Pour réaliser le pire,
il faut reconnaître qu'Enak est très doué : il se noie régulièrement, tombe encore avec plus d'obstination, tout particulièrement s'il s'agit de tomber aux mains d'ennemis qui en font une monnaie
d'échange. Enak est facteur de rebondissement et d'intrigue comme les Dupondt, surtout dans les premiers albums.
Les tribulations culminent par la faute d'Enak dans « Le dernier Spartiate » (album n°7) : il est esclave, nerveux au point de faire avorter une première tentative d'Alix pour le délivrer. Libéré, il se blesse au pied, tombe en courant, glisse dans les marécages, pour faire une grande chute en escaladant une falaise afin de retomber aux mains de ses poursuivants et d'y entraîner Alix.
Enak se noie encore dans « Le tombeau étrusque » (album n°8) et perd Héraklion dans « Le dieu sauvage » (album n°9). Mais il est plus remarquable d'observer que ce pire n'est plus tellement de l'ordre des rebondissements de l'aventure que de celui des vicissitudes de la vie à deux.
Dès « Iorix le grand » (album n°10), blessé sérieusement, fiévreux et délirant, Enak réclame non la bravoure d'Alix, mais son dévouement de tout instant pour l'apaiser et le guérir. Cela n'échappe pas à Iorix qui se moque de ce qu'Alix le dorlote. Si le pire conventionnel culmine avec l'album n°7 « Le dernier Spartiate », le pire psychologique est à son comble dans le n°11, « Le prince du Nil » : Alix y connaît la trahison. Même pas la trahison pour un autre, mais, plus sordidement, pour un mirage de gloire. Enak abandonne Alix : pour arriver plus tôt à Saqqarah en le laissant avec ses cauchemars ; pour festoyer avec Pharaon en le laissant désappointé ; timoré dans sa fuite, il est la cause de l'arrestation, puis de l'esclavage d'Alix. Pis, il doute de lui en acceptant de penser qu'il est voleur et assassin. Saïs, qui est sans aucun doute la femme qui fut la plus amoureuse d'Alix, ce qui lui donne une conscience aiguë du malheur de celui-ci, trahi dans son amour pour Enak, Saïs ne lui envoie pas dire tout son mépris pour sa félonie, sa lâcheté :
« Il a donc suffi qu'un pharaon perdu sur une île t'enivre d'honneurs de luxe pour que tu sacrifies une si longue amitié !... C'est infâme ! »
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Le Prince du Nil, Jacques Martin, Ed. Casterman, 1974, page 32
Ebranlé, Enak ira quand même jusqu'à accepter d'être intronisé successeur de Pharaon sans rien tenter pour son ami. Aussi, lorsqu'ils se retrouvent unis, Alix est-il assez sage et amoureux pour éviter toute explication :
« La joie de te retrouver efface tout, Enak. Oublions ce qui s'est passé et jurons de ne plus en parler. »
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Le Prince du Nil, Jacques Martin, Ed. Casterman, 1974, page 45
A quelque chose malheur est bon. Enak est par la suite non seulement de moins en moins maladroit, mais surtout de plus en plus responsable. Pourtant, en face du pire il y avait aussi le meilleur : pour contrebalancer chutes et noyades diverses, Enak savait parfois donner un coup de main et embarrasser en retour les ennemis, sauver son ami des griffes d'un tigre ou de l'hypnose mortelle du mage Rufus, avec beaucoup de détermination comme lorsqu'il menace les soldats de son arc dans « Le tombeau étrusque » (album n°8).
Après la crise du « Prince du Nil » (album n°11), Enak montre de plus en plus de capacité d'initiatives heureuses.
Dans « Le spectre de Carthage » (album n°13) il soutient et cache, seul dans les mines hantées de gardes mystérieux, Alix empoisonné. Il découvre un morceau d'orichalque alors qu'injustement Alix croit encore à l'une de ses maladresses ; il trouve un abri salvateur à l'orage et à l'explosion finale. Dans « Les proies du volcan » (album n°14), il devient aussi efficace qu'Alix : plein d'idées, de commentaires sur les choses, de conversations et de bons conseils. Le sauvetage, pourtant brillant, qu'Enak fait d'Alix sur le volcan en éruption reste alors une simple péripétie du récit d'aventure en regard de la consistance que prend le personnage lui-même. Alix le donne, c'est la première fois qu'on l'entend dire, comme un habile tireur à l'arc, capable même de transmettre sa compétence à des jeunes guerriers. Et surtout il lui reconnaît une lucidité de jugement sur les hommes – une femme en l'occurrence : Malua, qu'il ne serait pas « raisonnable » de prendre à bord – qui montre un Enak enfin conscient de lui-même, de son ami et des autres.
Alix fut enlevé par Toraya avant d'enlever Enak. Enak adolescent fut sauvé par Alix d'un serpent dans « La tiare d'Oribal » (album n°4). Enak adulte sauve Alix d'un serpent dans « Les proies du volcan » (album n°14). La symétrie fortuite n'est pas trop formelle : Enak a bien grandi en force et en sagesse. De même, dans « L'enfant grec » (album n°15), s'il tombe toujours, par deux fois, il n'en défend pas moins son ami non pas prosaïquement au plan physique, mais sur celui, plus subtil, de son honneur au point qu'Alix en est tout étonné et doit même le retenir.
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L'enfant grec, Jacques Martin, Ed. Casterman, 1980, pages 13 et 14
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L'enfant grec, Jacques Martin, Ed. Casterman, 1980, page 45
Enak devient un homme et certains personnages le sentent bien : le tout jeune Herkios (« L'enfant grec », album n°15) au moment de mourir, malheureux de l'avoir offensé, veut rejoindre le prince d'Egypte qui accourt pour le soutenir. Il semble bien, de même, que le prince Lou Kien («L'empereur de Chine», album n°17) ait aussi une préférence pour ce prince d'un pays lointain digne de lui. Mais Enak, échaudé, n'oublie plus Alix, même s'il est touché de la détresse, de la solitude et de la maladie de son ami chinois.
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L'empereur de Chine, Jacques Martin, Ed. Casterman, 1983, page 28
La maturation d'Enak permet un équilibrage des liens qui confère une séduction où lui-même se trouve en position de protecteur et non plus de protégé.
C'est cette éducation sentimentale qui rend Alix et Enak si attachants parce que les héros ont une personnalité, tout compte fait, assez complexe et évolutive. Peut-être, est-ce renforcé par le fait que les relations d'Alix et d'Enak ne sont jamais formellement traitées puisque les albums illustrent des aventures... la complexité pouvant provenir de l'évolution même de l'auteur dont il a pu avoir plus ou moins conscience ponctuellement dans chaque album. Est-ce pour cela que la maturation des deux héros et leur liaison sont si cohérentes alors qu'elle s'inscrit en vingt albums (pour Jacques Martin seul) et sur de nombreuses années ?
Le projet de Jacques Martin devient compréhensible si l'on pense qu'il dévoile l'évolution naturelle d'un homme qui n'a surtout pas cherché à l'exposer spécialement : la romance d'Alix et d'Enak me paraît être ainsi la qualité majeure de cette BD.
Lire aussi :
Alix, une série culte de Jacques Martin
Alix, une inaptitude troublante à faire le bonheur d'une femme
Alix, favorise ses « favoris »
Un mal qui a répandu la terreur pendant cinq
siècles...
C'est au roi Charles VIII, et à ses troupes qui la ramenèrent de l'expédition de Naples en 1495, que nous devons l'apparition en France de la grosse vérole. C'est-à-dire la syphilis.
Appelé, dès l'origine, mal français par les Italiens, mal de Naples par les Français, le fléau se répand comme une traînée de poudre aux quatre coins du monde, sans que personne veuille en reconnaître la paternité :
« Moins de dix ans après l'apparition du mal de Naples à la bataille de Fornoue, l'Europe tout entière est donc atteinte par l'épidémie. Déjà, en 1496, Sébastien Brant écrivait dans son poème que ce mal qui avait envahi l'Italie, puis s'était insinué au-delà des Alpes, avait déjà gagné la Germanie, l'Istrie, la Thrace et le pays des Sarmates. Sans essayer de démêler si à cette date la vérole était déjà sur le Don, on peu l'apercevoir en Angleterre dès 1497, probablement exportée de Bordeaux à Bristol (où on l'appelle un temps mal de Bordeaux). Toujours en 1497, la vérole apparaît en Ecosse sous le nom de grangor, ce qui indique assez bien son origine française. L'Europe du Nord et l'Europe centrale sont atteintes un peu plus tard entre 1499 et 1502. »
« Chaque pays nouvellement atteint ne manque pas de donner au nouveau mal le nom du voisin suspecté, le plus souvent avec raison, d'avoir été le contaminateur. C'est mesurer d'emblée la variété des appellations : les Moscovites parlent du mal polonais, les Polonais du mal des Allemands, les Allemands du mal français - ce dernier nom recueillant en outre les suffrages des Anglais (french pox) et des Italiens (ce qui fait problème). Flamands et Hollandais disent « mal espagnol », comme les Maghrébins. Les Portugais disent « mal castillan », tandis que Japonais et populations des Indes orientales diront « mal portugais ». Seuls les Espagnols ne disent rien. Bizarre... »
Etrange silence qui vaut en fait
signature. Vingt ans après son apparition, les chroniqueurs révéleront en effet que ce sont probablement les hommes de Christophe Colomb qui ont ramené l'agent de la syphilis, le tréponème mâle,
d'Amérique...
Un prêté pour un rendu ! De nombreux Indiens sont morts à cause des microbes et des virus européens exportés en Amérique.
Dès le début, c'est l'horreur sur le Vieux Continent. Le mal frappe partout, principalement les prostituées et les hommes de troupe, mais aussi les seigneurs et les bourgeois des villes. La médecine complètement impuissante à l'époque, la maladie peut évoluer à son aise :
« En quelques jours, toute la surface du corps est couverte de petites nodosités saillantes d'où s'écoule une sanie fétide. Parfois s'y ajoutent des croûtes épaisses et d'une teinte vert noirâtre qui font dire à des contemporains que l'aspect des malades était plus répugnant que celui des lépreux. L'éruption, aux dires de plusieurs auteurs, peut toutefois revêtir des formes plus mitigées. »
« Après un court répit pendant lequel la dépression physique et morale du malade ainsi que des manifestations atrocement douloureuses démontrent à quel point déjà l'organisme est profondément atteint, des tumeurs arrondies et volumineuses surgissent au hasard dans un muscle ou dans un os où elles creusent des cavités. D'abord dures, elles se ramollissent et évoluent en une substance blanchâtre et visqueuse qui ulcère profondément le corps, dénudant les os et rongeant le nez, les lèvres, le palais, le larynx, les organes génitaux. »
Au bout de ce cycle, c'est à coup sûr la mort.
En lisant ce passionnant ouvrage de Claude Quétel, véritable roman noir où le tragique côtoie sans cesse le comique (réactions des pouvoirs publics, de l'Eglise, du corps médical...), on découvre combien la syphilis a été la terreur de nos ancêtres pendant cinq siècles !
■ Editions Seghers/Médecine et Histoire, 1986, ISBN : 2221044916
Pendant qu'Alix crée
tant d'ennuis à la gent féminine (lire ici),
puisqu'il n'y a que son indifférence à ne pas lui être néfaste, il est beaucoup moins dangereux pour les amis de son sexe. Le malheur même qu'Alix peut parfois porter aux hommes n'a pas le
caractère d'échec qu'il a à l'endroit des amitiés féminines.
Si Alix perd la reine Adrea, il sauve la couronne d'Oribal – qui se révêlera pourtant un mauvais roi dans « La tour de Babel » (album n°16) –, son sosie en négatif, brun de cheveux et de peau.
Si Alix dans « La Griffe Noire » (album n°5) est la cause de la paralysie du petit Claudius, il fait tout pour le sauver et il y réussit. Tout particulièrement accueillant pour le jeune Héraklion, à la fin du « Dernier Spartiate » (album n°7), on le voit regarder avec un œil et une moue de faune intéressé, Enak jouant avec le pauvre petit, à qui il ne reste rien au monde que leur amitié. A ce compte, il n'est pas étonnant que, réveillés en sursaut, Enak et Héraklion tombés du lit apparaissent nus en haut de l'escalier de la maison d'Alix.
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Mais le plus favorisé d'entre les favoris, c'est Enak. Car Alix est d'autant mieux aimant qu'il fut lui-même aimé dans son adolescence intrépide («Alix l'intrépide», album n°1) : le noir barbu Toraya le sauve des loups, des hommes de sa tribu qui veulent l'aveugler et des tremblements de terre. En quelques images, Alix trouve bien son protecteur, son antique éraste : Toraya le saisit délicatement dans ses bras, ou de sa poigne vigoureuse ; il s'excuse de l'avoir bousculé pour le sauver de ses ennemis, malheureux sans doute de n'avoir pu être tendre même dans cette situation critique. Il le tire à lui, d'un mouvement énergique, le sauvant d'une mort atroce lorsqu il tombait dans une crevasse : ainsi Alix, maintenu par le cou et le poignet, se retrouve allongé sur le torse du géant à qui il rappelle un fils. Pour parfaire le roman-photos, Alix est enlevé, maintenu par un bras puissant, tête renversée en arrière, ou encore agrippé aux épaules et à la taille de Toraya qui l'emporte dans les airs tel un Tarzan. Mais, en enlevant ainsi son aimé dans un tel transport, en le sauvant de la mort, Toraya meurt lui-même et la face de la BD s'en trouve changée.
D'aimé, Alix va se faire aimant ; d'enlevé, enlevant : à lui maintenant d'emporter Enak dans les airs, avec moins d'enlacements, mais autant d'efficacité pour ravir.
Pour le meilleur et pour le pire.
Lire aussi :
Alix, une série culte de Jacques Martin
Alix, une inaptitude troublante à faire le bonheur d'une femme
Alix, Enak, une romance en construction
En 1959, Louis Réau, éminent
historien de l'art, écrit, dans un ouvrage encyclopédique voué à un grand succès universitaire, qu'il ne « reste plus [à saint Sébastien] que le patronage compromettant et inavouable des
sodomites ou homosexuels, séduits par sa nudité d'éphèbe apollinien, glorifié par le Sodoma ».
Cette observation, non dénuée d'homophobie, n'est pas sans fondement ; les oeuvres de la Renaissance, donnant à voir et à imaginer saint Sébastien (martyr romain du IIIe siècle, fêté le 20 janvier), ont exercé un attrait certain sur des spectateurs sensibles à la beauté des hommes ou des garçons.
Au XIXe siècle, de riches Anglais, cultivés et homosexuels, organisaient des voyages en Italie dont le but était d'aller admirer saint Sébastien. Aujourd'hui encore, de nombreuses fêtes ou festivals gays s'organisent autour de ce thème.
Quelle est donc la nature de la séduction exercée sur les homosexuels par la représentation renaissante de saint Sébastien ?
[…] Cette cristallisation homosexuelle sur Sébastien s'explique donc tout d'abord par le souci manifeste des artistes de la Renaissance de représenter le saint sous les traits d'un beau jeune homme, de suggérer un abandon sincère aux flèches comme aux regards, d'associer la nudité et la grâce, d'insister sur le sexe ou le tissu censé le cacher. Pour les amoureux de Sébastien, ce n'est pas sa biographie imaginaire qui importe, ni son rôle dévotionnel, mais cette incarnation figurative apparue vers 1450, date à laquelle Sébastien n'est plus représenté comme un vieillard mais comme un jeune homme, voire un adolescent, indifférent aux flèches qui le martyrisent. Dès lors, un regard profane se pose sur ces oeuvres, auxquelles il est reconnu, pour s'en réjouir ou s'en désoler, un effet érogène.
La figure de saint Sébastien devient ainsi un code culturel gay, dont usent tout autant Shakespeare (La Nuit des rois, vers 1599) que, plus tard, et la liste est loin d'être exhaustive, Julien Green (Le Malfaiteur, 1955), Jean Cocteau (Les Archers de saint Sébastien, 1912), Thomas Mann (La Mort à Venise, 1912), Federico Garcia Lorca (Saint Sébastien, 1927) ou le chanteur du groupe rock REM (« Losing my Religion », 1991). Mieux, ce code culturel est également un matériau dont s'emparent nombre d'artistes gays, qui y trouvent une occasion de caresser le corps masculin ; à une certaine époque, même, une occasion licite, un moyen d'éviter la censure.
Plus que celui des peintres ou des sculpteurs, le travail des photographes du XXe siècle est intéressant, qui accentue par un effet de présence l'érotisme intrinsèque de la figure. La série de photographies de Fred Holland Day, qui date de 1906, est à cet égard remarquable, construite comme une suite d'instantanés sur le martyre du saint, incarné par des garçons à peine pubères. Les Saint Sébastien de Raymond Voinquel (1946) ou de Pierre et Gilles (1985) sont plus orthodoxes et, partant, plus pervers. Respectant à la lettre l'iconographie religieuse de la Renaissance, ils la détournent par l'actualisation de la technique, qui, pour le spectateur, signale que le beau jeune homme photographié n'est pas destiné à être pieusement prié.
Cette mise à plat du mythe est également le ressort du film du réalisateur gay Derek Jarman (Sebastiane, 1976). Tourné entièrement en latin, sous un soleil écrasant, il est fidèle au récit canonique, mais le simple changement de perspective qu'il induit rend homoérotiques tout un ensemble de situations, comme le contexte militaire dans lequel évolue Sébastien, agencées à l'origine pour exalter le statut de « soldat du Christ » octroyé au saint.
Sa biographie imaginaire, d'ailleurs, recèle nombre de péripéties qui se prêtent opportunément au double sens homosexuel. Néanmoins, nul autre événement que son premier martyre, la sagittation (supplice par les flèches), n'a plus enchanté les imaginations gays. Outre l'exaltation de la chair que sa résistance aux flèches impose, cette sagittation, que la Renaissance avait métaphorisée comme la preuve que saint Sébastien résistait à la peste, a pu, pour des artistes homosexuels contemporains, symboliser le sadomasochisme ou les atteintes de cette peste moderne, le sida (voir par exemple la performance de l'artiste américain Ron Athey en 1994, HIV: AIDS Odyssey). Cette plasticité de la « forme saint Sébastien » est un des éléments qui fondent la permanence de son succès, en tant que code culturel et en tant que sujet ; c'est d'ailleurs l'exemple rare d'une iconographie chrétienne encore vivace quoique trahie.
Karim Ressouni-Demigneux
■ in Dictionnaire des cultures Gaies et Lesbiennes, sous la direction de Didier Eribon, Editions Larousse, 2003, ISBN : 2035051649, page 417 (extrait)
Lire aussi : Mon regard sur des oeuvres représentant saint Sébastien :
■ André, Félix [Photographie]
■ Fosso, Samuel [Photographie]
■ Witkin, Joël Peter [Photographie]
■ Sculpture anonyme [Abadia – Portugal]
■ Sculpture anonyme [Châtillon sur Seine]
■ Sculpture anonyme fin XVe [Colmar]
■ Sculpture anonyme du XVIe [Strasbourg - Musée de l'Œuvre Notre Dame]
■ Retable anonyme du XVIe [Strasbourg – Musée de l'Œuvre Notre Dame]
■ Giorgetti, Antonio [Sculpture du XVIIe]
■ Sculpture anonyme du XVIIe [Nancy – Musée Lorrain]
■ Sculpture du XVIIe attribuée à Abraham Gaspard [Nancy – Musée Lorrain]
■ Sculpture anonyme fin XIXe [Kaysersberg]
■ Vitrail du début XVIe [Colmar]
■ Enluminures des XVe et XVIe siècles
■ Peinture anonyme (deuxième quart du XVIe) [Cathédrale de Strasbourg]
■ Peinture anonyme du XVIIe [Eglise de Joinville-en-Vallage – 52]
■ Bigot, Trophime [attribution incertaine]
■ Gentile da Fabriano, Francesco
■ Kikojo
■ La Tour, (De) Georges, 2e article
■ Maître de la Sainte tribu [Cologne]
Je ne suis pas sûr que l'appel
permanent à la mémoire soutienne les objectifs de ceux qui font appel à elle.
Je reste bien évidemment convaincu des mérites de la mémoire ne serait-ce parce qu'elle permet de mettre en valeur, parfois, les « vaincus » de l'histoire. Le problème, c'est qu'elle est extrêmement sélective, simplificatrice voire manichéiste ; surtout, quand elle prend une dimension officielle.
Pourquoi une communauté a-t-elle besoin parfois d'oublier ? Quel sens prend alors l'invocation du devoir de mémoire ? L'oubli a ses raisons, bonnes ou mauvaises : les objurgations sont alors inefficaces.
Il y a 60 ans, au sortir de la guerre, les français n'avaient aucune difficulté à penser que la France entière avait été résistante. Besoin de cohésion nationale. 30 ans après, d'une manière tout aussi simpliste, toutes les institutions et tous les Français, à de rares exceptions, avaient collaboré. Et aujourd'hui ?
Le devoir de mémoire est utile à la condition qu'il sorte de l'ombre les faits oubliés ou pire, occultés. Il doit accepter les doutes, les incertitudes, ce qui revient à consentir qu'il puisse être parfois impopulaire. Il doit remplacer le blanc et noir, générateurs de haine et d'intolérance, par le grisé et les demi-teintes. Il doit apprendre à chacun à fuir ses illusions.
Les BD d'Alix donnent
l'occasion d'une trouble délectation des images autant que les meilleurs maniéristes du XVIe ou les plus pervers pompiers du XIXe siècle. Pourtant, ces plaisirs restent bien anecdotiques, même si
on peut toujours être émoustillé de quelque nudité entrevue.
Est-ce timidité de sa jeunesse : de toute façon, les femmes sont peu nombreuses dans le cycle aventureux d'Alix et elles tardent surtout à apparaître dans le cercle étroit de ses relations, puisque la première rencontre féminine se situe dans «Le dernier Spartiate», septième album de la série.
Et surtout, les échecs plus ou moins dramatiques de ces liaisons témoignent d'une inaptitude troublante à faire le bonheur d'une femme. Pis, il en fait souvent le malheur.
Dans « Le dieu sauvage » (album n°9), Alix ruine non seulement toute l'ambition de la reine Adrea de chasser de Grèce tous les occupants romains, mais il en provoque la mort à rebondissements, une première fois selon toutes les apparences, dans l'effondrement de la citadelle Spartiate, et une seconde fois, qui sera la bonne, par les réactions mi-jalouses, mi-haineuses d'Héra envers Alix. Pourtant la reine, par deux fois, s'était opposée au général de son armée pour sauver Alix, puis Enak, malgré le cauchemar prémonitoire où le jeune homme la précipitait dans un « immense brasier ». Pourtant, après l'avoir libéré, elle lui avait offert le préceptorat de son fils. Elle avait même été jusqu'à lui proposer d'être prince – c'est-à-dire jusqu'à le demander en mariage. « Si tu n'as pas la reconnaissance du cœur, aie au moins celle du corps », lui dit-elle une fois : il n'a eu ni l'une... ni l'autre…
Dans « Iorix le Grand », (album n°10), Ariela regagne son village gaulois avec Alix qui la protège et la tient même dans ses bras : ce n'est pas sans que Iorix, jaloux, l'ait prévenue qu'elle n'a rien à attendre d'un homme dont le seul compagnon est ce garçon qu'il dorlote dans son chariot.
Dans « Le prince du Nil » (album n°11) Saïs qui est sacrilège et meurtrière, qui s'oppose à son frère le pharaon pour sauver Alix, n'est récompensée que d'un conventionnel Tu es merveilleuse et d'une embrassade embarrassée. Au moment des adieux, Alix et Enak, « trop occupés par eux-mêmes pour percevoir sa présence », la laissent partir sans plus d'attention : elle tombera morte du char qui l'éloigne d'Alix.
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Le Prince du Nil, Jacques Martin, Ed. Casterman, 1974, page 21
Dans « Le fils de Spartacus », (album n°12) La petite Sabina connaît vraiment la tristesse après avoir quitté Alix quoiqu'elle lui ait fait promettre de revenir en tendant sa main une dernière fois pour le toucher encore. Sans doute n'a-t-elle pas grande illusion sur le fait du serment que lui prête Alix.
Dans « Le Spectre de Carthage », (album n°13) Samthô, à l'image de Salammbô, est aussi sacrilège pour sauver le jeune Romain qui l'a un peu draguée en lui parlant de la douceur de ses mains et du ciel de Rome comme un vulgaire amant sans imagination. En l'aidant à s'enfuir, elle fait une chute mortelle sans qu'il s'en aperçoive tout de suite car il est parti en avant, boudeur, parce qu'elle hésitait à satisfaire sa curiosité.
Dans « Les proies du volcan », (album n°14) Malua se berce de l'illusion de ne plus quitter les deux amis et de partir avec eux jusqu'à ce que ceux-ci prennent la mer sans elle, la conscience pure et confortée par les arguments solidement réalistes d'Enak qui ne voit pas cette pseudo-polynésienne à Rome.
Dans « L'enfant grec » (album n°15), d'Archeloüs/Archeola ne peut même pas prétendre à un peu de tendresse. Elle trahit son père, dévoile ses manigances devant tout Athènes, montre les secrets de son entreprise à Alix qu'elle sauve d'une mort horrible dans les fours de la poterie sans réussir à éveiller même la sympathie du jeune homme. Au vrai, il n'aime sans doute pas les «folles» ; Alix et Enak n'apprécient guère qu'un garçon – puisqu'effectivement on la fait passer comme tel pour des raisons d'héritage – se travestisse en fille, danse et rie avec des hi ! hi ! aussi affectés.
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L'enfant grec, Jacques Martin, Ed. Casterman, 1980, page 14
Dans « La tour de Babel » (album n°16), Alix sauve de l'esclavage Marah qui meurt d'une morsure de serpent en courant imprudemment pour le protéger.
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La tour de Babel, Jacques Martin, Ed. Casterman, 1981, page 45
Jusqu’à l'album n°16, il n'y a qu'une seule femme à s'en bien tirer : Lydia, (« Le tombeau étrusque », album n°8). Parce que, malgré la confiance qu'elle place en Alix, leur relation reste très conventionnellement sage ; Lydia ne s'estimant pas réduite à succomber au charme d'Alix dès qu'elle le voit.
Lire aussi :
Alix, une série culte de Jacques Martin
Alix, favorise ses « favoris »

En 1527, échappant au sac de Rome par les troupes de Charles Quint, l'Arétin se réfugie à Venise, déjà renommée pour ses fêtes. Au carrefour de la politique et des arts, il y mènera une vie fastueuse. A côté de ses
comédies et de ses pamphlets, sa très volumineuse correspondance est considérée comme une pièce maîtresse de cette époque.
Ci-dessous, l'une de ses lettres (1) au peintre Titien :
« A Titien,
« Ayant, Seigneur compère, dîné seul contre mon habitude, ou pour mieux dire, en compagnie des désagréments de cette fièvre quarte qui ne me laisse plus goûter la saveur d'aucun plat, je me levai de table, rassasié du même désespoir avec lequel je m'étais assis. Et ainsi, le bras appuyé au rebord de ma fenêtre, la poitrine abandonnée dessus, comme presque tout le reste de mon corps, je me mis à regarder l'admirable spectacle que faisaient les innombrables barques qui, remplies autant d'étrangers que de Vénitiens, faisaient la joie non seulement de ceux qui regardaient mais, du Grand Canal lui-même, la joie de quiconque le sillonne. Dès qu'eut été terminé le divertissement donné par deux gondoles qui, conduites par deux fameux gondoliers, s'étaient mises à faire la course, je pris un grand plaisir à observer les gens qui, pour voir le spectacle, s'étaient amassés sur le pont du Rialto, sur le quai des Camerlingues, à la Pescaria, au traghetto de Sainte-Sophie et dans la Casa da Mosto. Et puis, quand la foule s'en fut allée, après de joyeux applaudissements, par petits groupes, chacun de son côté, moi, comme un homme fâché contre lui-même et qui ne sait que faire de son esprit et de ses pensées, je tournai mon regard vers le ciel qui, depuis que Dieu l'a créé, n'avait jamais été si beau, grâce aux délicieuses peintures qu'y faisaient l'ombre et la lumière. L'air était, en effet, tel que voudraient le peindre ceux qui vous envient parce qu'ils ne peuvent pas être vous ; admirez-le dans la description que je vous en donne d'abord les bâtiments, bien que construits en vraies pierres, paraissaient artificiels ; considérez ensuite l'air que je voyais être, à certains endroits, pur et vif et à d'autres, trouble et blafard. Remarquez encore les merveilles que me donnèrent les nuages lourds de la condensation de l'humidité, lesquels étaient proches des toits des édifices, à moitié au premier plan, à moitié à l'avant-dernier, car la droite était remplie d'une vapeur tirant sur le gris-noir. J'étais étonné par les couleurs variées que ces nuages faisaient apparaître. Les plus proches flambaient comme les flammes du feu solaire et les plus éloignés rougissaient d'une ardeur de minium, mais moins violente. Avec quels beaux traits les pinceaux de la nature peignaient l'air là-haut, le détachant des palais comme fait le Vecellio des pays qu'il représente ! De certains côtés apparaissait un vert-bleu, d'autres un bleu-vert, vraiment inventés par les caprices de la nature, maîtresse des maîtres. Avec les clairs et les obscurs, elle donnait si bien perspective et relief à ce à quoi elle voulait donner perspective ou relief, que moi, qui sais comment votre pinceau est le génie des génies, trois ou quatre fois, je m'écriai : « Ô Titien, où êtes-vous donc ? » Ma foi, si vous aviez peint ce que je vous raconte, vous frapperiez les hommes de la même stupeur que celle dont je fus confondu, quand, contemplant ce que je viens de vous décrire, je m'en rassasiai l'esprit, plus longtemps même que n'avait duré ce merveilleux spectacle.
Venise, mai 1544 »
Tiziano Vecellio dit Le Titien – Portrait de l'Aretin – 1545
Huile sur toile, 96,7cm x 77,cm, Florence, Galleria Palatina di Palazzo Pitti
(1) Lettres de l'Arétin, choisies et traduites par Jean-François Peyret et Valentine La Rocca, Editions Actes Sud, 1992, ISBN : 2868690548, 27e lettre
Dans "La rumeur du soleil", il
est question du sentiment complexe qui unit un célèbre explorateur des mers, au XVe siècle, à Frederico de Mendoza, le second sévère et attractif que lui a imposé le roi.
Tous deux, embarqués sur un navire qui doit leur donner de remonter la «Rivière-Dieu» et d'atteindre les «sources du monde», s'affrontent peu à peu dans un faisceau d'attirances et de répulsions, l'un incendié par la foi, l'autre mécréant et mégalomane.
Entretemps, le seul maître à bord découvre, au hasard des soutes de l'Orion, les unions viriles et quelquefois pédérastiques des marins nus entre eux. Il en emporte une impression de dégoût mélangé d'une viscérale extase.
Le voyage se poursuit, sur fond de rituels, d'extravagances exotiques et de passion chrétienne. Une nuit, ne pouvant plus se soustraire ni l'un ni l'autre au magnétisme qui les dévore, les deux hommes finissent par s'accoupler.
La scène, rétrospectivement par monologue, ne perd rien de toute sa magie libidineuse :
« Le corps profané de Mendoza : les mots me saisissent. L'acte s'est effacé sous les mots. Je revois la forêt anuitée, ce corps malingre et nu que j'allais posséder. Et pourtant, plus que ce corps nu que j'ai aimé, c'est l'image brunie, terreuse, du moine des fresques d'Aldoro qui me revient. Cette chair maigre, stigmatisée sous les plis denses de la bure, les mains jointes, serrant le lourd chapelet aux grains rugueux, saint Jérôme ou saint François d'Aldoro, près du crâne ou des oiseaux, c'est ce corps sacré que j'ai désiré [...]
Je le redis : il y avait la forêt, son royaume maudit, à l'origine de mon acte. Nos corps se sont écrasés l'un sur l'autre, dans la boue, loin de nous, loin de nos âmes. J'avais encore en moi, au fond de mon vieux corps que je croyais éteint, une force et un bonheur qu'il ne m'avait pas été donné de connaître depuis Ulda. »
Aux tempêtes de la chair est liée une idée religieuse. Nul doute que la projection d'une pareille séance d'amour à des siècles de distance - dans une époque lointaine et quasi mythique - permet à l'auteur cette flambée iconoclaste.
En somme, tout se passe comme si, protégé par le rempart de l'histoire et de la fiction, Philippe Le Guillou donnait libre cours à des fantasmes, à des images, à des séquences érotiques qu'il se verrait peut-être mal conjuguer au présent. Si, il est vrai, un tel procédé a toujours existé, je pense que cette « historisation » va comme un gant à des lecteurs dont l'esprit est tout à la fois exubérant et pudique.
■ Editions Gallimard/Folio, 1994, ISBN : 2070389235
Quand on est en présence
d'un individu grossier, bas et bête, comment faut-il réagir ?
Le mieux n'est-il pas de le laisser faire, afin de voir jusqu'où il pousse la grossièreté, la bassesse et la bêtise.
Après cela, il est classé et donc inoffensif.
Qui ne connaît pas Alix,
personnage de la bande dessinée de Jacques Martin ? Créé il y a 60 ans, ce jeune gaulois blond et glabre a couru tous les périls dans une Méditerranée du temps de Jules César, avec son
inséparable et jeune compagnon Enak.
Lorsque la frénésie psychanalytique s'empara des exégètes, on eut beau jeu de faire remarquer combien les liens du bel Alix et du jeune Enak étaient fort passionnés.
De Martin, on a dit que c'était Ingres illustrant Flaubert. « Le Fils de Spartacus », histoire sombre et haute en couleurs aurait sans doute plu à l'auteur de Salammbô : luttes intestines dans une Rome parvenue au faîte de sa puissance, Pompée contre César, une mère monnayant la vie de son fils (celui de Spartacus), préfet pédéraste et sybarite, mendiants de Subure (quartier pauvre de Rome)... On peut certes lire Alix avec quelques gloussements, mais le monde qu'il dépeint est celui d'un brassage de costumes et d'individus qui renvoient à Marguerite Yourcenar et Fellini.
En véritable chercheur, Jacques Martin a travaillé à reconstituer avec précision et rigueur ce que put être l'existence tumultueuse de cet aventurier gaulois éternellement jeune, converti aux charmes de la Rome antique, adopté par le riche Graccus et devenu rapidement son chanceux héritier. Martin, avec son souci de la vraisemblance, a fait balader son personnage à loisir. Il a livré ainsi par son intermédiaire un constat lucide de la civilisation romaine mûrissante où personne n'est épargné : il n'est pas étonnant de retrouver dans les lettres d'Alix des condamnations à peine déguisées, sinon le constat appuyé des maux que fit subir l'Empire romain aux cultures mitoyennes.
Il reste que les aventures d'Alix ne sont pas seulement celles d'un globe-trotter antique mâtiné de redresseur de torts. Plus ou moins insensiblement, car ce n'est pas explicitement traité, les intermittences du cœur y ont aussi leur place qui dessinent une personnalité assez complexe pour être originale parmi les archétypes habituellement monolithes des personnages des BD de cette époque.
Ce qui frappe le plus dans ces ouvrages, c'est le comportement urbain, jeune, célibataire et oisif des deux compagnons qui, tel un petit couple moderne du Marais en vacances au club Med, promènent leur frimousse dans la cité romaine et se laissent porter par cette ville formidable et tentaculaire, à la fois sordide et mystérieuse. Je ne résiste pas au plaisir de proposer un extrait de la lettre à Serovax en Gaule cisalpine, sans autre commentaire :
« Mais alors que faisons-nous le reste du temps, vas-tu penser ? Eh bien, nous allons aux thermes. Ici, ces installations de bains sont gigantesques, plus grandes que des basiliques et il est possible d'y passer le plus clair de la journée. On y voit de splendides statues que bien des généraux romains ont rapportées d'Asie et surtout de Grèce. On peut y jouer à la balle, acheter pour trois fois rien des onguents et des baumes, se faire masser, épiler et couper les cheveux, par des artistes dont on sent à peine les ciseaux. Bien sûr nous nageons beaucoup, dans de vastes piscines aux décors somptueux, et ce n'est qu'en fin de journée qu'Enak consent enfin à s'extraire de l'onde. » (in L'Odyssée d'Alix, Editions Casterman)
Le Prince du Nil, Jacques Martin, Ed. Casterman, 1974, page 42
Alix a des relations avec des hommes et des femmes qui ne sont pas seulement des comparses nécessaires à l'action, des faire-valoir dont le rôle se limite à être tout uniment des bons, des méchants ou des accessoires suivant le genre du héros ou les opportunités de l'épisode. Il s'en faut pourtant que le sort des hommes soit identique à celui des femmes : c'est l'intérêt supplémentaire de cette BD où, suivant les réactions d'Alix envers les uns ou les autres, on suppute les chances qu'il a lui-même d'«en être» ou non, dans une valse-hésitation…
Le couple Alix-Enak (1) illustre - pour moi - le couple masculin antique de l'éraste et de l'éromène, et même les lecteurs, qui n'ont pas la culture de l'Antiquité, peuvent trouver en lui la correspondance d'un grand nombre de leurs rêves.
(1) Dans l’album « Le Prince du Nil », il me paraît clair que le pharaon tombe amoureux d'Enak et qu'Alix en éprouve un vif chagrin.
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« Le corps profané de Mendoza :
les mots me saisissent. L'acte s'est effacé sous les mots. Je revois la forêt anuitée, ce corps malingre et nu que j'allais posséder. Et pourtant, plus que ce corps nu que j'ai aimé, c'est
l'image brunie, terreuse, du moine des fresques d'Aldoro qui me revient. Cette chair maigre, stigmatisée sous les plis denses de la bure, les mains jointes, serrant le lourd chapelet aux grains
rugueux, saint Jérôme ou saint François d'Aldoro, près du crâne ou des oiseaux, c'est ce corps sacré que j'ai désiré [...]




















