Mercredi 25 juin 2008

Georges-Hippolyte Adrien, qui devait devenir l'écrivain marginal Georges Darien, s'est engagé adolescent au 13e escadron du Train quand il reçoit, pour manquement renouvelé à la discipline, un commandement qui l'atterre. Le voici, pour des fautes qu'il estime justement vénielles, dues à la chaleur de son sang et à son caractère imbu d'indépendance, envoyé dans les rangs de cette terrible Compagnie de Discipline de Gafsa, sur laquelle circulent d'épouvantables bruits et anecdotes.


Mais qu'est-il, ce Georges Adrien, tête dure et cœur sur la main ? Le fils, issu du milieu petit-bourgeois, d'un marchand de nouveautés de la rue du Bac. Pour connaître plus vite la liberté, dès ses études achevées au Lycée Charlemagne, il a choisi l'uniforme à 19 ans. Ainsi sera-t-il débarrassé de l'interminable service militaire d'alors.


Mais c'était, un peu trop, croire pouvoir dompter son naturel bouillant, qui le fait s'indigner devant toute injustice, toute humiliation infligée à autrui comme à lui. Quand il rentre chez lui, son «expérience» militaire achevée, le 16 mars 1886, il a connu cinq ans d'esclavage et d'opprobre et, dans cette Compagnie maudite, en plein désert, des heures de détresse qu'il n'oubliera plus.


C'est dans « Biribi» – ce classique à demi ignoré de la littérature – qu'Adrien-Darien va la raconter, cette expérience. Il veut dire très haut ce qu'il a subi, pour remuer l'opinion publique, faire savoir ce qu'endurent de jeunes hommes oubliés de tous, réduits à l'état d'animalité, au fond des sables et sous un soleil qui ne pardonne pas.


C'est un témoignage étonnamment efficace encore que ce réquisitoire haletant d'un garçon de 26 ans qui, avec une lucidité sans précédent, dit ce que lui ont valu son indépendance et, plus encore qu'une société égoïste, la lâcheté de certains hommes.


Pourquoi ce titre de « Biribi » ? C'est le nom coloré, celui d'un jeu, donné par ceux qui les éprouvèrent, en manière de plaisanterie, à ces géhennes qu'étaient les Compagnies de discipline. Auriant, le préfacier de Darien, explique : « Ce n'était pas au plaisir de la vengeance qu'il cédait, mais à un impérieux, à un irrésistible devoir de dévoiler non seulement à son pays, mais à l'univers horrifié les inimaginables atrocités qui se commettaient impunément là-bas, en Tunisie. »


Georges Darien ne cèle rien, sous le ciel torride, des corvées, de l'abrutissement d'une tâche aussi dure qu'absurde, de «la soumission du chien savant à la baguette» qui furent son lot, avec la misère physique, les jours et les nuits de désespoir. «Et si, écrit Darien, les malheureux poussent une plainte, si la souffrance leur arrache un cri, on leur met un bâillon, on leur passe dans la bouche un morceau de bois qu'on assujettit derrière la tête avec une corde.» (chapitre XVI)


Ces hommes qui connaissent l'avilissement, sont jeunes pour la majorité. Leur sang est vif ; leurs sens sont exigeants. Leur ardeur de mâles sevrés, irritée, exacerbée par le croupissement, la promiscuité, les rêves fous, se déchaîne la nuit. Et là encore, Georges Darien n'hésite pas à dire la vérité :


« Ma cervelle est imbibée de luxure. C'est une éponge qu'il m'est impossible de presser sans faire couler à travers mes doigts le pus des passions sales. […] Ah ! oui, je voudrais qu'ils se cachent, les infâmes qui, à mes côtés, se prêtent à la satisfaction des désirs que la privation de femmes a surexcités ! Je voudrais qu'ils se cachent, car il y a longtemps déjà que mon sang bouillonne en leur présence, et j'ai été pris, trop de fois, de l'envie terrible de les tuer – ou de les aimer. Ce n'est plus eux que je vois, ce n'est plus leur physionomie que je regarde avec dédain ; ce sont des intonations féminines que je recherche dans leurs voix, ce sont des traits de femmes que j'épie fiévreusement – et que je découvre – sur leurs visages; ce sont des faces de passionnées et des profils d'amoureuses que je taille dans ces figures dont l'ignominie disparaît. Cette cristallisation infâme me remplit d'une joie âpre qui me brise. » (chapitre XXVI)


Darien, pris par le besoin d'aveu, va plus loin :


« Oh ! les rêves que je fais, somnambule lubrique, dans ces interminables journées où mon corps s'affaiblit peu à peu sous l'action de l'idée troublante ! Oh ! les hallucinations qui m'étreignent dans ces nuits sans sommeil où les extravagances du délire s'attachent brûlantes à ma peau, comme la tunique du Centaure ! Ces nuits où j'écume de rage comme un fou, où je pleure comme un enfant ; ces nuits pleines d'accès frénétiques, d'espoirs ardents, de convulsions douloureuses, d'attentes insensées et d'anxiétés poignantes, où mon cœur cesse de battre tout à coup, ainsi qu'à un susurrement d'amour, au moindre bruissement du vent – où je me suis surpris, tressaillant de honte, à étendre mes mains tremblantes de désir vers les paillasses où les lueurs pâles de la lune, perçant la toile, me faisaient entrevoir, dans les corps étendus des dormeurs, de libidineuses apophyses !... Ah ! je ne veux point céder à la tentation ! » (chapitre XXVI)


Proie du rêve malsain, Darien va plus loin encore, dépeignant ce qui se passe entre les hommes de la Compagnie, dans des pages que son éditeur, Albert Savine, lui demanda de supprimer. Auriant les a rendues dans une nouvelle édition du livre parue en 1978 (10/18). Là, Darien, en tout réalisme et compréhension, parle des ménages d'hommes. Il insiste sur « les jalousies, les rivalités, les intrigues, toute la vie occulte d'une société infâme, toutes les petites atrocités qui viennent se greffer sur les grandes, qui enfoncent, pour la vie, dans le cerveau de l'homme qui a vécu là, le désir torturant et invincible de l'inavouable débauche ! »


■ Editions Le Serpent à Plumes, collection Motifs, 2002, ISBN : 2842613716


par Jean-Yves publié dans : LIVRES
Vendredi 20 juin 2008

Un mal qui a répandu la terreur pendant cinq siècles...

C'est au roi Charles VIII, et à ses troupes qui la ramenèrent de l'expédition de Naples en 1495, que nous devons l'apparition en France de la grosse vérole. C'est-à-dire la syphilis.


Appelé, dès l'origine, mal français par les Italiens, mal de Naples par les Français, le fléau se répand comme une traînée de poudre aux quatre coins du monde, sans que personne veuille en reconnaître la paternité :

« Moins de dix ans après l'apparition du mal de Naples à la bataille de Fornoue, l'Europe tout entière est donc atteinte par l'épidémie. Déjà, en 1496, Sébastien Brant écrivait dans son poème que ce mal qui avait envahi l'Italie, puis s'était insinué au-delà des Alpes, avait déjà gagné la Germanie, l'Istrie, la Thrace et le pays des Sarmates. Sans essayer de démêler si à cette date la vérole était déjà sur le Don, on peu l'apercevoir en Angleterre dès 1497, probablement exportée de Bordeaux à Bristol (où on l'appelle un temps mal de Bordeaux). Toujours en 1497, la vérole apparaît en Ecosse sous le nom de grangor, ce qui indique assez bien son origine française. L'Europe du Nord et l'Europe centrale sont atteintes un peu plus tard entre 1499 et 1502. »

« Chaque pays nouvellement atteint ne manque pas de donner au nouveau mal le nom du voisin suspecté, le plus souvent avec raison, d'avoir été le contaminateur. C'est mesurer d'emblée la variété des appellations : les Moscovites parlent du mal polonais, les Polonais du mal des Allemands, les Allemands du mal français - ce dernier nom recueillant en outre les suffrages des Anglais (french pox) et des Italiens (ce qui fait problème). Flamands et Hollandais disent « mal espagnol », comme les Maghrébins. Les Portugais disent « mal castillan », tandis que Japonais et populations des Indes orientales diront « mal portugais ». Seuls les Espagnols ne disent rien. Bizarre... »

Etrange silence qui vaut en fait signature. Vingt ans après son apparition, les chroniqueurs révéleront en effet que ce sont probablement les hommes de Christophe Colomb qui ont ramené l'agent de la syphilis, le tréponème mâle, d'Amérique...


Un prêté pour un rendu ! De nombreux Indiens sont morts à cause des microbes et des virus européens exportés en Amérique.


Dès le début, c'est l'horreur sur le Vieux Continent. Le mal frappe partout, principalement les prostituées et les hommes de troupe, mais aussi les seigneurs et les bourgeois des villes. La médecine complètement impuissante à l'époque, la maladie peut évoluer à son aise :

« En quelques jours, toute la surface du corps est couverte de petites nodosités saillantes d'où s'écoule une sanie fétide. Parfois s'y ajoutent des croûtes épaisses et d'une teinte vert noirâtre qui font dire à des contemporains que l'aspect des malades était plus répugnant que celui des lépreux. L'éruption, aux dires de plusieurs auteurs, peut toutefois revêtir des formes plus mitigées. »

« Après un court répit pendant lequel la dépression physique et morale du malade ainsi que des manifestations atrocement douloureuses démontrent à quel point déjà l'organisme est profondément atteint, des tumeurs arrondies et volumineuses surgissent au hasard dans un muscle ou dans un os où elles creusent des cavités. D'abord dures, elles se ramollissent et évoluent en une substance blanchâtre et visqueuse qui ulcère profondément le corps, dénudant les os et rongeant le nez, les lèvres, le palais, le larynx, les organes génitaux. »

Au bout de ce cycle, c'est à coup sûr la mort.


En lisant ce passionnant ouvrage de Claude Quétel, véritable roman noir où le tragique côtoie sans cesse le comique (réactions des pouvoirs publics, de l'Eglise, du corps médical...), on découvre combien la syphilis a été la terreur de nos ancêtres pendant cinq siècles !


■ Editions Seghers/Médecine et Histoire, 1986, ISBN : 2221044916


par Jean-Yves publié dans : LIVRES
Samedi 14 juin 2008

Dans "La rumeur du soleil", il est question du sentiment complexe qui unit un célèbre explorateur des mers, au XVe siècle, à Frederico de Mendoza, le second sévère et attractif que lui a imposé le roi.


Tous deux, embarqués sur un navire qui doit leur donner de remonter la «Rivière-Dieu» et d'atteindre les «sources du monde», s'affrontent peu à peu dans un faisceau d'attirances et de répulsions, l'un incendié par la foi, l'autre mécréant et mégalomane.


Entretemps, le seul maître à bord découvre, au hasard des soutes de l'Orion, les unions viriles et quelquefois pédérastiques des marins nus entre eux. Il en emporte une impression de dégoût mélangé d'une viscérale extase.


Le voyage se poursuit, sur fond de rituels, d'extravagances exotiques et de passion chrétienne. Une nuit, ne pouvant plus se soustraire ni l'un ni l'autre au magnétisme qui les dévore, les deux hommes finissent par s'accoupler.


La scène, rétrospectivement par monologue, ne perd rien de toute sa magie libidineuse :

« Le corps profané de Mendoza : les mots me saisissent. L'acte s'est effacé sous les mots. Je revois la forêt anuitée, ce corps malingre et nu que j'allais posséder. Et pourtant, plus que ce corps nu que j'ai aimé, c'est l'image brunie, terreuse, du moine des fresques d'Aldoro qui me revient. Cette chair maigre, stigmatisée sous les plis denses de la bure, les mains jointes, serrant le lourd chapelet aux grains rugueux, saint Jérôme ou saint François d'Aldoro, près du crâne ou des oiseaux, c'est ce corps sacré que j'ai désiré [...]

Je le redis : il y avait la forêt, son royaume maudit, à l'origine de mon acte. Nos corps se sont écrasés l'un sur l'autre, dans la boue, loin de nous, loin de nos âmes. J'avais encore en moi, au fond de mon vieux corps que je croyais éteint, une force et un bonheur qu'il ne m'avait pas été donné de connaître depuis Ulda. »

Aux tempêtes de la chair est liée une idée religieuse. Nul doute que la projection d'une pareille séance d'amour à des siècles de distance - dans une époque lointaine et quasi mythique - permet à l'auteur cette flambée iconoclaste.

En somme, tout se passe comme si, protégé par le rempart de l'histoire et de la fiction, Philippe Le Guillou donnait libre cours à des fantasmes, à des images, à des séquences érotiques qu'il se verrait peut-être mal conjuguer au présent. Si, il est vrai, un tel procédé a toujours existé, je pense que cette « historisation » va comme un gant à des lecteurs dont l'esprit est tout à la fois exubérant et pudique.

■ Editions Gallimard/Folio, 1994, ISBN : 2070389235


par Jean-Yves publié dans : LIVRES
Lundi 2 juin 2008

1898 : deux adolescents, Pierre, un Français et Franz, un Prussien, se rencontrent et se lient d'amitié, au mépris des préjugés nationaux. Voilà le départ de ce roman qui mène jusqu'aux suites des massacres ordonnés par Hitler le 30 juin 1934. Etonnant pour un livre publié, la première fois en avril 1940 !


Ivres de vie, enthousiastes de la nature, sains de corps et d'esprit, ils pratiquent tous deux la liberté, l'égalité, la fraternité. Même, ils s'étonnent que tout le monde n'en fasse pas autant...


La vie les sépare, leurs patries les opposent. Mais leur amitié demeure et, périodiquement, les rapproche. Comme ils sont en confiance, ils osent confronter leurs idées. Ils s'habituent à voir toute question sous deux aspects, l'un français, l'autre allemand.


Souvent, emportés dans le tourbillon des luttes politiques, saisis par la débauche des passions collectives, leur bonne foi sera souvent surprise. Prévenus contre le fanatisme, les deux amis ne s'en garderont pas toujours. Ils tomberont dans l'erreur, de là dans l'injustice. Mais, rappelés à l'ordre par la contre-épreuve de leurs intelligences, ils resteront lucides et se diront leurs vérités.


Vivant reportage, Intelligences avec l'ennemi se poursuit pendant une époque sans précédent dans l'histoire. Les deux héros, ballottés entre leurs désirs et les éléments déchaînés, évoluent chacun pour soi, mais, coéquipiers fidèles, ils subissent, l'un et l'autre, les inflexions de leur ambiance cordiale.


Par la force des choses, ils sont amenés à réagir contre les vents de folie qui soufflent, en sens contraire, sur leurs patries respectives.


Pierre, le jeune Français qui restera toute sa vie célibataire, plutôt libéral, trouve que la France est livrée à des utopistes qui glissent toujours plus à gauche tandis que Franz sent que son pays, en proie au délire de grandeur, se laisse entraîner dans un nationalisme de plus en plus exigeant pour se donner finalement au fanatisme hitlérien.


Désespoir de Franz, Allemand goethéen qui assiste, impuissant, au progrès du mal : sa seconde femme et son fils, Erwin, né d'un premier mariage, ont été pris par la mystique hitlérienne. Un seul refuge pour lui : son ami français. Encore lui reproche-t-il son indulgence à l'égard du régime qu'il exècre ! A vouloir résister quand même, Franz use ses forces. Le 1er juillet 1934, à l'âge de 51 ans, il décède subitement. Cette mort (crime ?) demeure, comme tant d'autres, entourée de mystère. Elle servira au moins à ouvrir les yeux de Hilde, sa femme, et de son fils Erwin, âgé de 17 ans.


Intelligences avec l'ennemi se présente comme un film continu : chronique où défilent les grands événements de l'histoire de l'Europe de cette période.

« Intelligences avec l'ennemi. Pourquoi avec l'ennemi ? D'abord, parce que l'ennemi est le meilleur ami de notre intelligence. Celle-ci implique une faculté sélective et je ne puis penser ni agir avec discernement qu'à condition de me dédoubler, afin de peser le pour et le contre. La vie nous enseigne que nos jugements, surtout ceux que nous présumons intangibles, se trouvent en péril dès que nous les exposons au fer acéré de nos adversaires ou seulement au fleuret moucheté de ceux qui ne pensent pas comme nous. Eh bien, nous devons nous prêter à cette escrime, afin que le meilleur gagne. Car, au moral comme au physique, l'inégalité étant seule capable d'énergie, l'étincelle ne saurait jaillir qu'entre deux pôles antagonistes. » (pp.7-8)

■ Editions Plon, 1940 pour la première édition, 1946 pour l’édition augmentée de "Epilogue 1945", 749 pages pour cette dernière édition avec des pages encore censurées


par Jean-Yves publié dans : LIVRES
Jeudi 29 mai 2008

Dans ce roman, Joseph Hansen n'accorde pas beaucoup d'importance à l'intrigue criminelle. "Par qui la mort arrive" apparaît plutôt comme une parodie des enquêtes d'un Philip Marlowe immortalisé à l'écran par Humphrey Bogart qui se déroulaient dans les milieux de la pègre et des politiciens corrompus.

 

Ici, Dave Brandstetter, enquêteur des assurances et homosexuel notoire, recherche le véritable coupable du meurtre d'un propriétaire de bar gay, Rick Wendell, dans cet univers dont il connaît chaque recoin - la police s'étant satisfaite de l'arrestation de Larry Lohns, prostitué occasionnel, et suspect idéal s'il en fut.

 

Le fil de l'enquête permet avant tout à l'auteur de tisser entre les différents protagonistes une trame serrée de rapports ambigus et complexes et de faire évoluer ses personnages dans un Los Angeles nocturne et sulfureux. C'est, du reste, dans le plus grand bar gay de cette capitale du jeu et du plaisir, lors du concours pour l'élection de Mr Marvelous, que Dave Brandstetter découvrira la vérité.

 

Plus qu'un roman policier, ce roman d'atmosphère se distingue par son écriture grinçante et corrosive où les phrases véhiculent une imposante quantité d'informations et prêtent attention à une violence terrible.

 

■ Editions Rivages/Noir, 1986, ISBN : 2869300018

 


Lire aussi sur ce blog :

Joseph Hansen et son détective homosexuel, Dave Brandstetter

Hommage à Joseph Hansen

Les mouettes volent bas

Le garçon enterré ce matin

Un pied dans la tombe

Pente douce


par Jean-Yves publié dans : LIVRES
Mardi 27 mai 2008

… ou les mots pour dire la jouissance


Sartre disait que la grande littérature, celle qui survit aux climats du moment, est une littérature noire, secrète et presque toujours érotique.


Avec les Pages Egarées, on comprend le malaise qui naît à la lecture des principaux textes de Marcel Jouhandeau. Son écriture classique, léchée, n'était qu'un masque. Comme beaucoup d'écrivains homosexuels de sa génération, (Jouhandeau est mort en 1979, à l'âge de 91 ans), il a produit une œuvre en abîme et créé son propre enfer.


Ses livres ont le grain d'un palimpseste. Il faut gratter, éliminer la scorie romanesque pour découvrir l'homme Jouhandeau.


Dans De l'Abjection (1939) Jouhandeau se racontait homosexuel, à la première personne. On y découvrait son amour des garçons bouchers, la petitesse des atmosphères petites-bourgeoises qui engendre un désir d'infraction à la norme.


Marcel Jouhandeau fait remonter très loin dans l'histoire de l'individu le désir homosexuel. Il faut lire Du Pur Amour pour revoir ces amitiés tissées au cours de son enfance qui subsistent, indélébiles, au-delà des identités, des vécus sexuels. Jusqu'au délire de Tirésias, livre organique, délire phallique.


Pages Egarées invite à l'égarement sexuel, aux nuits des mille plaisirs : on entre en orgie comme autrefois les comtes occitans entraient, sur leurs montures, dans les cathédrales. On se vautre, sous le regard d'un homme de 80 ans, dans les lits défaits. Des noms légendaires dressent leur haute stature : Antinoüs, Endymion ; des noms d'homme surgissent : Max, Pierre le catcheur, Georges, Alexandre… parce qu'on a besoin, en amour, de préliminaires, de mythologies, de fantasmes. Un carreleur italien peut bien ressembler à Apollon même s'il n'est, vu de près, qu'«un sac de pus» (p.30) !



Avec une complicité de félin, le frisson du vertige et l'ambiguïté de l'humour, Jouhandeau fait taire la morale pour dépouiller les hommes de leurs artifices, de leurs vêtements. Avec ses yeux en bouton de braguette, il regarde, il scrute, il dévore ces mains qui remontent un sexe dans un pantalon. La civilisation du vêtement ennuie car elle s'érige en obstacle à la chair : «La chair, toute seule, réduite, à elle-même, est sans hargne, comme sans défense.» (p.15)


« Il ne faut pas mépriser ceux qui ne savent pas tout le plaisir qu'on peut tirer de son corps et du corps d'un autre, mais ne pas les envier. Ils passent à côté de la vie. » (p.120)


Pages Egarées est aussi une réflexion sans faille sur le plaisir. Dans une phrase lapidaire, Jouhandeau s'interroge, nous interroge : «Si le plaisir n'était que le plaisir ce ne serait presque rien.» (p.75)


Jean Genet avait fait exploser la littérature tranquille en proclamant l'évidence des bites arquées des taulards contre les murs cellulaires, et hurlait la jouissance du criminel.


La réflexion de Jouhandeau conduit au questionnement et au ravissement.


Qu'est-ce que jouir ? Comment dire l'orgasme ?


■ Editions Pauvert, 1980, ISBN : 272020157X


par Jean-Yves publié dans : LIVRES
Lundi 19 mai 2008

Alain Daniélou a vécu quinze ans au Rewa Kethi, un palais au bord du Gange. Parti pour l'Orient avec un ami, il n'en est revenu que vingt ans plus tard. Dans un magnifique récit autobiographique "Le chemin du labyrinthe", il racontait sa vie de jeune bourgeois catholique rompant les amarres pour vivre, dans des terres étrangères, son homosexualité et sa passion de l'Orient.


Etre proche du divin


Pour comprendre le yoga et ses techniques, il est essentiel de se rappeler que le mouvement incessant de la pensée cérébrale constitue le brouillard qui nous masque le divin. Les plaisirs du goût, de l'odorat, du toucher, de la vue, de l'ouïe, du sexe peuvent conduire par contre à une perception de l'harmonie divine à travers les êtres et les choses.


Beaucoup de livres ont été écrits sur le yoga. C'est un bon marché ! Si je recommande celui-ci, c'est que son auteur sait de quoi il parle. Médium entre deux cultures (jeune Français catholique conscient de ne pas «être» pleinement lui-même, Alain Daniélou quittera l'Europe pendant plus de vingt ans à la recherche d'une autre culture très proche de ses aspirations), l'auteur (mort en 1994) a commencé par apprendre : il connaissait le sanskrit et parlait l'hindi parfaitement.


Son livre est une somme jamais racoleuse. Dans cet ouvrage, on retrouve ses études antérieures complètée par toutes les connaissances nouvelles ou plus précises que sa vie au milieu des hindous lui a permis de recueillir. Loin de toute vulgarisation abusive, "Yoga, Kâma : Le corps est un temple" est un ouvrage capital. Il est plus que didactique, il offre la philosophie qui peut nous rapprocher d'une connaissance intérieure de nous-mêmes.

J'ose utiliser un mot galvaudé : c'est de la conquête du bonheur qu'il s'agit. Une tranquille victoire qui passe par les sens, les intensifie mais ne les emprisonne pas dans la seule course aux plaisirs.

■ Editions Kailash, 2005, ISBN : 2842681312


par Jean-Yves publié dans : LIVRES
Jeudi 8 mai 2008

Cette nouvelle est la première du recueil « Diables d'hommes », toujours disponible, publié aux éditions Editinter. Elle a valu à son auteur le prix de l'édition du Val de Seine 2002.





          Je tape mes romans, assis devant une fenêtre qui donne sur les champs. Blés éblouissants, parcelles d'avoine se poursuivant, et creusés de rafales les échancrant...

          Juste au bas de la pente douce où finit mon jardin et où commencent les champs, il y a le cimetière. Ses croix de hauteur inégales se hérissent sur ce fond de céréales presque toujours mouvant. C'est un petit cimetière de campagne où, au mépris du ciment, on couche les morts à même la terre... J'aime taper mon roman devant ce désert vert et scintillant vu depuis la fenêtre, et où les seules empreintes restant de mes compatriotes sont celles de leurs morts.

          Il y a des moments où le vent, de lui-même, s'arrête. C'est midi, deux heures. Les blés immobiles sont comme une brillante dalle sous le soleil.

          Quelquefois, une deux-chevaux crachotante trace son sillage dans le chemin disparu entre ces houles planes. Je me lève. La deux-chevaux s'arrête devant le cimetière. Accuse une embardée avant de caler net. Le silence se reforme. Et le garçon descend.

          Je me lève alors, si je ne me suis déjà levé. Je retiens le rideau au-dessus de la fenêtre. J'observe cet homme jeune, qui sait que je l'observe. Il est descendu avec sa pelle, sa pioche. Plus, parfois ! suivant la difficulté de la tombe, son emplacement. Il a vingt-trois ans. Il est vêtu d'un épais pantalon de velours, chaussé de bottes car le moment ne tardera guère où la terre sera plus noire, grasse, collante... tout cela qu'il m'a expliqué.

          Et je m'étonne, chaque fois qu'il vient, chaque fois qu'on meurt, chaque fois qu'il vient faire au mort son lit, je m'étonne que ce coin perdu, abandonné à ses assolements, à ces seules étendues, possède un fossoyeur d'une telle jeunesse, d'un tel rayonnement sous le bonnet de laine dont à contre-saison sont couverts ses cheveux couleur paille. Je m'étonne que l'ouvrier modeste, dévolu généralement à de pareilles peines, ait ici ce visage lumineux, ce corps d'arbalétrier. Je m'étonne qu'il paraisse tout entier créé en un mot pour séduire un riche, errant et consomptif héritier qui, épris de beauté masculine et l'ayant vu, n'eût pu se mettre en tête que de l'emmener d'île en île sur un yacht...

          Mais non ! Ignorant ce qu'ont de rare, de précieux sa félinité, sa fraîcheur garçonnière, il s'est installé dans ce coin, en septembre, avec sa femme et le bébé. Il a demandé du travail à la mairie. Pas de travail... A moins qu'il n'accepte de creuser les tombes ! Il a accepté.

          Il m'a raconté tout cela le premier jour, un peu enfoncé dans le trou, plantant sa pioche avec vigueur, alors que frappé par cette image de cinéma traversant comme par erreur le cimetière rural, j'avais arrêté le ronflement de ma machine là-haut pour venir voir de plus près, comme en une promenade sans but, le splendide homme de main dont s'est doté ce village loin de tout.

          - "Et vous ? Vous ne vous ennuyez pas, ici ?"

          - "Non, je ne m'ennuie pas. Je travaille."

          - "Vous travaillez ?"

          - "Je suis écrivain. Je tape un roman."

          Cette déclaration, ce jour-là, a fait mouche. J'ai vu se redresser, s'interrompre le fossoyeur. Je l'ai vu s'intriguer à l'énoncé d'une... activité qui, je ne perds pas au change, lui parait plus incongrue encore qu'à moi la sienne.

          Et je devine à tout ce qu'il dira ensuite, et dira en jetant ses pelletées avec quelque soudaine affectation, je devine que s'est découvert là pour lui un monde insoupçonné, lunaire, obscur, fait à ses yeux de quels chatoiements ? de quelle étrangeté sombre ? de quel velours précieux, jamais vu ?... Terre lointaine dont il aurait entendu parler, certes, mais qui pour lui jusqu'à ce jour n'existait qu'à l'état de chimère, de présomption...

 

 

 

          Il est venu assez souvent à la maison, dès lors. "Je peux me laver les mains ?"

          - "Tu peux tout ce que tu veux."

          Il a décacheté lui-même, la première fois, la bouteille de vin frais tandis que, les doigts frémissants, je m'occupais d'autre chose. Et nous avons porté le toast à une amitié naissante... Non, quelque chose qu'il ne faut pas appeler comme ça. A un intérêt pour l'autre, un chemin vers lui, une attente aussi, où les zones d'ombre nous sont aussi chères que les zones éclairées.

          Il est revenu plusieurs fois et c'est devenu un rite que le vin, le salon où nous apportons nos verres, le fauteuil du salon dans lequel s'abandonne cette haute silhouette de chevalier. Nous tombons dans de brefs mais profonds silences que suivent, aussitôt que nous prenons conscience d'eux, de nous être oubliés à leurs bords : le feu de confidences qui font venir à la lumière un métier, des jours, ces styles de vie dont nous avons la réciproque curiosité.

          Attitude un peu abandonnée... Je le regarde avec le désir qu'il comprenne tout ce qui ne se dit pas. Je regarde sous sa chemise largement ouverte la courbure blonde de sa poitrine lisse comme papier glacé ou, encore, puisque ici se trouve enlevé le bonnet de laine : le désordre de cheveux dont l'or mêlé est pour moi d'un inexplicable, d'un insondable "jamais-vu".

          - "Le plus dur ce n'est pas de creuser les tombes, comme on croit ; c'est... tiens, par exemple, de descendre les dalles de marbre dans un cimetière en pente comme celui de Soleilles..." Et tout y passe à partir de là. Avec les difficultés du travail, ou ses ingratitudes : le patron qui ne paie pas beaucoup. La maison où il rentre tard. L'enfant. L'enfant ? "Vous verriez comme il est beau. C'est lui qui est beau !" rectifie-t-il. Car m'adressant au jeune père, en ne songeant qu'au jeune père, je lui ai avoué le trouver ainsi   -beau !-  le mot ayant fini par passer mes lèvres, par me dépasser, même si, au moment où cette reconnaissance en quelque sorte objective a été faite, mon visage a pris l'expression neutre de l'amateur devant une icône ou un vase grec...

          Un peu saoul, saoul d'autre chose que de vin, je lui ai dit un jour : "Mourir doit être plus doux si l'on est enterré par toi..." Il a ri, a rincé son verre sous le robinet puis est retourné en riant vers le cimetière "finir la case" comme il dit en matière de dérision, ou bien "finir la chambre",  si ce n'est pas même le "lit"...

 

 

 

          - "Comment tu l'appelles, ton roman ?"

          - "Je l'appellerai "Champs d'amour"..."

          - "Et qu'est-ce qu'il raconte ?"

          - "Un amour... qui se passe ici."

          Il hoche la tête,  prends le pouls d'une histoire qui, autant que je la déploie devant lui, comporte de mystères et d'inattendus. Le vent ratissait-il plus furieusement la plaine, ce jour-là ?  Je me souviens que c'est  sans  détacher  ses  yeux  des  miens  qu'il a demandé : "Et le soir, tu...tu ne sors  jamais ? Tu ne fais rien, le soir ?"

          Avant même d'entendre ma réponse, debout, arrondissant son épaule pour faire jouer un muscle, il dit : "Il faudra avoir une virée ensemble, une fois..." Et tandis qu'il descend, limpide, garçon, je constate qu'il ne me demande plus de passer à la maison, chez lui, chez sa femme, ayant pris le pouls de cette autre histoire que je ne lui disais pas, bien que la lui donnant à lire... et dont la découverte, la palpation trouvent quel écho en lui, font trembler quelle veine ? quelle envie d'oublier ici, dans l'ombre fraîche du lieu -avec l'unique concours de celui qui y mêle fiction et réalité- les heures partout ailleurs tellement plates, tellement familières, connues, répétées ?

 

 

 

          Il viendra un autre jour, un jour de mort. Il viendra, un matin…un après-midi…au prochain glas qui passera sur ces champs. Il viendra chez moi, alors : de lui même, toujours, il vient. Mais il est un jour, aussi, où, arrivé à sa manière habituelle, cette fois-là ne ressemblera pas aux précédentes. Et je ne sais quelle forme prendra le désir que nous avons d'échanger nos sphères, de les mêler sans réserve afin de voir sous quel aspect se poursuit, au-delà d'elles, l'échange, le dialogue dont n'importe comment la nécessité est chevillée à nos cœurs...

          Peut-être cela prendra-t-il l'allure d'une soirée dehors, dehors où nous irons avec sa guimbarde... D'une soirée d'été où quelque chose sera tombé. Où son mauvais velours, ses bottes seront troquées contre un pantalon blanc, des mocassins, à cause desquels, d'abord, je ne le reconnaîtrai pas. Peut-être la "virée" consistera-t-elle  uniquement, ce soir-là, à voir tomber ses vêtements de semaine sur le carreau de mon sombre salon. "Je peux me laver ?" - "Je t'ai déjà dit oui." - "Je veux dire : je peux me laver complètement, prendre une douche ?"  -"Tu le peux..." Et je garde en moi comme un petit lac d'eau pure, intouchée, ma joie de découvrir qu'il ne dit plus, comme si à présent ces phrases nous menaçaient tous deux, comportaient pour nous deux un danger : "Je suis celui qui fait la chambre. Je suis celui qui fait les lits : qui les fait en les ouvrant..."

          Et c'est à cela que je songe tandis qu'arrêté dans le fil de mon scénario, accoudé au-dessus d'une machine qui ne marche plus que par intermittences, fauché dans mon idée première et les yeux sur des avoines et des blés que je ne vois plus, s'écrit dans ma tête ce "Champs d'amour" qui n'est pas le roman prévu au départ...

 

Olivier Delau

Cette nouvelle est publiée avec l'accord de l'auteur.




■ in "Diables d'homme", Editions EDITINTER (6, square Frédéric Chopin, 91450 Soisy/Seine), 2003, ISBN : 2914227906


par Jean-Yves publié dans : LIVRES
Mercredi 7 mai 2008

Elle a soixante-huit ans, il en a quarante-huit. C'est le coup de foudre de l'amitié. Amitié-passion entre madame du Deffand et Horace Walpole. Ils se rencontrent peu, ils s'écrivent énormément.


Madame du Deffand vieillit. Elle n'y voit plus. Mademoiselle de Lespinasse l'a trahie, s'acoquine avec les philosophes. Madame du Deffand a connu plusieurs règnes. Elle appartient à la race de ceux qui ne prônent l'intelligence que comme la pulsion d'un art de vivre où ne pas s'ennuyer est la règle d'or.


Dans l'ombre bruissante de paroles où elle règne encore, du fond de son « tonneau » (vaste fauteuil coquille), elle perçoit l'étrange séducteur anglais, Horace Walpole qui vient de publier un roman étonnant : "Le Château d'Otrante". Entre cette femme bercée dans le classicisme et la rigueur de la politesse de cœur et cet homme qu'appellent déjà les nuées romantiques et un goût médiéval et baroque pour le morbide, se noue une superbe amitié jusqu'à la mort de Madame du Deffand.


René de Ceccatty reconstitue sous forme de récit cette double biographie franco-anglaise à partir de documents authentiques, des lettres principalement. Son roman a le charme d'une époque en voie de disparition mais révèle aussi la naissance du romantisme.


Horace Walpole aima Marie d'amitié (il vénérait les vieilles dames) mais ses élans (consommés ou pas) le portaient vers les jeunes hommes, notamment le poète Thomas Gray. Madame du Deffand n'est pas ignorante de l'attrait qu'il exerce aussi sur le jeune John Graufurd lors de son premier séjour à Paris...


Entre Horace et Marie, il s'agit d'autre chose : dernier élan du cœur chez une femme qui pressent, sans l'accepter, l'exaltation délicieuse des amours romantiques, amitié sublime chez un homme qui admire la grâce et la liberté d'une aristocrate dont le salon a marqué la vie littéraire.


C'est Marie du Deffand qui retient mon intérêt, une femme qui écrit et dit sur le temps, sur l'amour, sur l'art, dans la pudeur d'une époque libertine mais sans concessions aux défaillances du coeur. Un très beau portrait de femme.


■ Editions Gallimard, 1986, ISBN : 2070705137



Du même auteur : Esther - L'extrémité du monde - Une fin


par Jean-Yves publié dans : LIVRES
Jeudi 1 mai 2008

À quatorze ans, Georges de Sarre, brillant élève, entre en troisième à l’internat religieux de Saint-Claude, poussé par ses parents qui souhaitent perfectionner son éducation morale. Il s’accoutume à la vie du collège, où les offices religieux alternent avec les heures d’étude, et découvre très vite que certains de ses camarades entretiennent des «amitiés particulières», ainsi Lucien et André.


Par jalousie, Georges provoque le renvoi d’André, mais renonce à la conquête de Lucien, car il est brusquement fasciné par un enfant de cinquième beau comme un ange, Alexandre... Responsable des enfants, le Père de Trennes s'aperçoit de cette histoire d'amour et pour mettre fin à cette relation, il sépare les deux jeunes gens. Mais Alexandre ne supporte pas cette séparation et se suicide.



La clairvoyance des enfants est impitoyable : entre le règlement des jours ordinaires, celui des jeudis et des dimanches, et, les injonctions à la pureté tous azimuts, Georges de Sarre sent se tisser un carcan autour de lui si bien qu'il pressent qu'il n'en ressortira pas vivant. Car derrière la méfiance cauteleuse, quotidienne, se cache à peine le désir d'annihiler le danger de l'enfance. Pour l'éducateur averti, il n'y a pas d'enfant, il n'y a que de pauvres petits pervers !


Qu'on s'étonne alors si l'obsession des adultes ne finit par atteindre son but. Si l'innocence des élèves est proclamée, n'est-ce pas pour mieux la confondre, la piéger, y mettre fin et donner à tous la conscience que, quoi qu'il advienne, ils sont tous présumés coupables ? L'organisation sociale de l'internat, du collège, est là pour s'en assurer. Dans ce climat de haute surveillance, chacun est le délateur de tous. Georges de Sarre, le héros de Peyrefitte, ne s'y trompe pas et fait ses premières armes en trahissant son ami André.


La collaboration avec l'ordre imposé par les adultes est organisée. La hiérarchie entre grands et petits, anciens et nouveaux, les fameux classements, l'autorité conférée aux surveillants soigneusement sélectionnés, tout doit permettre l'acceptation, la soumission à l'autorité et aux règles. Deux personnages remplissent ce contrat : le père de Trennes (le lecteur découvrira qu'il est pédéraste) et le père Lauzon. Contrairement aux premières apparences, le plus monstrueux n'est pas celui qu'on croit.


« Mais vous, mon père (il s'agit du père Lauzon), dit Lucien, ne dormez-vous donc jamais ?

– Quelques heures me suffisent, répondit le surveillant. »


En une réplique, le portrait est fait sur celui qui fait profession de veiller à la candeur enfantine :


« Bien que votre confiance ne répondît pas à la mienne, je ne saurais me passer de vous. Avant de porter mes affections sur quelqu'un, j'étudie soigneusement son visage. J'ai étudié ainsi vos camarades, et c'est vous que j'ai élu. Chaque nuit vient ratifier mon choix. Je m'assieds un moment à côté de vos lits, allumant de temps à autre ma lampe électrique afin de mieux vous admirer. »


Le père Lauzon réapparaît matois, quand, sur la pente des confidences, il tente d'en savoir plus sur les liens entre Georges et le jeune Alexandre :


« Je vous féliciterais d'une pareille amitié. Elle serait doublement digne de vous, parce que vous l'auriez gardée secrète, et que cet enfant est un des plus beaux ouvrages formés par la main de Dieu. »


Ne pouvant en tirer davantage de Georges, il souhaite l'entendre en confession, celui-ci objecte qu'il n'a pas grand-chose sur la conscience, puisqu'il fréquente la sainte table chaque matin ! L'ami, le complice disparaît au profit d'un curé rageur :


« Allez-vous coucher, avec votre pureté ! »


Quand les amours des petits interfèrent avec celui des grands, la catastrophe n'est jamais loin. Ainsi, le père de Trennes est dénoncé par Georges au moment où il reçoit deux élèves à une heure tardive dans sa chambre de surveillant. Rideau. Le pédagogue énamouré s'est brûlé les ailes.


Il ne faudrait pas oublier pour autant le père Lauzon, particulièrement retors et pervers, figure terrifiante du supérieur du collège, pédagogue parfait jusqu'au crime. Là encore, l'enfant qu'est censé être Georges, le survivant, voit juste :


« Le vrai coupable, c'était ce prêtre qui avait été l'instrument de la mort (Alexandre s'est suicidé). C'est lui qui, au nom du bien, avait fait tant de mal. »


L'aveu du père Lauzon, inaugurateur d'une réconciliation entre adultes du même monde, respectueux du même ordre social et moral, donne à cette intuition son point d'orgue :


« Autant que vous souffriez, vous ne souffrez pas autant que moi. Cet enfant, je l'aimais plus que vous. »


C'est l'homme qui parle à cet instant puis se replie dans le rôle sacrificiel du prêtre :


« La mort de votre ami, si condamnable soit-elle, l'a soustrait au pire des péchés. (...) J'ai été implacable parce que je défendais sa pureté, qui était à un âge critique. Le démon du matin est plus redoutable que le démon de midi. C'est lui qui est l'auteur de ce drame, mais c'est Dieu qui a triomphé. »


Et remettant à Georges une photo de l'enfant :


« Vous vous souviendrez aussi que c'est en s'éveillant à la vie des passions qu'il mourut. »


Ainsi tout est justifié, puisque la leçon, quoique rude, fut profitable…



Ce qui surprend à relire les « Les amitiés particulières », c'est qu'en dépit du fait que Georges ait aimé Alexandre, il ne se passe rien. Ce n'est que carte du tendre, effleurements, rares baisers, cigarette fumée ensemble, pas de quoi être scandalisé, même si dans le fond du tableau de cette idylle, la liaison d'André et de Lucien est soulignée dans sa non-chasteté !


Roger Peyrefitte se rattraperait bien vite, en 1956, de tous ces voiles vaporeux avec, par exemple, « Jeunes proies ».


Reste que si Peyrefitte avait voulu écrire un vibrant plaidoyer, il ne s'en était pas trop mal tiré.


■ Editions Textes Gais, 2005, ISBN : 2914679165



Le film de Jean Delannoy (1964)


Lire la chronique de Lionel Labosse


par Jean-Yves publié dans : LIVRES
 

Texte Libre



Texte Libre 1

 

[...] les mots possèdent ce prodigieux pouvoir de rapprocher et de confronter ce qui, sans eux, resterait épars dans le temps des horloges et l'espace mesurable.
Claude Simon, Album d’un amateur,  Editions Remagen-Rolandseck, 1988, p. 31

 

Photographie de Cédric Genty – 2004


Lire c'est aller à la rencontre de quelque chose qui va exister.
Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur



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"Qui sommes-nous, qu’est chacun de nous sinon une combinaison d’expériences, d’informations, de lectures, de rêveries ? Chaque vie est une encyclopédie, une bibliothèque, un inventaire d’objets, un échantillonnage de styles, où tout peut se mêler et se réorganiser de toutes les manières possibles."
(Italo Calvino, Leçons américaines)

 

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« Tu ne sauras jamais les efforts qu'il nous a fallu faire pour nous intéresser à là vie ; mais maintenant qu'elle nous intéresse, ce sera comme toute chose - passionnément. »
André Gide, Les Nourritures terrestres (1897)

 

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« Tout est vrai, le temps d’un texte. »
Kirsty Gunn

 

 

 

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« Je crois aussi qu'on ne meurt pas avant d'en avoir secrètement, tenacement le désir. »
Tony Duvert

 

Le site de Lionel Labosse. Un regard altersexuel sur le monde.

 

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C’est ainsi par exemple que l’on envoie les enfants à l’école, non pas dans l’intention qu’ils y apprennent quelque chose, mais afin qu’ils s’habituent à demeurer tranquillement assis et à observer ce qu’on leur ordonne, en sorte que par la suite ils pensent ne pas mettre réellement et sur le champ leurs idées à exécution.
KANT, Réflexions sur l’éducation

 

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