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Embardée, Christophe Léon

Publié le par Jean-Yves Alt

Cette histoire se déroule autour des années 2030. Jusqu'à l'arrivée au pouvoir d'un nouveau parti, George et Phil, mariés et heureux d'avoir adopté une petite fille, sont des artistes plasticiens renommés.

Un roman post-mariage pour tous : fictionnel ? Pas si sûr quand on connaît l'Histoire avec ses persécutions des juifs, des tziganes, des handicapés, des homosexuels.

Après les élections municipales, l'intolérance va en grandissant à Paris. Avec son lot de violence qui l'accompagne. Le nouveau parti – la Ligue pour les Valeurs Familiales – gagne la mairie et ne reconnaît que les familles traditionnelles. Gabrielle, leur fille, est la narratrice :

« Je me prénomme Gabrielle et j’attends mes papas. J’aurais bientôt treize ans. Mes parents m’ont eue alors que j’avais six mois. Ils sont venus me chercher en Afrique, en Somalie, pour être plus précise à Mogadiscio, puis ils sont rentrés en France et nos vies se sont métissées pour former une famille unie et heureuse – je crois – non, j’en suis sûre ! » (p. 8)

Rapidement, les couples homosexuels sont confinés dans un ghetto à l'extérieur de Paris. Ils perdent rapidement le droit d'en sortir et ils doivent porter un losange rose sur leur vêtement.

Il est très difficile aux résidents du ghetto d'en sortir car une milice veille. Sans autorisation spéciale, il est impossible de rejoindre Paris et les autorisations sont rares. N'ayant même plus accès à Internet, le sort personnel et professionnel des rejetés vire au cauchemar.

Messieurs, afin d'assurer votre sécurité, la préfecture de police de Paris a le plaisir de vous transmettre vos nouvelles cartes d'identité qui remplacent les anciennes. Vous avez obligation de ne jamais vous en séparer lors de vos déplacements. Les losanges de tissu rose réglementaires, joints également à l'envoi, doivent être clippés par tous les moyens à votre convenance sur vos vêtements, et être visibles par toute autorité. Aucune modification ne doit être apportée, ni dans les dimensions ni dans le coloris. Il s'agit d'une mesure de précaution. Toute agression on à votre encontre sera ainsi caractérisée comme homophobe et pénalement justiciable. Le gouvernement entend de cette manière vous défendre et permettre aux forces de l'ordre d'assurer votre sécurité. Veuillez, messieurs, agréer... (pp. 55-56)

Embardée, Christophe Léon

N'ayant plus le droit d'exposer leurs œuvres, la notoriété des deux artistes disparaît rapidement d'autant que le peuple ne réagit pas à ces privations de liberté exercées sur les homosexuels, les étrangers (Gabrielle se fait traiter de « négresse »), les célibataires, tous ceux qui ne respectent pas les normes de la famille conventionnelle.

« Je suis avocat, et j'ai maintes fois plaidé contre ces justiciables. Quand ils parlent d'amour et de liberté, ah la belle excuse ! Moi, je réponds droit et légalité. Si nous ne pouvons pas encore casser juridiquement leurs mariages, nous pouvons pour le moins nous prémunir d'eux en les regroupant dans des centres ou des villes d'accueil. Il n'y a aucune raison valable de ne pas appliquer la loi. Leurs fumeuses associations de défense peuvent bien nous intimider et remuer ciel et terre, nous ne nous laisserons pas faire ! La démocratie, c'est accepter la loi de la majorité et de la sagesse. Nos concitoyens ne veulent pas d'eux, ce qui est du simple bon sens. La justice est la même pour tous ! Personnellement, ils me répugnent. C'est pour cette raison que je milite dans un parti politique, pour qu'enfin soit reconnue et inscrite dans la Constitution la notion de mœurs de souche, qui est le fondement de notre société et de notre culture. Je me bats pour la préservation de nos valeurs originelles et hygiéniques, afin que des pratiques dépravées, pour ne pas dire des mélanges immondes, ne finissent pas par contaminer irrémédiablement la Nation. » (pp. 41-42)

Toutes ces interdictions et ces contraintes n'entament pas la confiance que George et Phil se portent ni l'amour qu'ils donnent à leur fille Gabrielle.

Au chapitre 3 du roman, Phil pose la question de savoir si une loi est toujours légale. George répond que « résister, c'est souvent s'opposer à une loi ou à un règlement » (p. 14). Les deux artistes décident ainsi de produire une œuvre pour combattre cette intolérance. Ils utilisent pour cela des photographies et des mots :

« Les mots et les hommes... reprend Phil, confronté à mon silence et dans l'intention de m'expliquer leur dessein. Oui, des hommes et des mots, c'est ce que nous avons tenté de traduire en image. Les hommes ne sont rien sans les mots. Ce sont eux qui nous nomment et font de nous des êtres réellement vivants. C'est par eux que nous combattons nos peurs et que nous parvenons à faire la paix. Aujourd'hui, la société manque de mots, elle préfère la barbarie à la culture, vois-tu, ma chérie. Je n'écoutais que d'une oreille distraite. Les HOMMOTS infusaient en moi. Je n'avais nul besoin de parlottes pour comprendre ces choses-là. Ils avaient à la fois un côté animal et terriblement humain. Voilà ce qu'une petite fille de douze ans éprouvait en les voyant : un saisissement étrange et envoûtant. » (p. 69)

« Chaque lettre est constituée d'hommes imbriqués les uns dans les autres, comme un enchevêtrement de lianes, totalement nus et d'une beauté à couper le souffle. On ne reconnaît personne, les visages et les sexes sont dissimulés, qui par un bras qui par une jambe, un torse, des fesses, un pied... Certainement pas impudique, mon AMOUR est un hymne à la tendresse. Chaque HOMMOT relevait de la même technique opératoire, Phil et George ayant opté pour la neutralité : une photographie panoramique sur un fond blanc. Les HOMMOTS étaient constitués soit de lettres-hommes, soit de lettres-femmes. Un seul, TOLÉRANCE, était mixte et se composait d'un entrelacs à parts égales d'hommes et de femmes. Il y en avait en tout dix : AMOUR (hommes), PARTAGE (hommes), GARÇONS (femmes), LIBERTÉ (femmes), TOLÉRANCE (mixte), FILLES (hommes), VIVRE (femmes), ESPOIR (hommes), ESPRIT (femmes), DOUCEUR (hommes). » (p. 72)

Ce petit roman invite à la réflexion sur les critères que se donne une société pour organiser la vie. La fin du livre laisse un espoir aux lecteurs : l'humanisme n'est jamais totalement détruit…

■ Embardée, Christophe Léon, La Joie de Lire, coll. Encrage, 92 pages, 19 mars 2015, ISBN : 978-2889082667

Du même auteur : Le refus

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