne saurez jamais la longueur de ses cuisses. Vous ne l'avez pas vu, vous ne l'avez pas regardé. Vous ne le verrez jamais. » (p. 118) Pourtant, son amour s'accommode de passer de l'un à l'autre, du moment qu'ils se ressemblent.

 

Pendant ce temps, les services secrets russes, qui le surveillent depuis des années pour trouver son point faible, établissent patiemment la liste : « un musicien, un serveur, un caporal, une ordonnance, un pâtissier, un compositeur d'imprimerie et un reporter » (p. 108). Ils passent après Redl pour leur faire signer des confidences, notent les cadeaux qu'il leur fait, prennent des photographies compromettantes. Le colonel, lui, fait des dettes. Il est de plus en plus puissant, de plus en plus élégant. Il se permet même une apparition au bal du baron Von Epp (acte II, scène 1), qui réunit tous les ans le gratin des folles viennoises ; sous le sceau du secret, bien entendu.

 

Empire russe contre Empire austro-hongrois : sur un bon millier de kilomètres, les deux impérialismes sont face à face. Redl, à la tête du contre-espionnage autrichien, occupe une position capitale. D'autant plus qu'on assiste, dans ces années d'avant-guerre, à une concurrence des plus vives entre les États d'Europe, et à un armement généralisé. Dans ce contexte, livrer à l'ennemi les plans de mobilisation de l'Empire (deux ans avant 1914) est une trahison majeure, à la mesure de l'homme qui la commet. Redl, bien sûr, cède à un chantage, celui de voir son homosexualité rendue publique et sa carrière brisée ; mais peut-être va-t-il, en même temps, au-devant du destin qu'il a choisi. Car, pour rendre sa trahison plus complète, il accepte aussi de l'argent, grâce auquel il va s'étourdir plus que jamais, en amants, en alcool et en fêtes. Sa vie s'emballe.

 

L'armée, qui s'inquiète des revers que subit son espionnage, le charge d'enquêter. Le voici chargé d'une affaire dans laquelle il est lui-même le coupable. Le filet qui se resserre autour de lui semble décupler son appétit de vivre ; il valse, follement, au bord de l'abîme.

 

Une trahison a toujours des raisons secrètes. On s'est demandé si les homosexuels n'étaient pas prédisposés à trahir. N'ont-ils pas, comme les futurs espions de Sa Majesté que montre Another Country, cultivé dès leur jeune âge la dissimulation et le double jeu ? N'ont-ils pas à venger des humiliations secrètes ? On aurait pu aussi se demander, tout simplement, si ce n'était pas la paranoïa anti-homosexuelle qui ouvrait la porte au chantage.

 

« Un bon patriote » n'est pas une pièce manifeste, c'est d'abord un roman d'aventure extraordinaire. Ce personnage, qui réussit à cacher pendant vingt ans ce qu'il est, est fascinant. En plus, Osborne lie admirablement son destin avec la décadence de l'Autriche-Hongrie ; et il le fait à la façon d'un dramaturge : tout passe à travers des rapports et des situations.

 

L'homosexualité, quand elle se fait masque, rejoint la théâtralité : Ce qui est frappant, c'est que Redl ait pu paraître si longtemps le contraire de ce qu'il était. Le problème des apparences, de la réalité et de la sincérité, c'est ça justement, le théâtre.

 

■ Éditions Gallimard, Collection Théâtre du monde entier, 1969

 

Publié dans : LIVRES

Dragueur de Dieu ? Alliance opportune de termes antinomiques ou symbole d'une ambiguïté ?

 

« Le dragueur de Dieu » décrit tranquillement l'itinéraire d'un narrateur à la poursuite d'un ami, Victor.



Un soir qu'il erre dans les bois, Victor, jeune novice, saisi d'une extase religieuse, ressent l'étreinte d'un être inconnu. Nul doute pour lui, il s'agit de l'ange Amour dont a rêvé son enfance. Confondant les troubles de la chair et les saints transports de l'âme, Victor n'a de cesse de renouveler l'expérience. Il abandonne le couvent et s'engloutit dans les remous démoniaques du Paris des enfants de Sodome. Son ami, le narrateur, part à sa recherche.

 

Le narrateur est un individu « hors-jeu », qui assiste à tout mais ne participe à rien, comme si le temps et ses farces avaient dévoilé, avant le départ, le dessous des cartes. Ce désespoir du « connu d'avance » sera l'occasion de poser un étrange regard passif sur le monde homosexuel, et, plus particulièrement sur la frange sociale de l'homosexualité qui rassemble les laissés-pour-compte. Dans ce choix de l'observation, Conrad Detrez offre une tendre ironie et la chaleureuse lucidité de la fraternité.

 

Le Dieu, que drague Victor, a forme d'ange : image palpable et comestible, placée entre un mystère difficile à appréhender et la troublante séduction de l'homme de chair. Victor autorise la rencontre du ciel et de la terre : outre son corps brûlant il attend les mêmes délices divins.

 

À partir du souvenir de son errance dans les bois, l'ange sera la caution de tout ce que la vie offre de vibrant et de fou ; l'ange sera le messager altéré du rêve impossible, la mélopée autour du mot « amour » :

 

« Il en retint qu'Amour, ange et Dieu provenaient des mêmes hauteurs. »

 

L'ange c'est aussi le sourire ironique de l'écrivain qui sait ce que l'attente du garçon signifie de toujours inaccompli. Il représente le double jeu permanent entre détresse et générosité. L'ange joue toutes les facettes de ses ailes illusoires :

 

« C'est ainsi que des anges se donnent à des élèves aviateurs et à des parachutistes rayonnant de chasteté... »

 

D'autres anges encore hantent les pages du roman : ceux où jeunesse et virilité donnent un ersatz de divinité.

 

À la recherche de Dieu le roman de Detrez ? Plutôt l'ironie violente de cette quête. Brutalité cachée qui glisse comme un doux fatalisme :

 

« Les baisers qu'il attendait du ciel, il estima plus sûr de les chercher sur terre. »

 

« Le dragueur de Dieu » est un conte en mezza-voce sur la seule affaire de la vie : l'autre. Et, donc sur le mal à vivre, pour débusquer la recherche de l'amour là où elle ne s'avoue jamais.

 

Conrad Detrez détruit la prétention humaine à s'adjoindre Dieu, coûte que coûte, pour oublier une vie que les hommes n'ont pas su transfigurer. Aimer est la faim éternelle qui nous tenaille :

 

« Il n'est pas bon que l'homme soit seul. »



C'est ce cri que répercute Conrad Detrez, dans ce roman puissant et tendre qui ne se finit pas. Ces paumés seront recueillis par un « jardinier ». Clôture sur une communauté de la promiscuité et du silence.

 

■ Éditions Calmann-Lévy, 1981, ISBN : 2702103901

 


Du même auteur : La ceinture de feu - La mélancolie du voyeur

 

Publié dans : LIVRES

« J'ai quarante ans. Je vis à Paris. J'aime les garçons. Je suis professeur de lettres. Et je connais trop les manières littéraires pour ne pas me méfier, d'entrée de texte, de tout ce qui pourrait ici parader quand je ne veux que passer au plus simple, au plus vrai, aller droit au but, ce garçon. Parce que je l'ai aimé. Trop, trop bien, trop mal, on verra. Et parce que je l'aime encore. Mais l'ai-je vraiment connu ? » (p. 8)

 

Voilà donc la trame établie : un beau jour, Duck entre dans la vie de Pierre Forgue et tout est bouleversé : l'amour fracasse autant qu'un ouragan.

 

Deux hommes reliés l'un à l'autre par un flexible fil ténu ; sur un coin de bureau, du papier et des stylos : il ne reste plus aux deux anges de Navarre qu'à vivre leur histoire d'amour, pour qu'enfin celui qui reste, les ailes un peu meurtries, prenne le stylo et fasse éclore son roman d'amour.

 

Car c'est bien d'un roman d'amour qu'il s'agit. Pour avoir trop souvent rêvé sur le mot « amour », Pierre se laisse bercer par les évocations du mot « roman ».

 

La page de garde nous prévient :

 

« Un roman ne se raconte pas, il se vit. À chacun son émotion, des bruits de pas dans les aiguilles de pin. » (p. 5)

 

Dès lors, une pluie de questions éclabousse le lecteur : pourquoi écrit-on ? C'est quoi, au fond, la littérature ? Quand choisit-on d'écrire ? Comment est-ce qu'on commence, où s'arrête-t-on ? Vaut-il mieux vivre sa vie ou la rêver ou l'écrire ?

 

Que d'ambiguïtés ! Elles ne font pas, du reste, le moindre intérêt de ce roman. La figure de style la plus éclatante n'est-elle pas, chez Yves Navarre, la prétérition : car écrire qu'on ne veut pas écrire pour « faire de la littérature », c'est encore de la littérature...

 

« Le temps voulu » est le roman de la solitude : celui qui aime est seul ; Pierre est seul en face de Duck, en face de tous les autres. Il n'y a pas de dialogue amoureux, seulement une parole, qui murmure, roucoule et se brise. C'est l'écriture, qui commence là où précisément l'Autre n'est pas ; là où elle ne peut plus l'atteindre, lorsque tout est fini : « Et tout commence vraiment quand tout se termine. »

 

« Le temps voulu » est le roman de l'attente : attendre celui qui est toujours parti... Mais il faut bien vivre : l'attente alors s'organise, se construit en gestes mécaniques (arroser les fleurs, faire les courses, préparer les cours du lendemain). Elle est devenue une suite de moments mornes et impitoyables, détachés, cruellement observateurs. Pierre observe ceux qui n'attendent pas, Ruth, John, Betsy, et tous les autres, ces fantoches. Et c'est bien là tout l'amour.

 

« Le temps voulu » est le roman de l'absence : Duck est l'être de fuite, son signe est celui de l'air. C'est un oiseau migrateur ; chaussé de légères sandales, le bagage mince el les cheveux au vent, il vole, il s'envole perpétuellement. Pierre est un sédentaire ; il voyage bien peu, de Paris à Peyroc, de Peyroc à Paris, ses racines sont profondes. Il scrute le ciel en vain, l'absence perpétuelle : Duck est toujours absent, même quand il est là.

 

■ Éditions Flammarion, 1979, ISBN : 208064226X

 


Du même auteur : Biographie - Ce sont amis que vent emporte - Fête des mères - Hôtel Styx - Le jardin d'acclimatation - Louise - Premières pages - Une vie de chat - Les dernières clientes [Théâtre] - Romances sans paroles - Kurwenal - Le petit galopin de nos corps - L'espérance de beaux voyages - Portrait de Julien devant la fenêtre

 

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Rongé par un cancer finissant, le juge Kappus, en fin de carrière, mène curieusement son instruction : enfant du pays, héros de la Résistance qui n'aime pas les anciens combattants, depuis longtemps déjà il instruisait dans son salon qui jouxte le palais de justice. Mais cette fois, Blaye, le greffier, attend dans le couloir, tandis que le juge d'instruction Xavier Kappus reçoit le prévenu Julien Brévaille.


Brévaille, c'est le nom du village où on trouva, un matin, un paquet se tortillant dans un fossé qui « sentait l'herbe, la pluie, la terre ». Julien : c'est le prénom du père de « la mère à mioches », gardienne agréée de l'Action sanitaire et sociale, à qui on a confié Brévaille.


« Alors, côté identité, Julien Brévaille, connais pas. On m'appelle ? Je regarde à droite, à gauche. C'est peut-être le voisin. C'est pas moi. » (p. 21)


En prison, quand les autres se succèdent derrière son dos, ce n'est ni Julien ni Brévaille qui est pénétré, c'est toujours un autre. Lui est ailleurs. Tellement ailleurs qu'il pourra s'époumoner :


« (…) c'est moi qui avais souri au mec. C'est moi qui lui ai parlé en premier. Ça, on a beau le dire c'est jamais noté. Le directeur de Saint-Jean-d'Estre m'a lu une déposition d'accusation qu'il a signée à ma place en disant que c'était la vérité et l'ordre des choses. C'est toujours le plus vieux qui détourne, n'est-ce pas ? (…) j'étais intact. Je le suis encore. C'est Brévaille qu'on a baisé, pas moi. C'est sur Julien qu'on a joui, pas sur moi. » (p. 80)


L'homosexualité embrase et s'embrase comme les pinèdes auxquelles par sept fois Julien met le feu, mais il ne peut s'y fondre ; pas plus que le jeune Xavier Kappus, à 14 ans, nu, ne peut se couler dans la Jabeuse dont les tourbillons sans cesse le poussent au rivage. Rejetés.


Entre le noyé raté, condamné à mort par un mal sournois, et l'incendiaire épargné, condamné à vie par un cadre social sournois, germe l'amour dont les rainures délimitent les solitudes et les condamnations.


Un roman plein de tendresse, de caresses, de chuchotements et d'air frais qui se propagent comme un incendie…



■ Éditions Robert Laffont, 1979, ISBN : 2221002210 (ou éditions H&O/Poche, 2006, ISBN : 2845471351)



Lire un autre extrait


Du même auteur : Biographie - Ce sont amis que vent emporte - Fête des mères - Hôtel Styx - Le jardin d'acclimatation - Louise - Premières pages - Une vie de chat - Les dernières clientes [Théâtre] - Romances sans paroles - Kurwenal - Le petit galopin de nos corps - L'espérance de beaux voyages - Le temps voulu


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    Le Contrat Universel : au-delà du « mariage gay »

 

 

Lionel Labosse

 


 

« Le mariage de Bertrand »

 

 

Essobal Lenoir

 


 

[...] les mots possèdent ce prodigieux pouvoir de rapprocher et de confronter ce qui, sans eux, resterait épars dans le temps des horloges et l'espace mesurable.
Claude Simon, Album d’un amateur,  Editions Remagen-Rolandseck, 1988, p. 31

 

 

 

Photographie de argentyk – 2004



Lire c'est aller à la rencontre de quelque chose qui va exister.
Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur

 


 

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(Italo Calvino, Leçons américaines)

 

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C’est ainsi par exemple que l’on envoie les enfants à l’école, non pas dans l’intention qu’ils y apprennent quelque chose, mais afin qu’ils s’habituent à demeurer tranquillement assis et à observer ce qu’on leur ordonne, en sorte que par la suite ils pensent ne pas mettre réellement et sur le champ leurs idées à exécution.
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