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Kallio, Damien Alcantara

Publié le par Jean-Yves Alt

La collection « Regards », où est publié ce roman, regroupe des romans réalistes ou inspirés de faits réels, des histoires qui, nées du désir de mettre en mots la vie contemporaine, en proposent une vision esthétique et réflexive.

Dans « Kallio », il y a le présent, plat et immense, comme un paysage peint sur une toile dure qui cache le vide : Adrien est un étudiant français, timide et solitaire. Il souffre à s'intégrer, tout en enviant la vie facile et joyeuse de ses camarades. Pour sa dernière année de licence, il a décidé de venir à Helsinki et s'installe dans une résidence universitaire du quartier de Kallio.

Pour Adrien, cette année est un temps qu'il lui faut inventer, à plusieurs reprises. Sa principale difficulté est de se dire alors qu'il préfèrerait manœuvrer le verrou de sa porte sans faire de bruit. Il découvre progressivement que pour jouir de la vie, il faut accepter d'être privé de la perspective bienfaisante du passé qui fait espérer un futur.

« Visiblement, Adrien avait besoin de parler comme si tout ce qu'il avait gardé jusqu'alors jaillissait maintenant. Il avait rapidement terminé son verre et allait se resservir. Tuomas éloigna la bouteille et lui fit remarquer que l'alcool le rendait morose.

— Si tu es venu ici pour t'affranchir, tu y arriveras comme un grand. Pas besoin de ça pour te donner du courage.

La bienveillance de Tuomas le toucha. Il lui sourit, un peu bêtement, mais sincèrement parce que Tuomas avait raison. Il devait trouver seul le courage d'assumer son départ pour réussir son émancipation. » (p. 21)

Kallio, Damien Alcantara

Derrière les magnifiques décors de la Finlande que lui présente son ami Tuomas, il y a la peur et les souvenirs de la peur. Certes, il n'est pas facile pour Adrien de s'accepter tels qu'il est : attiré par les garçons. C'est en étant pleinement témoin du vécu de ses différents camarades, qu'il arrive peu à peu à sublimer ses problèmes réels au quotidien, de solitude et de peur, plutôt que de se trouver des subterfuges, pour faire comme si ces réalités n'existaient pas.

La peur est constitutive de la vie. Adrien n'est pas le seul à l'éprouver :

« Tuomas était inquiet, préoccupé. Adrien était venu ici pour ses études et il devait retourner chez lui à la fin de l'année universitaire. Et si le mois de janvier venait de débuter, la fin de l'année scolaire arrivait aussi vite que les jours s'allongeaient. Il venait de se séparer de Leena. Il venait d'aimer Adrien. Et s'ils devaient être séparés ? Tuomas avait l'impression d'avoir fait tant de mal que le retour de bâton serait effroyable. Il le pressentait. » (p. 57)

La narration de ce récit est particulièrement intéressante : au départ, le narrateur, omniscient, cherche à décrire les signes d'une homosexualité coincée afin de discipliner au mieux le flot des désirs d'Adrien, comme si ce narrateur cherchait lui-aussi à vivre un roman d'amour qu'il n'accepterait pas d'écrire. Puis peu à peu la motivation du bonheur va l'emporter : comme si, le narrateur comprenait en même temps qu'Adrien que la vie sociale est à inventer, que le désir, la revendication de toutes les choses sont à accepter.

La vie d'Adrien pourrait se résumer par ce tableau : un train en partance pour un pays froid avec un l'intérieur un jeune homme qui fuit son passé et redoute l'avenir.

Quand Adrien sort de chez lui (que le lecteur lit le livre), tout lui est donné, immuable et mouvant, sur la place principale où s'entrecroisent, se désirent, s'aiment, se jouent la comédie de l'abandon et du dépit, de la haine et des retrouvailles, des personnages soumis qui rêvent d'errance et de stabilité : la vie de chacun d'entre nous. La principale difficulté est de reconnaître et d'accepter notre propre obscurité.

■ Kallio, Damien Alcantara, Lyon, Editions de La Rémanence, collection Regards, 154 pages, juillet 2015, ISBN : 979-1093552262

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