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La faute par André Baudry

Publié le par Jean-Yves Alt

Cet article ne veut pas faire croire que les chambres correctionnelles de France ou des autres pays ont inscrit à leur rôle un nombre considérable d'affaires de mœurs. Je l'ai souvent écrit, la majorité des homophiles déroule son existence dans le devoir. Mais, comme chez les autres, il y a les faibles, les imprudents, les malchanceux. Il y a donc les procès. Et si je reviens sur ce sujet c'est parce que j'ai lu ceci :

« Il ne faut pas frapper plus fort les accusés parce qu'ils sont homosexuels et exagérer la gravité de leurs fautes. »

Qui dit cela ? Un procureur... en Suisse.

C'est ce que nous n'avons cessé de demander ici. C'est la raison d'être d'Arcadie. Pour tous : les mêmes devoirs, les mêmes droits. Les homophiles ne sont pas au-dessus des autres, donc sont soumis aux mêmes lois. Mais alors, ils n'ont pas à être poursuivis et condamnés plus sévèrement que les autres. Le procès en question concerne deux majeurs et deux mineurs, dont l'un âgé de moins de 16 ans. Le journal, qui sur deux longues colonnes, rapporte l'audience, écrit : « L'homosexualité est un grave problème : ce n'est pas en fermant les yeux sur lui qu'on le résoudra » et un peu plus loin : « D'une façon générale, comme cela fut relevé plusieurs fois au cours du procès, on met en Suisse romande les homosexuels au ban de la société et on est plus sévère pour eux que pour les autres délinquants.

Arcadie ne peut que s'associer pleinement à ce jugement. C'est parce que nous considérons l'homophilie comme un problème humain qui n'a jamais été sérieusement étudié que nous avons créé cette revue et que nous la maintiendrons. C'est parce qu'on a trop ricané des homophiles, c'est parce qu'ils se sont trop sottement manifestés parfois que ce problème est mal abordé. Arcadie a au moins le mérite de vouloir faire un peu la lumière, et de vouloir les homophiles perdus parmi les autres, sans singularités, sans excentricités. Certaines fameuses époques évoquées par des homophiles d'âge sont heureusement révolues. Et je n'approuve pas ceux qui les pleurent et ceux qui se plaignent de la sévérité de notre temps. La vie homophile n'est pas dans cette facilité, dans ce dévergondage, dans cette quête perpétuelle à travers chemins et établissements de genre douteux... La vie homophile, à laquelle chacun de nous est si peu préparé durant sa formation morale, intellectuelle, civique, exige donc à l'âge d'homme la reconsidération de sa destinée personnelle, de son action temporelle, de son intégration dans la société, de sa fusion dans le monde homophile. Tâche terrible. Tâche cruciale... Et à accomplir seul, la plupart du temps. N'est-ce pas, arcadiens à l'âge adulte, qui avez été seuls avec vous-mêmes pour trouver un équilibre ! Arcadie est là, maintenant... Et elle considère qu'il est de son devoir – pour le vrai bien de tous – d'éduquer les jeunes hommes et les jeunes filles qui se découvrent homophiles. Ou alors, comme leurs aînés, ils avanceront vaille que vaille, et demain, adultes, ils seront de ces homosexuels qui vivent dangereusement.., et qu'un jour, société ou tribunal jugeront plus sévèrement que les autres, qui eurent pourtant, pour eux, avec eux, toutes les vérités et toutes les écoles. Ce temps doit cesser. Au siècle des vérités – du moins le dit-on – il doit y avoir la vérité homophile.

C'est pourquoi la demande de ce procureur suisse est importante. C'est pourquoi la réforme du code de procédure pénale en France est capitale. M. le Procureur général près la Cour de Cassation Antonin Besson écrit (Le Monde, 12-02-59) : « Ce qui est nouveau c'est l'introduction de la notion de personnalité en vue de l'individualisation de la peine, en cas de condamnation. Elle doit permettre de prendre en considération non plus l'homo juridicus, ce pur produit de l'abstraction, mais l'homme réel, avec ses composantes biologiques, sociologiques et psychologiques. » Quel encouragement dans notre mission arcadienne ! Mais comme il est alors utile et nécessaire et urgent de mieux appréhender l'homophilie. L'appel que je lançais en décembre dernier à tous ceux qui sont intéressés par les problèmes de l'homme est plus que jamais d'actualité. Il faut qu'Arcadie, revue, même si c'est difficile, même si ce n'est pas notre génération qui profite des lumières nouvelles, il faut qu'Arcadie, toujours plus, toujours mieux, cherche à connaître les bases de l'homophilie. Que sont donc ces critiques, ces faux bruits, ces jugements téméraires, ces folies de haine et de jalousie dans le monde homophile lui-même quand il importe souverainement de se mieux connaître pour mieux vivre déjà; pour ceux qui, demain, naîtront marqués dans leur chair et dans leur âme de cette bouleversante inconnue ?... Que sont ces abandons d'homophiles venus un temps, à nos côtés, pour mener ce combat, et qui partent, légers et insouciants, parce que, dans leur égoïsme, ils n'ont pas encore trouvé les satisfactions éphémères de la vie sentimentale ou sexuelle; ils abandonnent... et je leur demande : qu'avez-vous obtenu ? Etes-vous plus heureux ? Avez-vous trouvé équilibre, joie ? Pourquoi ne voulez-vous plus aider Arcadie dans sa mission ? Ne vous a-t-elle vraiment rien donné ? Ne pourrait-elle vous donner demain ? Et associé à tous les autres arcadiens, ne pourriez-vous, déjà, trouver une douce satisfaction en facilitant la vie de certains autres ? Quel découragement pourrait envahir toute cette équipe d'Arcadie ! Et pourtant quelle énergie nous entendons toujours déployer pour sauver les homophiles et les placer dans la société ! Dans cet article déjà cité au sujet de ce procès de Locle, je lis encore : « On a relevé, lors du procès, que de larges milieux français ont presque érigé un culte de l'homosexualité. » Je veux espérer qu'on n'englobe pas Arcadie. Nous n'érigeons pas de culte homophile. Encore que, comme dans toutes les minorités, il y ait souvent parmi nous des martyrs. Nous prétendons plus simplement à l'égalité des droits et des devoirs. Dès le premier numéro de cette revue, je l'ai écrit « A côté des autres ».

Il n'y a pas faute à être homophile.

Exigeons des autres, humbles ou savants, à ne pas créer cette notion de faute. Exigeons des homophiles, enfin, à vivre hautement. Que l'amitié profonde et désintéressée soit leur culte. Alors, même si nous ignorons encore ce qu'est ontologiquement l'homophilie, on aura bien œuvré.

ANDRÉ BAUDRY

Arcadie n°64, André Baudry, avril 1959

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