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Le vrai sexe par Michel Foucault

Publié le par Jean-Yves Alt

Ceci est, avec quelques ajouts, le texte français de la préface à l'édition américaine d'Herculine Barbin, dite Alexina B. Cette édition comporte en appendice la nouvelle de Panizza, Un scandale au couvent, qui est inspirée par l'histoire d'Alexina ; Panizza avait dû la connaître à travers la littérature médicale de l'époque. En France, les mémoires d'Herculine Barbin ont été publiées aux éditions Gallimard et Un scandale au couvent se trouve dans un recueil de nouvelles de Panizza, publié sous ce titre général par les éditions de la Différence. C'est René de Ceccatty qui m'avait signalé le rapprochement entre le récit de Panizza et l'histoire d'Alexina B.

Avons-nous vraiment besoin d'un vrai sexe ? Avec une constance qui touche à l'entêtement, les sociétés de l'Occident moderne ont répondu par l'affirmative. Elles ont fait jouer obstinément cette question du « vrai sexe » dans un ordre de choses où on pouvait s'imaginer que seules comptent la réalité des corps et l'intensité des plaisirs.

Longtemps, toutefois, on n'a pas eu de telles exigences. Le prouve l'histoire du statut que la médecine et la justice ont accordé aux hermaphrodites. On a mis bien longtemps à postuler qu'un hermaphrodite devait avoir un seul, un vrai sexe. Pendant des siècles, on a admis tout simplement qu'il en avait deux. Monstruosité qui suscitait l'épouvante et appelait les supplices ? Les choses, en fait, ont été beaucoup plus compliquées. On a, c'est vrai, plusieurs témoignages de mises à mort, soit dans l'Antiquité, soit au Moyen Age. Mais on a aussi une jurisprudence abondante et d'un tout autre type. Au Moyen Age, les règles de droit — canonique et civil — étaient sur ce point fort claires : étaient appelés hermaphrodites ceux en qui se juxtaposaient selon des proportions qui pouvaient être variables, les deux sexes.

En ce cas, c'était le rôle du père ou du parrain (de ceux, donc, qui « nommaient » l'enfant), de fixer, au moment du baptême, le sexe qui allait être retenu. Le cas échéant, on conseillait de choisir celui des deux sexes qui paraissait l'emporter, ayant « le plus de vigueur » ou « le plus de chaleur ». Mais plus tard, au seuil de l'âge adulte, lorsque venait pour lui le moment de se marier, l'hermaphrodite était libre de décider lui-même s'il voulait toujours être du sexe qu'on lui avait attribué, ou s'il préférait l'autre. Seul impératif : n'en plus changer, garder jusqu'à la fin de ses jours celui qu'il avait déclaré alors, sous peine d'être considéré comme sodomite. Ce sont ces changements d'option et non pas le mélange anatomique des sexes qui ont entraîné la plupart des condamnations d'hermaphrodites dont on a gardé la trace en France, pour la période du Moyen Age et de la Renaissance.

A partir du XVIIIe siècle, les théories biologiques de la sexualité, les conditions juridiques de l'individu, les formes de contrôle administratif dans les Etats modernes ont conduit peu à peu à refuser l'idée d'un mélange des deux sexes en un seul corps et à restreindre par conséquent le libre choix des individus incertains. Désormais, à chacun, un sexe et un seul. A chacun son identité sexuelle première, profonde, déterminée et déterminante ; quant aux éléments de l'autre sexe qui éventuellement apparaissent, ils ne peuvent être qu'accidentels, superficiels ou même tout simplement illusoires. Du point de vue médical, cela veut dire qu'en présence d'un hermaphrodite, il ne s'agira plus de reconnaître la présence de deux sexes juxtaposés ou entremêlés, ni de savoir lequel des deux prévaut sur l'autre ; mais de déchiffrer quel est le vrai sexe qui se cache sous des apparences confuses ; le médecin aura en quelque sorte à déshabiller les anatomies trompeuses et à retrouver, derrière des organes qui peuvent avoir revêtu les formes du sexe opposé, le seul vrai sexe. Pour qui sait regarder et examiner, les mélanges de sexes ne sont que des déguisements de la nature : les hermaphrodites sont toujours des e pseudo-hermaphrodites ». Telle est du moins la thèse qui a eu tendance à s'accréditer, au XVIIIe siècle, à travers un certain nombre d'affaires importantes et passionnément discutées.

Du point de vue du droit, cela impliquait évidemment la disparition du libre choix. Ce n'est plus à l'individu de décider de quel sexe il veut être, juridiquement ou socialement ; mais c'est à l'expert de dire quel sexe la nature lui a choisi, et auquel par conséquent la société doit lui demander de se tenir. La justice, s'il faut faire appel à elle (lorsque par exemple quelqu'un est soupçonné de ne pas vivre sous son vrai sexe et de s'être abusivement marié), aura à établir ou à rétablir la légitimité d'une nature qu'on n'a pas suffisamment bien reconnue. Mais si la nature, par ses fantaisies ou accidents, peut « tromper » l'observateur et cacher pendant un temps le vrai sexe, on peut bien soupçonner aussi les individus de dissimuler la conscience profonde de leur vrai sexe et de profiter de quelques bizarreries anatomiques pour se servir de leur propre corps comme s'il était d'un autre sexe. En bref, les fantasmagories de la nature peuvent servir aux errements du libertinage. De là l'intérêt moral du diagnostic médical du vrai sexe.

Je sais bien que la médecine du XIXe siècle et du XXe a corrigé beaucoup de choses dans ce simplisme réducteur. Nul ne dirait plus aujourd'hui que tous les hermaphrodites sont « pseudo- », même si on restreint considérablement un domaine dans lequel on faisait entrer autrefois, pêle-mêle, beaucoup d'anomalies anatomiques diverses. On admet aussi, avec d'ailleurs beaucoup de difficultés, la possibilité pour un individu d'adopter un sexe qui n'est pas biologiquement le sien.

Pourtant l'idée qu'on doit bien avoir finalement un vrai sexe est loin d'être tout à fait dissipée. Quelle que soit sur ce point l'opinion des biologistes, on trouve au moins à l'état diffus, non seulement dans la psychiatrie, la psychanalyse, la psychologie, mais aussi dans l'opinion courante, l'idée qu'entre sexe et vérité, il existe des relations complexes, obscures, et essentielles. On est, c'est certain, plus tolérant à l'égard des pratiques qui transgressent les lois. Mais on continue à penser que certaines d'entre elles insultent à « la vérité » : un homme « passif », une femme « virile », des gens de même sexe qui s'aiment entre eux : on est disposé peut-être à admettre que ce n'est pas une grave atteinte à l'ordre établi ; mais on est assez prêt à croire qu'il y a là quelque chose comme une « erreur ». Une « erreur » entendue au sens le plus traditionnellement philosophique : une manière de faire qui n'est pas adéquate à la réalité ; l'irrégularité sexuelle est perçue peu ou prou comme appartenant au monde des chimères. C'est pourquoi on se défait assez difficilement de l'idée que ce ne sont pas des crimes ; mais moins aisément encore de la suspicion que ce sont des « inventions » complaisantes, mais inutiles de toute façon et qu'il vaudrait mieux dissiper. Réveillez-vous, jeunes gens, de vos jouissances illusoires ; dépouillez vos déguisements et rappelez-vous que vous avez un sexe, un vrai.

Et puis on admet aussi que c'est du côté du sexe qu'il faut chercher les vérités les plus secrètes et les plus profondes de l'individu ; que c'est là qu'on peut le mieux découvrir ce qu'il est et ce qui le détermine ; et si pendant des siècles on a cru qu'il fallait cacher les choses du sexe parce qu'elles étaient honteuses, on sait maintenant que c'est le sexe lui-même qui cache les parties les plus secrètes de l'individu : la structure de ses fantasmes, les racines de son moi, les formes de son rapport au réel. Au fond du sexe, la vérité.

Au point de croisement de ces deux idées — qu'il ne faut pas nous tromper en ce qui concerne notre sexe, et que notre sexe recèle ce qu'il y a de plus vrai en nous — la psychanalyse a enraciné sa vigueur culturelle. Elle nous promet à la fois notre sexe, le vrai, et toute cette vérité de nous-même qui veille secrètement en lui.

Dans cette étrange histoire du « vrai sexe », le mémoire d'Alexina Barbin est un document. Il n'est pas unique, mais il est assez rare. C'est le journal ou plutôt les souvenirs laissés par un de ces individus auxquels la médecine et la justice du XIXe siècle demandaient avec acharnement quel était leur véritable identité sexuelle.

Elevée comme une jeune fille pauvre et méritante dans un milieu presque exclusivement féminin et fortement religieux, Herculine Barbin, surnommée dans son entourage Alexina, avait été finalement reconnue comme un « vrai » garçon ; obligé de changer de sexe légal, après une procédure judiciaire et une modification de son état-civil, il fut incapable de s'adapter à son identité nouvelle et finit par se suicider. Je serais tenté de dire que l'histoire était banale – n'étaient deux ou trois choses que lui donnent une particulière intensité.

La date, d'abord. Vers les années 1860-1870, on est justement à une de ces époques où s'est pratiqué avec le plus d'intensité la recherche de l'identité dans l'ordre sexuel : sexe vrai des hermaphrodites, mais aussi identification des différentes perversions, leur classement, leur caractérisation, etc. ; bref, le problème de l'individu et de l'espèce dans l'ordre des anomalies sexuelles. C'est sous le titre de Question d'identité que fut publié en 1860 dans une revue médicale la première observation sur A.B. ; c'est dans un livre sur la Question médicolégale de l'identité que Tardieu a publié la seule partie de ses souvenirs qu'on ait pu retrouver. Herculine-Adélaïde Barbin ou encore Alexina Barbin ou encore Abel Barbin, désigné dans son propre texte soit sous le prénom d'Alexina soit sous celui de Camille, a été l'un de ces héros malheureux de la chasse à l'identité.

Avec ce style élégant, apprêté, allusif, un peu emphatique et désuet qui était pour les pensionnats d'alors non seulement une façon d'écrire, mais une manière de vivre, le récit échappe à toutes les prises possibles de l'identification. Le dur jeu de la vérité, que les médecins imposeront plus tard à l'anatomie incertaine d'Alexina, personne n'avait consenti à le jouer dans le milieu de femmes où elle avait vécu, jusqu'à une découverte que chacun retardait le plus possible et que deux hommes, un prêtre et un médecin, ont finalement précipitée. Ce corps un peu dégingandé, mal gracieux, de plus en plus aberrant au milieu de ces jeunes filles parmi lesquelles il grandissait, il semble que nul, en le regardant, ne le percevait ; mais qu'il exerçait sur tous, ou plutôt sur toutes, un certain pouvoir d'envoûtement qui embrumait les yeux et arrêtait sur les lèvres toute question. La chaleur que cette présence étrange donnait aux contacts, aux caresses, aux baisers qui couraient à travers les yeux de ces adolescentes était accueillie par tout le monde avec d'autant plus de tendresse que nulle curiosité ne s'y mêlait. Jeunes filles faussement naïves, ou vieilles institutrices qui se croyaient avisées, toutes étaient aussi aveugles qu'on peut l'être dans une fable grecque, quand elles voyaient sans le voir cet Achille gringalet caché au pensionnat. On a l'impression – si du moins on prête foi au récit d'Alexina – que tout se passait dans un monde d'élans, de plaisirs, de chagrins, de tiédeurs, de douceurs, d'amertume, où l'identité des partenaires et surtout celle de l'énigmatique personnage autour duquel tout se nouait était sans importance.

Dans l'art de diriger les consciences, on utilise souvent le terme de « discrétion ». Mot singulier qui désigne la capacité de percevoir les différences, de discriminer les sentiments et jusqu'aux moindres mouvements de l'âme, de débusquer l'impur sous ce qui paraît pur et de séparer dans les élans du cœur ce qui vient de Dieu et ce qui est insufflé par le Séducteur. La discrétion distingue, à l'infini s'il le faut ; elle a à être « indiscrète » puisqu'elle a à fouiller les arcanes de la conscience. Mais par ce même mot les directeurs de conscience entendent aussi l'aptitude à garder la mesure, à savoir jusqu'où ne pas aller trop loin, à se taire sur ce qu'il ne faut pas dire, à laisser au bénéfice de l'ombre ce qui deviendrait dangereux à la lumière du jour. On peut dire qu'Alexina a pu vivre pendant longtemps dans le clair-obscur du régime de « discrétion » qui était celui des couvents, des pensions, et de la monosexualité féminine et chrétienne. Et puis – ce fut son drame –, elle est passée sous un tout autre régime de e discrétion ». Celui de l'administration, de la justice et de la médecine. Les nuances, les différences subtiles qui étaient reconnues dans le premier n'y avaient plus cours. Mais ce qu'on pouvait taire dans le premier devait être dans le second manifesté et clairement partagé. Ce n'est plus, à vrai dire, de discrétion qu'il faut parler, mais d'analyse.

Les souvenirs de cette vie, Alexina les a écrits une fois découverte et établie sa nouvelle identité. Sa « vraie », et « définitive » identité. Mais il est clair que ce n'est pas du point de vue de ce sexe enfin trouvé ou retrouvé qu'elle écrit. Ce n'est pas l'homme qui parle enfin, essayant de se rappeler ses sensations et sa vie du temps qu'il n'était pas encore « lui-même ». Quand Alexina rédige ses mémoires, elle n'est pas très loin de son suicide ; elle est toujours pour elle-même sans sexe certain ; mais elle est privée des délices qu'elle éprouvait à n'en pas avoir ou à n'avoir pas tout à fait le même que celles au milieu desquelles elle vivait, et qu'elle aimait, et qu'elle désirait si fort. Ce qu'elle évoque dans son passé, ce sont les limbes heureuses d'une non-identité, que protégeait paradoxalement la vie dans ces sociétés fermées, étroites et chaudes où on a l'étrange bonheur, à la fois obligatoire et interdit, de ne connaître qu'un seul sexe ; ce qui permet d'en accueillir les gradations, les moirures, les pénombres, les coloris changeants comme la nature même de leur nature. L'autre sexe n'est pas là avec ses exigences de partage et d'identité, disant : « si tu n'es pas toi-même, exactement et identiquement, alors tu es moi. Présomption ou erreur, peu importe ; tu serais condamnable si tu en restais là. Rentre en toi-même ou rends-toi et accepte d'être moi ». Alexina, me semble-t-il, ne voulait ni l'un ni l'autre. Elle n'était pas traversée de ce formidable désir de rejoindre l' « autre sexe » que connaissent certains qui se sentent trahis par leur anatomie ou emprisonnés dans une injuste identité. Elle se plaisait, je crois, dans ce monde d'un seul sexe où étaient toutes ses émotions et tous ses amours, à être « autre » sans avoir jamais à être « de l'autre sexe ». Ni femme aimant les femmes, ni homme caché parmi les femmes, Alexina était le sujet sans identité d'un grand désir pour les femmes ; et pour ces mêmes femmes elle était un point d'attirance de leur féminité et pour leur féminité, sans que rien les force à sortir de leur monde entièrement féminin.

La plupart du temps, ceux qui racontent leur changement de sexe appartiennent à un monde fortement bisexuel ; le malaise de leur identité se traduit par le désir de passer de l'autre côté – du côté du sexe qu'ils désirent avoir ou auquel ils voudraient appartenir. Ici, l'intense monosexualité de la vie religieuse et scolaire sert de révélateur aux tendres plaisirs que découvre et provoque la non-identité sexuelle, quand elle s'égare au milieu de tous ces corps semblables.

Ni l'affaire d'Alexina, ni ses souvenirs ne semblent avoir, à l'époque, soulevé beaucoup d'intérêt. A. Dubarry, un polygraphe auteur de récits d'aventure et de romans médico-pornographiques, comme on les aimait tant à l'époque, a manifestement emprunté pour son Hermaphrodite plusieurs éléments à l'histoire d'Herculine Barbin (1). Mais c'est en Allemagne que la vie d'Alexina a trouvé un très remarquable écho. Il s'agit d'une nouvelle de Panizza, intitulée Un scandale au couvent. Que Panizza ait eu, par l'ouvrage de Tardieu, connaissance du texte d'Alexina, il n'y a rien d'extraordinaire : il était psychiatre et il a fait un séjour en France au cours de l'année 1881. Il s'y intéressa plus à la littérature qu'à la médecine, mais le livre sur la Question médico-légale de l'identité a dû lui passer entre les mains, à moins qu'il ne l'ait trouvé dans une bibliothèque allemande quand il y revint en 1881 et exerça pour quelque temps son métier d'aliéniste. La rencontre imaginaire entre la petite provinciale française au sexe incertain et le psychiatre frénétique qui devait mourir à l'asile de Bayreuth a de quoi surprendre. D'un côté, des plaisirs furtifs et sans nom qui croissent dans la tiédeur des institutions catholiques et des pensions de jeunes filles, de l'autre la rage anticléricale d'un homme chez qui s'entrelaçaient bizarrement un positivisme agressif et un délire de persécution au centre duquel trônait Guillaume II. D'un côté, d'étranges amours secrètes qu'une décision des médecins et des juges allait rendre impossibles ; de l'autre, un médecin qui après avoir été condamné à un an de prison pour avoir écrit le Concile d'Amour, un des textes les plus « scandaleusement » antireligieux d'une époque qui n'en a pourtant pas manqué, fut chassé de Suisse où il avait cherché refuge, après un « attentat » sur une mineure.

Le résultat est assez remarquable. Panizza a conservé quelques éléments importants de l'affaire : le nom même d'Alexina B., la scène de l'examen médical. Il a, pour une raison que je saisis mal, modifié les rapports médicaux (peut-être parce qu'utilisant ses propres souvenirs de lecture sans avoir le livre de Tardieu sous la main, il s'est servi d'un autre rapport qu'il avait à sa disposition et qui concernait un cas un peu semblable). Mais il a surtout fait basculer tout le récit. Il l'a transposé dans le temps, il a modifié beaucoup d'éléments matériels et toute l'atmosphère ; et surtout il l'a fait passer du mode subjectif à la narration objective. Il a donné à l'ensemble une certaine allure « XVIIIe siècle » : Diderot et la Religieuse n'ont pas l'air d'être bien loin. Un riche couvent pour jeunes filles de l'aristocratie ; une supérieure sensuelle portant à sa jeune nièce une affection équivoque ; des intrigues et des rivalités entre les religieuses ; un abbé érudit et sceptique ; un curé de campagne crédule et des paysans qui saisissent leurs fourches pour chasser le diable : il y a là tout un libertinage à fleur de peau et tout un jeu à moitié naïf de croyances pas tout à fait innocentes, qui sont tout aussi éloignés du sérieux provincial d'Alexina que de la violence baroque du Concile d'Amour.

Mais en inventant tout ce paysage de galanterie perverse, Panizza laisse volontairement au centre de son récit une vaste plage d'ombre : là précisément où se trouve Alexina.

Sœur, maîtresse, collégienne inquiétante, chérubin égaré, amante, amant, faune courant dans la forêt, incube qui se glisse dans les dortoirs tièdes, satyre aux jambes poilues, démon qu'on exorcise – Panizza ne présente d'elle que les profils fugitifs sous lesquels les autres la voient. Elle n'est rien d'autre, elle le garçon-fille, le masculin-féminin jamais éternel, que ce qui passe, le soir, dans les rêves, les désirs et les peurs de chacun. Panizza n'a voulu en faire qu'une figure d'ombre sans identité et sans nom, qui s'évanouit à la fin du récit sans laisser de trace. Il n'a même pas voulu la fixer par un suicide où elle deviendrait comme Abel Barbin un cadavre auquel des médecins curieux finissent par attribuer la réalité d'un sexe mesquin.

Si j'ai rapproché ces deux textes et pensé qu'ils méritaient d'être republiés ensemble, c'est d'abord parce qu'ils appartiennent à cette fin du XIXe siècle qui a été si fortement hantée par le thème de l'hermaphrodite – un peu comme le XVIIIe l'avait été par celui du travesti. Mais aussi parce qu'ils permettent de voir quel sillage a pu laisser cette petite chronique provinciale, à peine scandaleuse, dans la mémoire malheureuse de celui qui en avait été le personnage principal, dans le savoir des médecins qui ont eu à intervenir et dans l'imagination d'un psychiatre qui marchait, à sa manière, vers sa propre folie.

(1) A. Dubarry a ainsi écrit une longue série de récits sur le titre Les Déséquilibrés de l'amour ; il y a ainsi Le Coupeur de nattes, Les femmes eunuques, Les Invertis (vice allemand), Le plaisir sanglant, l'Hermaphrodite.

Arcadie n°323, Michel Foucault, novembre 1980

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