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Le sens de l'honneur, Roland Godel

Publié le par Jean-Yves Alt

Gare aux fourvoiements !

Vous croyez vous cacher derrière une position amoureuse, mais en fait vous courez le risque de vous voir taxer d'usurpation par les personnes que vous impliquez dans votre jeu et vous vous retrouver comme piégé par votre peur de la réalité.

Yvan : « Parfois, j'ai l'impression que ma tête va exploser. La boxe et mon sac de frappe, c'est le meilleur truc que j'ai trouvé pour évacuer. Le résultat, c'est que je me barre le plus souvent possible et que j'évite de raconter à ma vieille ce que je fais et ce que je pense. […] Ce qu'elle supporte pas, c'est qu'on touche à notre honneur. C'est son idée fixe. Pour elle, l'histoire entre Sandra et Thomas, c'était le déshonneur pour nous trois. C'est pour ça que je devais défendre ma sœur et, si possible, la venger pour laver notre honneur. » (p. 58)

C'est précisément pour ne s'être point assez souciés de la réalité, que les protagonistes de cette histoire, notamment Thomas et Yvan, sont amenés à se raconter, tout à tour, après la mort de Sandra tuée par deux coups de poing donnés par Yvan.

Le sens de l'honneur, Roland Godel

Le lecteur découvre peu à peu, dans ce court roman, la connivence naïve qui pouvait exister entre Thomas et les deux filles.

Thomas : « Je ne voulais pas faire de peine à ta sœur. Je disais à Sandra qu'on devait rester hyper discrets. On se voyait loin du collège, parfois dans le parc. Eh oui, dans le parc, mon vieux ! […] On a quand même fini par tomber sur Pauline, un soir qu'on se baladait en ville. J'ai eu droit au grand spectacle : crachat et gifle. C'était affreux, j'aurais voulu être à des kilomètres ! Après ça, Pauline s'est accrochée encore plus. Elle pleurait sur mon épaule, elle me disait qu'elle était tellement amoureuse qu'elle me pardonnerait tout si je coupais les ponts avec Sandra. Je sais, j'ai été couard. Je n'ai pas eu le courage de lourder l'une des deux. Je repoussais le moment. J'étais partagé. […] À un moment, j'ai pensé que ce serait peut-être mieux de garder Pauline, pour rester pote avec toi. Mais tu avais l'air de te foutre complètement que je sorte avec elle ou pas. » (pp. 44-46)

Pauline : « Je suis peut-être dingue, mais je me demande s'il n'y avait pas un truc louche entre mon frère et Sandra. Il la jouait comme s'il se fichait complètement de tout ce qu'elle fabriquait, mais quand je parlais d'elle et de Thomas, je sentais bien que ça le remuait. Il ne disait rien, têtu et renfermé, mais ça le faisait tiquer. J'ai l'impression qu'il ne digérait pas que cette traînée se soit mise à draguer son copain. Bon, on va dire que c'est normal si mon grand frère était en colère contre Sandra à cause de ce qu'elle me faisait. Mais des fois, on aurait dit qu'il était vexé lui-même, personnellement. » (p. 37)

Très vite, égaré, titillé puis aiguillonné par l'écriture de Roland Godel, le lecteur cerne l'ampleur de l'affaire et ne manque pas de goûter à la grave méditation qui lui est proposée. Car il s'agit bien là, sous la seule apparente jalousie de collégiens, d'une nouvelle variation sur ce qu'Aragon appela en son temps le « mentir-vrai ».

Yvan : « J'ai redit à l'inspecteur qu'elle m'avait traité d'ordure et de taré. C'était pas un mensonge, c'était juste le début de ce qu'elle m'avait dit. Le reste, je l'ai gardé pour moi. Je causerai jamais à ces flics de ce qui les regarde pas. Je pourrai jamais dire la vérité. De toute façon, personne comprendrait. » (p. 55)

Yvan cache sa peur d'aimer un être en particulier : peut-être a-il cru que cela rachèterait le reste ? Le manque définitif de compassion dans lequel il vit :

Yvan : « Ma mère... Elle voulait tellement que je protège ma petite sœur. Comme si elle était un pauvre petit ange fragile. Moi, je sais qu'il y a pas d'anges sur cette terre ! Ce qui me gonfle avec ma vieille, c'est qu'elle attend tellement de moi. J'en ai un peu causé au psychologue, et ça l'a bien branché. Depuis que je suis petit, ma mère arrête pas de répéter des trucs du genre : "Comme je suis fière de toi mon grand, tu es si fort, tu es l'homme de la famille." Logique, vu que mon vieux s'est tiré juste avant la naissance de Pauline ! » (p. 57)

Que la gravité de l'interrogation n'effarouche pas le lecteur : ce roman répond en n'ennuyant jamais, mais au contraire en captivant toujours, à chacune de ses pages toutes pleines de nostalgies amoureuses et de réflexions sur la violence.

Sandra : « Ce sont les adultes qui nous bassinent avec le sens de l'honneur, la vengeance, les règlements de comptes. Nous, on est des enfants, avec nos joies, nos peines et nos envies. Des enfants devenus trop vite ados, qui ne savent pas ce qu'ils font. » (p. 82)

■ Le sens de l'honneur, Roland Godel, Oskar éditeur, Collection Court métrage, 83 pages, janvier 2014, ISBN : 979-1021401488

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