Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Jardins du New Jersey, Gary Krist

Publié le par Jean-Yves Alt

Superbe nouvelle (Tribus au nord du New Jersey) que l'histoire de ce fils de divorcés qui, de connivence avec sa mère, ex-femme de son père, tente de mettre celui-ci dans les bras... amicaux d'un quinquagénaire gay, pour rompre une solitude devenue trop coriace.

Papa se pose des questions et titille trop le nouveau mari de son ancienne femme.

Le « gay » en revanche, est bien dans sa peau et compréhensif. Une nouvelle étonnante où fils et ex-femme souhaite que père et ex-mari devienne « gai ».

« Au fait, Papa, commençai-je, sans lever les yeux de mon chevalet, Mona connaît ce type, ce journaliste de radio, c'est plutôt sa mère qui le connaît, en fait, c'est presque un parent, et on pourrait dire, enfin, je ne sais pas, qu'il est dans le même bateau que toi : la cinquantaine, il habite une maison...

— Il habite une maison, répéta mon père.

— Enfin quoi, tu sais, continuai-je, sentant la chaleur gagner mes oreilles. Nous avons pensé que tous les deux, vous auriez sans doute plein de choses en commun, je suppose.

— Étant donné que nous habitons tous les deux une maison », précisa mon père.

[…]

« Tu sais, j'y ai moi-même un peu réfléchi », dit-il ; il me regarda alors et leva les mains.

« Dis-le-moi, si ça te gêne de parler de ça. »

Je secouai la tête.

« Je veux dire, il ne s'agit pas d'amour et j'espère que ta mère a compris ça elle aussi parce que, je veux dire, il n'est pas question de ça. Mais un ami, quelqu'un qui sait ce que c'est – qui habite une maison, comme tu dis si bien. Nous pourrions discuter. »

Il récupéra ses lunettes et se mit à jouer avec les branches.

« Ta mère pense que comme ça je ficherai la paix à Stiva, je parie. Seigneur, c'est fou ce qu'elle sait s'y prendre, cette bonne femme ! » (pp. 19-21)

Jardins du New Jersey, Gary Krist

Les huit nouvelles de Gary Krist qui composent ce recueil « Jardins du New Jersey » sont d'une veine d'inspiration et d'une écriture tout à fait insolites. Une ironie tendre pour des lecteurs qui aiment fabriquer du bonheur à partir du désespoir.

La vie dérape mais donne toutes les apparences du désir de vivre. Des nouvelles qui rappellent le climat cher à David Leavitt.

■ Jardins du New Jersey, 8 nouvelles de Gary Krist, traduit de l'américain par Anouk Neuhoff, Editions Fixot, collection Bleu Noir, 1990, ISBN : 2876450747


Le texte de la nouvelle "Tribus au nord du New Jersey" se trouve dans les commentaires.

Commenter cet article

Jean-Yves Alt 22/10/2015 05:21

Tribus au nord du New Jersey
Une des premières choses qu'on m'ait rapportée au sujet du mari de ma mère était qu'un jour il avait essayé de donner un pourboire à son dentiste. Il est originaire de Tchécoslovaquie – son vrai nom est Stiva Grencek –, et il n'est pas vraiment au courant des manières américaines. Juste avant son départ de Bratislava, à ce qu'on raconte, quelqu'un lui avait dit qu'en Amérique il fallait donner des pourboires à tout le monde, c'était l'usage. Stiva avait pris la leçon à cœur ; trois semaines après son arrivée dans le New Jersey, il était allé chez le dentiste pour qu'on lui mette son premier plombage américain. Tout s'était déroulé sans la moindre anicroche — il n'avait absolument rien senti — et lorsque le dentiste lui avait dit de se rincer, juste au moment où le dossier du fauteuil se relevait avec son murmure électrique, Stiva avait essayé de glisser un billet d'un dollar dans la poche du gars. Le dentiste l'avait regardé, les yeux écarquillés.
« Suffit pas ? » avait demandé le mari de ma mère. Cette histoire, je la tenais de mon père, alors je suppose que je n'aurais pas dû la prendre au pied de la lettre. Mais lorsque vous êtes en troisième, vous croyez encore la plupart des choses que vous raconte votre père (du moins, c'était mon cas, mais j'ai toujours été un peu en retard). Et puis, à dire vrai, cela ressemble bien à Stiva. Pour sûr, aujourd'hui, il a à peu près pigé – maintenant qu'il s'appelle Steve Green et qu'il a épousé ma mère – mais il est encore comme ça pour certains trucs. Maladroit. Pas vraiment à son aise. Ou, à en croire mon père, stupide.
Nous étions contre ce mariage, mon père et moi. Je suppose que nous pensions que Maman aurait pu trouver mieux. Non que nous ne lui en ayons jamais touché mot – Dieu nous garde de lui dire ce qu'elle a à faire ! – mais nous nous plaisons à voir en Maman une personne, disons, supérieure, de la race des femmes raffinées, tandis que Stiva, eh bien, s'il reste des paysans en Tchécoslovaquie, Stiva devait en être un. Il est épais – musclé, je suppose – mais plutôt petit, avec des cheveux blonds clairsemés et quasiment pas de sourcils. Ma mère est grande et élégante. Elle a de longs cheveux ondulés, brun roux, avec des mèches blondes qu'elle se fait refaire toutes les six semaines environ. Elle porte des lunettes de soleil Seren geti, d'énormes bijoux en argent et des bas de teinte sombre. Mon père dit toujours que si elle vend tant de maisons, c'est parce qu'avec elle toutes les maisons ont un air plus raffiné.
« Elle porte une maison, comme les autres femmes portent des colliers », c'est comme ça qu'il dit.
Depuis leur divorce, mon père habite à trois rues de chez ma mère à Teaneck. Il y a des gens qui trouvent ça bizarre, mais en fait cela s'explique très bien. Mes parents se sont quittés en excellents termes, même si ma mère est celle qui a plus ou moins imposé la séparation (d'après elle, mon père ne sera jamais qu' « un vieux célibataire endurci »). Alors, quand l'agence de ma mère a eu cette maison formidable dans le quartier, elle n'a pas pu supporter de la vendre à des inconnus. Elle l'a donc vendue à mon père. Et, au début, cela a très bien marché : je pouvais dîner avec ma mère dans une de mes maisons et aller prendre le dessert avec mon père dans l'autre. Et puis, nous vivions tous assez près les uns des autres pour pouvoir nous surveiller mutuellement.
Ensuite Stiva est arrivé. Il est mécanicien à la station Exxon, sur la Route 46. Ma mère l'a rencontré il y a deux ans, quand sa Honda est tombée en panne alors qu'elle allait faire visiter une maison à Fort Lee. Plus tard, Maman nous a raconté que Stiva avait réparé sa transmission avec la virtuosité d'un véritable artiste. Et puis elle aimait son accent. Alors ils ont commencé à se voir régulièrement. Six mois après, ils étaient fiancés.
Ce fut en fait lors du mariage que mon père et Stiva passèrent pour la première fois plus de quelques minutes ensemble. C'était le mois de juin, et la réception se tenait dans le jardin à l'arrière de la vieille maison – disposées sur des tables, à l'ombre des peupliers italiens, il y avait de la charcuterie, de la salade verte, et aussi six caisses de champagne espagnol. C'était une journée fraîche et ensoleillée, et la forte brise qui soufflait ne cessait de rabattre le bout des nappes en papier dans la salade de pommes de terre. Il y avait des abeilles partout : elles voltigeaient au-dessus du dindonneau et se noyaient dans les verres de tous les invités. Trois personnes – y compris le pasteur qui avait procédé à la cérémonie – se firent piquer et durent partir de bonne heure. Mais ma mère était bien décidée à ce que la réception soit réussie. Sautillant d'une table à l'autre, elle chassait les abeilles et racontait des blagues qu'aucun convive n'avait l'air de trouver aussi drôles qu'elle. Ils avaient tous trop peur des abeilles, je pense.
Elle avait placé mon père juste entre moi et ma petite amie, Mona, à la table située à côté de la cabane à outils, aussi loin de Stiva que possible. Elle était embêtée, ça se voyait, mais elle redoutait que mon père ne fasse une réflexion à Stiva s'ils étaient plus près. Je commençais à m'inquiéter, moi aussi. Environ à la moitié de la réception, Papa avait déjà bu beaucoup de champagne et s'était mis à vanter les « qualités humaines incomparables » de ma mère : c'était, je le savais, un signal de danger. Mona et moi essayâmes de discuter avec lui du budget de pop-corn pour micro-ondes auquel travaillait son agence de publicité, mais il ne marchait pas. Puis, au moment précis où nous pensions l'avoir convaincu de venir faire avec nous une petite promenade autour du pâté de maisons, il se mit debout sur ses jambes flageolantes et annonça :
« Un toast ! »
Le silence se fit dans le jardin ; on n'entendait plus que le bruit des abeilles bourdonnant autour du gâteau de mariage. Ma mère se tourna vers nous depuis l'autre bout du jardin, une expression de panique sur le visage.
« Je voudrais qu'on porte un toast en l'honneur de mon adorable femme, commença mon père.
― Ex-femme, ex-femme, marmotta Mona.
― A mon adorable ex-femme », corrigea mon père. Il ramassa son verre de champagne en plastique et le leva.
« Une femme toute de grâce et d'élégance, de caractère et de bon goût, à certains égards », ajouta-t-il. Je vis Mona avaler difficilement.
Pour utiliser une métaphore que tout le monde ici comprendra, c'est une Rolls Royce dans le garage de la vie. Qu'elle doive maintenant partager ce garage avec, disons, une triste importation européenne... »
Mona et moi l'attrapâmes de chaque côté et le fîmes rasseoir dans son fauteuil.
« A Evelyn et Stiva ! » lança, secourable, quelqu'un d'une autre table.
« Bravo, bravo ! » répondit un autre ; puis, tout le monde – excepté mon père, dont nous tenions les bras serrés contre ses flancs – but à la santé du jeune couple.
Stiva n'a jamais vraiment pardonné ce toast à mon père, et ils ont beau avoir déclaré une trêve instable depuis l'incident, ils passent leur temps à enfreindre le cessez-le-feu. En attendant, moi, je me retrouve tiraillé entre les deux. Je m'efforce de dormir une fois chez l'un une fois chez l'autre, mais si je loupe une nuit chez l'un ou chez l'autre, il me faut en subir les conséquences : voir mon père se morfondre en répétant combien on doit mieux manger chez ma mère, tandis que Stiva me regarde avec des yeux soupçonneux, flairant un complot père-fils à son encontre.
Et puis il y a ma mère.
« Il faut que nous fassions quelque chose pour ces garçons », nous dit-elle un soir à Mona et moi pendant le dîner.
A la suite d'une dispute téléphonique entre mon père et Stiva, elle nous avait emmenés au « La Crêpe » de l'avenue de Paramus pour une conférence au sommet. Apparemment, mon père avait téléphoné et avait demandé à parler à la « douce moitié » de Stiva. Stiva, ne comprenant pas la formule innocente » de mon père (selon sa propre expression), s'était énervé et l'avait traité de « voyou ». A partir de là, la conversation avait dégénéré, jusqu'au moment où ma mère était parvenue à ramper derrière le canapé et à débrancher le téléphone.
« On dirait que ton père a du mal à s'adapter aux événements, déclara ma mère alors que nous dégustions nos cafés au lait. Il passe trop de temps tout seul, je crois. Il lui faut un ami, quelqu'un de son âge, qui soit, je pense, dans la même situation. »
Elle reposa sa tasse et ses bracelets tintèrent contre la soucoupe.
« Vous voyez des candidats possibles ? »
Je pensai aussitôt à M. Kingston, le prof de travaux manuels du collège, et à M. Knoeflhorn, le pharmacien aux gros biceps, mais ni l'un ni l'autre, même de loin, ne semblait envisageable comme compagnon de mon père. En fait, il n'y avait personne que je puisse imaginer avec mon père, et surtout pas un homme. Il faut du temps pour s'habituer à ces choses.
« J'y suis ! » s'exclama soudain Mona.
Le visage de ma mère s'éclaira.
« Qui ? demanda-t-elle en se penchant en avant avec un air de conspiratrice.
– Ernest Barnes, le frère du premier mari de ma mère. »
Mona prit une poignée de ses longs cheveux roux via lacé et, d'un geste vif, les rejeta derrière son épaule.
« Vous ne l'avez jamais rencontré, mais il est très gentil. Il est journaliste à la radio, il habite Dumont. »
Je regardai Mona ; je ne sais pourquoi, mais elle m'avait agacé. Elle dut s'en rendre compte, car, sous la table, je sentis sa main qui me pressait le genou comme pour me rassurer.
« Jamais été marié », ajouta-t-elle.
Le sourcil de ma mère se dressa.
« Quel âge ? demanda-t-elle.
— Dans les cinquante-cinq ans. Assez gros, pourrait-on dire. Mais un type tout à fait normal. Il serait parfait. »
Ma mère se carra dans sa chaise et tapa une fois dans ses mains.
« Merveilleux, fit-elle. Josh, je compte sur toi pour faire entrer cette idée dans la tête de ton père. Tu crois que tu pourras te débrouiller ? »
Je hochai la tête, résigné : ce que nous faisions était sans doute pour le bien de mon père. Il avait vraiment besoin de quelqu'un, quelqu'un qui avait traversé ces épreuves qu'il fallait traverser, peu importe lesquelles.
« Et vous, Mona, continua ma mère, vous pouvez vous occuper d'Ernest ? »
Mona sourit.
« Il aime qu'on l'appelle Ern, dit-elle. J'attendrai le feu vert de Josh, et puis nous arrangerons un rendez-vous.
— Alors, c'est réglé, dit ma mère en se tamponnant délicatement les lèvres avec sa serviette. Maintenant, pour Stiva... Josh, j'aurai besoin de ton aide de ce côté-là aussi. J'ai pensé que ce serait une bonne idée que tu demandes à Stiva de t'apprendre à réparer les voitures.
— Les voitures ? », fis-je en gémissant.
Je détestais les voitures. Toutes les voitures que j'avais eues entre les mains m'avaient semblé n'en faire qu'à leur tête. J'étais tellement mauvais conducteur, en fait, que Mona refusait de monter avec moi si elle ne tenait pas le volant.
« Il faut vraiment que ce soit des voitures ? demandai-je.
— Oh, enfin, Josh ! reprit ma mère. C'est la grande passion de Stiva. Il serait flatté si tu lui demandais. »
Je levai les yeux de mon café et constatai que ma mère et Mona me regardaient toutes les deux avec la même expression implorante. Je soupirai.
« Il y a des soldes de salopettes au Gap d'à côté, dis-je.
— C'est moi qui paie ! » s'exclama ma mère, manifestement ravie.
Elle prit alors ma main dans une des siennes et celle de Mona dans l'autre.
« Je sais que si nous travaillons ensemble à cette affaire, nous pouvons réussir », dit-elle, et je sentis soudain une délicieuse bouffée de son parfum au lilas me caresser les narines.
« Je veux que nous soyons tous heureux, dit-elle en rapprochant nos mains sur la table. Heureux comme une nichée de pinsons. »
Mon père et moi jouions au scrabble dans le salon. C'était un mercredi soir, à la mi-juillet, et il faisait chaud – une de ces soirées chaudes et humides où les alarmes de voiture paraissent se déclencher sans la moindre raison. Nous avions ouvert absolument toutes les fenêtres, et nous entendions le bruit de la circulation sur la Route 4 : celle-ci passait derrière la maison, juste après la clôture du jardin. Comme la maison se trouvait dans une légère courbe de la route, au pied même d'une longue pente assez douce, nous entendions toujours les camions géants qui changeaient de vitesse au moment où ils attaquaient la longue montée menant à Hackensack, à Fair Lawn, et à ces mystérieux endroits sur les hauteurs, à l'ouest de Pompton Lakes.
« Accepterais-tu "anaérobie" ? » me demanda mon père après un long silence. Il s'était plaint tout le long de la partie d'avoir trop de voyelles.
« Cela veut dire "ne favorisant pas le développement de la respiration pulmonaire", comme par exemple "l'haltérophilie, sport anaérobie". »
Je haussai le sourcil droit, comme Mona lorsqu'elle voulait exprimer le scepticisme.
« Est-ce que c'est dans le dictionnaire ? »
Mon père prit un air railleur et se mit à faire claquer ses pions en les posant un par un autour du mot « rob ».
« Si tu ne me crois pas, on peut vérifier », dit-il, joyeux.
Je renonçai. Mon père collectionnait les dictionnaires, des ouvrages spécialisés sur tous les sujets, de la géologie à l'entraînement des chevaux – et en général il n'était pas jusqu'à ses inventions les plus singulières qu'il n'arrivât à trouver dans l'un ou l'autre d'entre eux.
« Va pour "anaérobie" », dis-je finalement ; je fis le compte de ses points.
« Tu me parais bien silencieux ce soir, mon gars, remarqua mon père, tout en piochant dans les pions qui restaient. Tu ne t'es pas disputé avec Mona, au moins ? »
Je regardai mes pions. Avec trois « R », trois « I » et un « Q » dans mon jeu, je me dis que ce moment en valait bien un autre pour lui parler d'Ern Barnes.
« Au fait, Papa, commençai-je, sans lever les yeux de mon chevalet, Mona connaît ce type, ce journaliste de radio, c'est plutôt sa mère qui le connaît, en fait, c'est presque un parent, et on pourrait dire, enfin, je ne sais pas, qu'il est dans le même bateau que toi : la cinquantaine, il habite une maison...
— Il habite une maison, répéta mon père.
— Enfin quoi, tu sais, continuai-je, sentant la chaleur gagner mes oreilles. Nous avons pensé que tous les deux, vous auriez sans doute plein de choses en commun, je suppose.
— Étant donné que nous habitons tous les deux une maison », précisa mon père.
Il me taquinait, mais je me rendais compte que mes propos l'avaient secoué. Il ramassa son verre d'eau glacée, essuya de la main l'anneau humide qu'il avait laissé sur la table, puis reposa le verre.
« C'est une idée de ta mère, ça, pas vrai ? reprit-il.
— Euh... » commençai-je.
Les lumières baissèrent le temps que le réfrigérateur redémarre.
« Ben oui, c'est d'elle. »
Mon père enleva les lunettes d'écaille qu'il ne mettait que pour le scrabble ou pour lire. Il les posa sur la table devant lui.
« Tu sais, j'y ai moi-même un peu réfléchi », dit-il ; il me regarda alors et leva les mains.
« Dis-le-moi, si ça te gêne de parler de ça. »
Je secouai la tête.
« Je veux dire, il ne s'agit pas d'amour et j'espère que ta mère a compris ça elle aussi parce que, je veux dire, il n'est pas question de ça. Mais un ami, quelqu'un qui sait ce que c'est – qui habite une maison, comme tu dis si bien. Nous pourrions discuter. »
Il récupéra ses lunettes et se mit à jouer avec les branches.
« Ta mère pense que comme ça je ficherai la paix à Stiva, je parie. Seigneur, c'est fou ce qu'elle sait s'y prendre, cette bonne femme ! »
Je m'éclaircis la gorge.
« Il s'appelle Ern Barnes.
— C'est un nom à peu près normal. Il est à la radio, tu dis ? Qu'est-ce qu'il faut faire, un barbecue ou quelque chose ? Derrière, dans le jardin ? »
Il marchait dans la combine. Je n'arrivais pas à y croire.
« Un barbecue, ça me paraît bien. Mona a dit qu'il aimait le poulet.
— Un homme de goût, manifestement ».
Mon père rechaussa ses lunettes et entreprit de réagencer les pions sur son chevalet.
« J'appellerai Mona pour avoir des détails », dit-il. Puis, sans me regarder, il ajouta :
« On va compter tes trois minutes à partir de maintenant, si tu veux.
— Je veux », dis-je, et je tentai de me concentrer sur mes lettres.
Mais tout à coup une drôle de sensation me submergea. Je venais de contribuer à mettre mon père sur un coup. Je suppose qu'on pouvait appeler ça un coup. Comment appeler ça autrement ?
« Iris », annonçai-je finalement, impatient que mon tour soit fini.
Je plaçai mon « IRI » sur le jeu et calculai mon pauvre petit score.
« Iris, marmonna mon père en inclinant ses lunettes de façon à mieux voir le mot en question. Hum, en ajoutant "OS", on peut faire " Osiris ", pas vrai ?
— Nom propre ! m'écriai-je.
— Mais un mot tout ce qu'il y a de chic quand même, non ? »
Mon sourcil se dressa de nouveau. Une de nos règles maison disait que tout mot interdit pouvait être autorisé s'il était suffisamment chic et si vous promettiez que vous auriez pu faire autant ou même davantage de points avec un mot autorisé mais moins chic. C'était une des innovations de mon père, une variation destinée à pimenter ce qu'il considérait par ailleurs comme un jeu ennuyeux. Je le regardai et dis :
« Mais... fais donc.
— Ha ! s'écria-t-il en jetant ses deux lettres sur le tableau. Tu as bon cœur, fiston, je l'ai toujours dit. »
Pendant que je comptais ses points, il choisit ses deux autres lettres. Ensuite il se carra dans son fauteuil et secoua la tête.
« C'est de ta mère que tu tiens ça », dit-il en me regardant et en souriant avec mélancolie.
Avec la chaleur, de minuscules perles de sueur se formaient sur son nez.
« Ça... c'est sûr », chuchota-t-il.
Puis, dans un murmure :
« Evelyn. »
« Car-bu-ra-teur, prononça Stiva en indiquant un bout de métal crasseux avec un stylo Bic. Tu-bu-lure d'ad-mis-sion. »
C'était un samedi matin ensoleillé, et tous les deux, nous étions penchés sous le capot de la Honda de ma mère dans l'allée de la vieille maison. Je portais la salopette neuve encore raide que ma mère m'avait achetée. Stiva avait mis son bleu de mécanicien de tous les jours bien ample, il était couvert de taches de graisse et, cousu au fil orange au-dessus de la poche gauche, on lisait le nom de Steve. C'était notre premier cours de mécanique.
« Pom-pe à eau », continua-t-il, indiquant une autre partie du moteur.
Je hochai vaguement la tête. J'essayais de me souvenir de tout ce qu'il me racontait – c'était vraiment intéressant, avec tous ces fils, ces tubes et tout – mais je m'inquiétais aussi pour ma chemise, dont la manche s'était déchirée sur quelque chose pendant que j'essayais de faire la vidange. C'était une de mes chemises préférées.
« Et ça, c'est quoi ? » demanda vivement Stiva, en me montrant quelque chose qu'il avait cité à peine une minute avant.
Cela ressemblait à une version mécanique des hydres que nous étudiions au microscope en cours de biologie.
« Alternateur ? » tentai-je.
Les sourcils de Stiva s'affaissèrent.
« Al-lu-cœur, me corrigea-t-il, puis il sourit. C'est très dur au début, je sais. »
Il me donna un léger coup de poing contre l'épaule en disant :
« Ce vieux Steve te montre comment réparer, pas de problème. Dans trois semaines, tu en sais assez et on bosse ensemble. »
Je hochai la tête et souris, me demandant si je venais d'accepter d'aller travailler avec lui à la station Exxon dans trois semaines, ou s'il avait proposé en plaisantant qu'on ouvre notre propre garage.
« Bien sûr, dis-je.
— C'est formidable, non ? La façon dont tout cela fonctionne ? Très logique. »
La veille au soir, quand je lui avais demandé de me donner des leçons de mécanique, Stiva avait été tellement enchanté qu'il m'avait serré dans ses bras.
« Hé, Evelyn ! avait-il crié à ma mère dans la cuisine, Josh veut prendre des cours de mécanique auto. Avec moi !
— C'est merveilleux, chéri, avait répondu ma mère en entrant dans le salon.
— Un peu que c'est merveilleux », s'était-il exclamé.
Puis il avait pris ma mère dans ses bras et l'avait embrassée – un long baiser étonnamment sérieux.
« Stiva, mon chéri », avait dit ma mère.
Elle le repoussait, mais elle souriait.
« Tiens-toi bien. »
En tout cas, c'était à croire qu'il y avait bel et bien quelque chose de merveilleux dans cette histoire. Je n'avais pour ainsi dire jamais regardé sous le capot d'une voiture auparavant, tout était donc nouveau pour moi, et plus intéressant que je ne me l'étais imaginé. Stiva m'expliqua comment l'essence arrivait, se mélangeait à l'air, puis passait dans les cylindres, s'enflammait, et actionnait les pistons. Et il y avait quelque chose d'ahurissant à le voir travailler sur un moteur. Il avait des doigts courts et noueux, mais il se débrouillait quand même pour les faire passer dans des endroits extrêmement exigus pour visser une bougie ou vérifier un tuyau d'alimentation. Il pouvait enlever la vis papillon du filtre à air en la faisant simplement pivoter avec son pouce. Je comprenais pourquoi ma mère avait été impressionnée.
« Alors, ça c'est l'alternateur, dis-je en montrant du doigt une autre partie du moteur.
— Voilà ! cria presque Stiva. Tu saisis très vite. »
Puis il me fit un clin d'œil.
« Très bientôt tu pourras réparer la voiture de ton père. Ça lui économisera plein d'argent en réparations, puisqu'il ne veut pas venir me voir pour que je lui fasse gratis. Peut-être qu'il s'imagine que ce vieux Steve va lui saboter ses freins, hein ? »
Il me refit un clin d'œil et me redonna un coup de poing à l'épaule.
« Il fait pas confiance au nouveau mari de sa femme. » Puis, prenant tout à coup un air plein de philosophie, il ajouta :
« Et il n'a pas tort, je pense.
— Mais non, mais non, insistai-je faiblement.
— Je comprends, dit-il en secouant tristement la tête.
Moi aussi, ça me gêne. C'est très bizarre, ici. Chez moi là-bas, le premier et le second mari ne se voient jamais, tandis qu'ici il faut qu'ils soient amis. »
Je haussai les épaules et regardai fixement l'alternateur.
« Il faut seulement un peu de temps pour s'y habituer », dis-je.
Stiva se mit à rire. Il ramassa un chiffon pour s'essuyer les mains.
« C'est pas facile de s'y habituer, remarqua-t-il. Mais dis à ton père que j'essaie, que j'essaie de toutes mes forces. Il devrait essayer lui aussi, dis-le-lui.
— Je lui dirai.
— Hé ! dit-il alors en ramassant un bidon d'huile et en me le tendant. Tu essaies, toi aussi, hein ? De t'habituer à ce vieux Steve ? »
Je lui pris le bidon d'huile des mains. « J'essaie, moi aussi », dis-je.
Mon père et moi étions aux fenêtres de la chambre du premier quand Ern Barnes s'arrêta devant la maison. Comme Mona nous avait expulsés du jardin – nos questions, avait-elle déclaré, la rendaient tellement nerveuse qu'elle n'arrivait pas à allumer le charbon de bois –, nous nous étions postés à l'étage afin d'entrevoir Ern avant de le rencontrer. Nous étions nerveux tous les deux. Nous ne savions ni l'un ni l'autre ce qui allait se passer.
Ern descendit lentement du siège avant de sa vieille Dodge Dart. C'était un homme costaud, à la calvitie naissante, avec une barbe épaisse tirant vers le roux qui semblait dépasser de son menton. Il avait une pipe à la bouche, et sous son bras un petit chihuahua blanc vêtu d'un T-shirt vert. Ern portait une chemise bleu clair col ouvert, un short écossais bleu, des chaussettes noires extensibles et des chaussures blanches.
« Mon Dieu, on dirait quelqu'un que ses amis doivent appeler, "Cap'taine" ou quelque chose dans ce genre », s'écria mon père.
— Papa ! » fis-je, critique.
En réalité lorsque j'avais vu l'allure décontractée d'Ern je m'étais senti soulagé. Il aurait pu être n'importe lequel des pères de mes amis en tenue d'arroseur.
« Mona ne nous avait pas parlé du chihuahua », constata mon père.
A ce moment-là, Ern leva les yeux et nous vit aux fenêtres. Il nous fit signe.
« Bon sang ! grommela mon père en lui faisant signe à son tour. Comme c'est gênant. Allez, viens. »
Nous dévalâmes l'escalier et lorsque nous ouvrîmes la porte, nous trouvâmes Ern en train d'essuyer ses chaussures blanches sur le paillasson. Le chihuahua sous son bras se tourna vers nous et fit : « Yip ! »
« Vous êtes sans doute Ern Barnes, dit mon père en lui tendant la main. Je suis Wallace Lurie, et voici mon fils, Josh.
— Enchanté, Wallace. Josh... » et il nous serra la main. Sa voix était profonde, douce et mélodieuse, même avec sa pipe entre les dents.
« Et voici Dan, continua-t-il, en déplaçant légèrement le chihuahua.
« Yip ! » fit de nouveau Dan.
« Dan a tendance à se montrer insupportable quelquefois, dit Ern d'un air d'excuse, mais il devrait se tenir tranquille jusqu'à environ neuf heures : c'est l'heure où il va se coucher, en général. Cela ne vous fait rien s'il se joint à nous en attendant ?
— Au contraire, au contraire, dit mon père, avec un ton généreux que je trouvai encourageant. Emmenez-le derrière la maison avec nous. Mona est dehors en train de préparer le barbecue. »
Nous traversâmes le couloir et la cuisine en file indienne – Ern regardant autour de lui d'un air admiratif et faisant des commentaires polis sur la décoration –, puis nous sortîmes dans le jardin par la porte de derrière. Nous trouvâmes Mona penchée sur le barbecue en train d'activer les braises. Elle se redressa et sourit, mais elle fronça les sourcils lorsqu'elle vit Ern.
« Oncle Ern, dit-elle sur un ton déçu, tu as quand même mis cet affreux short !
— Voyons, Mo-Mo », dit-il en l'embrassant sur le front.
Il se tourna vers nous :
« Mona m'a appelé hier soir pour discuter de ma tenue d'aujourd'hui. Elle s'est mis dans la tête que mon goût en matière vestimentaire laissait à désirer.
— C'est le moins qu'on puisse dire, dit Mona d'un air moqueur.
— Les jeunes n'y connaissent rien, vous n'êtes pas, d'accord, Wallace?
— Ha-ha, laissa échapper mon père, peut-être un peu trop chaleureusement.
— Je vois que tu as aussi déguisé La Terreur, dit Mona en arrachant Dan au bras d'Ernest. Coucou, mon mignon ! »
Elle le gratta derrière les oreilles : Dan poussa quelques jappements supplémentaires et entreprit de lui lécher le menton.
« Bon, dit-elle alors avec autorité, le poulet va mettre au moins une heure à cuire. Je vous sers un verre ? »
Pendant les quelques heures qui suivirent, nous restâmes tous les quatre à discuter, assis dans les sièges de jardin autour de la table de pique-nique. Ern et Mona, au début, firent quasiment toute la conversation, et parlèrent surtout de Joan, la mère de Mona. Ern continuait à aller la voir, même si cela faisait vingt ans que son frère et elle avaient divorcé.
« Joan est comme une sœur pour moi, nous dit Ern, ce qui fait que Mona est ma nièce, par le cœur sinon par le sang. Pourquoi n'avons-nous pas un mot pour exprimer cela en anglais – la fille de l'ex-femme de votre frère par son second mari ? Après tout, je l'ai tenue dans mes bras le lendemain de sa naissance. Elle m'a même bavé dessus, non d'une pipe !
— Je sais l'impression que ça fait, intervins-je. Elle m'a fait la même chose le jour du bal du collège. »
Mona fit la grimace, trempa son doigt dans son verre, et, d'une chiquenaude, m'envoya une goutte de gin tonic.
« Et, dix-sept ans plus tard, y a-t-elle mis autant de charme ? » demanda Ern.
Je souris et lançai un coup d'œil à Mona. Ern était formidable, je voulais qu'elle lise ça dans mon regard. Il était exactement le genre d'ami dont mon père avait besoin. Exactement le genre d'homme correct et à l'aise qui pouvait l'aider à s'en sortir. J'essayai d'imaginer mon père et Ern en train de se lier d'amitié, de faire ce que peuvent faire des hommes mûrs quand ils sont amis : se lever à six heures pour aller pêcher, remplir leur déclaration d'impôts... C'était presque concevable.
Le seul hic, bien sûr, c'était mon père lui-même. Je ne sais pourquoi, mais il ne semblait pas réagir vis-à-vis d'Ern de la même façon que moi. Au lieu de se détendre au fur et à mesure que la soirée avançait, il semblait devenir plus nerveux. Il riait trop fort aux moindres répliques, racontait de curieuses anecdotes déplacées, et n'arrêtait pas d'aller voir où en était le barbecue. Le seul à avoir l'air plus nerveux que mon père, en fait, c'était Dan : il ne cessait de courir sous la table de pique-nique, et ses griffes faisaient sur l'ardoise le bruit d'une paire de dés qu'on agite.
Les choses ne firent qu'empirer après le déjeuner. Mona et moi étions convenus à l'avance de nous éclipser après le flanc au fromage blanc – il y avait chez Stern, dirions-nous, des soldes que nous ne voulions pas manquer –, mais chaque fois que nous évoquions la possibilité de notre départ, mon père me donnait un coup de pied furieux sous la table et me jetait un regard de panique pure et simple. Mona, pourtant, se montrait ferme ; elle répétait d'un ton éloquent :
« Tu viens, Josh, ma mère a vraiment besoin de ces draps et de ces taies d'oreiller (rafale de coups sous la table).
— Encore une petite minute, insistais-je. Je veux entendre la fin de cette histoire (coup d'œil très méprisant de Mona).
— Mais c'était la fin de l'histoire ! disait Ern (encore des coups).
— J'ai dû louper quelque chose, dans ce cas. Qu'est-ce qu'a fait le type après que l'équipe de désamorçage est entrée dans le studio de radio (soupir lourd de sens de Mona) ?
— Oui – ceci dans la bouche de mon père –, je crois que j'ai ai loupé ce passage, moi aussi. »
Ce fut à un de ces moments, alors même que nous atteignions un point d'équilibre entre l'impatience de Mona et l'hystérie de mon père, qu'Ern commença à parler de son groupe.
« Je crois qu'il y a à peu près une douzaine de types, expliqua-t-il tandis que le soleil plongeait derrière les érables qui nous protégeaient des gaz d'échappement de la Route 4. On se réunit à peu près tous les mois, juste pour discuter de certaines choses, de certains problèmes, que signifie être gay à nos âges, et cetera. Quelquefois aussi, on joue au golf. »
Ern but une gorgée de son verre puis regarda mon père droit dans les yeux.
« Cela nous a tous beaucoup aidés à faire la transition Wallace. Et c'est très agréable. On organise des petites virées, quelquefois. On va à Broadway voir un spectacle. Ou encore on va pique-niquer au réservoir d'Oradell.
— Pique-niquer ? répéta mon père.
— En fait, poursuivit Ern, en faisant craquer ses phalanges, il y a une réunion jeudi. Ça se passe chez moi, à Dumont. Peut-être que ça vous plairait de venir, Wallace. Faire la connaissance de quelques-uns des autres. »
Ern s'interrompit. Dans le silence, nous entendîmes la plainte lointaine d'un tracteur à remorque.
« Wallace ? » demanda-t-il enfin.
Mon père se racla la gorge.
« Ern, les enfants, commença-t-il en regardant ses mains d'une manière qui, je le savais, ne présageait rien de bon. Je pense que c'est un projet formidable que nous essayons tous de mettre au point ici. Un projet vraiment formidable. »
Il s'arrêta et se gratta l'épaule, l'air concentré.
« Mais il faut que je vous dise que je ne peux pas faire ça. Je suis assis là et j'écoute ce que vous me racontez – les petites virées, les discussions sans tabou – et je me dis : Oui, c'est ce que je devrais faire, mais, en un sens, ce n'est pas moi. Je ne suis pas prêt pour ça, je suppose. »
Il se leva de table, envoyant Dan faire son clic-clic de l'autre côté du patio.
« Écoutez, si ce n'est pas trop grossier de ma part, je vais vous quitter maintenant et aller faire quelques parties de bowling à l'Éclipse Bowl. Ça m'aide à réfléchir, le bowling. Pardonnez-moi. »
Ern regardait les braises qui rougeoyaient dans le barbecue.
« Et vous aimeriez que nous soyons partis quand vous reviendrez ? » demanda-t-il de sa voix douce et grave.
Mon père attendit une seconde avant de répondre. « Ern, dit-il enfin, je crois bien que oui. »
Mon père se tint derrière sa chaise pendant une autre seconde. Il inspira profondément, puis il eut des deux mains un geste brusque et assez vague.
« J'ai une famille », dit-il calmement.
Alors il se retourna et s'éloigna pour pénétrer dans la pénombre de la maison ; la porte moustiquaire grinça quand il la referma derrière lui.
Les semaines passèrent. La température grimpa. Dans tous les jardins, sur les branches au sommet des plus grands arbres, les cigales stridulaient à longueur d'après-midi. Au-dessus de nos têtes, de minuscules avions argentés étincelaient sous les rayons du soleil en descendant vers Newark Airport. Pour rafraîchir l'atmosphère, il n'y avait qu'une pauvre brise aux relents de vinyle. Sur toutes les pelouses de Teaneck, les arroseurs virevoltaient : aspergeant les trottoirs, ils formaient de petits ruisseaux tièdes qui emportaient l'herbe coupée dans les caniveaux.
Ce jour-là, à genoux dans le jardin de la vieille maison, ma mère et moi arrachions les pissenlits. Elle avait sur la tête un foulard à fleurs mouillé de transpiration, et ses mains étaient tachées par l'herbe. C'était le mois d'août dans le nord du New Jersey, époque où la plupart des mères et des enfants étaient déjà partis pour les plages dans des breaks bourrés de pelles en plastique, de boîtes de brassards gonflables, et de radeaux en polyuréthane. La plupart du temps, c'étaient les pères qui restaient sur place. Ça, au moins, c'était une chose qui n'avait pas changé à Teaneck : les pères restaient au mois d'août pour travailler. Pour surveiller la maison. Pour entretenir la sainte pelouse.
« Alors ton père a finalement accepté qu'Ern revienne le voir ? » demanda ma mère.
Elle déracina un autre pissenlit et le jeta dans le seau en plastique que je lui tenais.
« Finalement, dis-je. Il est venu dîner avant-hier. Ils ont parlé des Yankees, mais je ne crois pas que l'un comme l'autre, ils s'intéressent beaucoup au base-ball. »
Ma mère sourit.
« J'espère que ton père se rend compte à quel point Ern s'est montré patient avec lui.
― Je crois que oui », dis-je, mais je n'étais pas sûr.
Après le départ d'Ern ce soir-là, mon père m'avait dit : « Ern est un petit peu envahissant, tu ne trouves pas ? Un petit peu sermonneur ? »
« Eh bien, continua ma mère, Ern ou pas Ern, ton père en a toujours après Stiva. A chaque fois qu'il appelle, maintenant, et que Stiva répond, il se contente de raccrocher sans dire quoi que ce soit. Stiva, ça le rend furieux. On peut pratiquement voir les petits jets de vapeur qui sortent de ses oreilles. »
Je ris. J'avais vu Stiva piquer ce genre de colère – un matin, avant notre leçon hebdomadaire, lorsqu'il avait ouvert une boîte de bougies neuve et qu'il avait découvert qu'elles étaient toutes mortes.
« Ton père le fait exprès, à mon avis », dit-elle alors, pensive.
Un fin brin d'herbe était resté collé sur sa joue, avec la sueur. Elle était belle, pensai-je.
« Écoute, Josh, ces horribles petites roues ont recommencé à me tourner dans la tête. Je crois qu'il faudrait rétablir la vieille tradition du barbecue de fin d'été.
Nous pourrions installer la grande table sous les peupliers, comme avant. »
Je la regardai d'un air incrédule. Nous n'avions pas organisé de barbecue de fin d'été depuis le divorce. « Tu plaisantes ? dis-je. Ça a toujours été le truc de papa. Jamais il ne viendrait si c'était quelqu'un d'autre qui invitait, surtout Stiva.
— Justement, Josh. C'est ton père qui recevra, ou en tout cas qui recevra avec nous. Nous nous partagerons la tâche à nous quatre. »
Elle était en face de moi, avec cette lueur d'espoir éternel dans le regard.
« Je ne sais pas, maman, répondis-je au bout de quelques secondes.
— Oh, ne sois pas si sceptique, Josh ! Est-ce que tu ne veux pas essayer, au moins ? »
Je reposai le seau.
« Pourquoi faut-il que nous bousculions toujours les choses ? Certaines choses marchent mieux si on les laisse suivre leur cours normal. »
Grattant le bord de sa chaussure avec la sarclette, elle décolla une plaque de boue séchée.
« Voilà que tu parles comme ton père », dit-elle.
Un énorme bourdon apparut et, lentement, il se mit à décrire des cercles autour du seau. Ma mère et moi le regardâmes distraitement pendant quelque secondes, puis il repartit en bourdonnant et disparut dans les peupliers.
« Et puis, merde ! » dis-je, plus à moi-même qu'à ma mère.
L'été avait été long et épuisant. Je n'étais pas arrivé à trouver de travail, si bien que je me retrouvais au cœur même de toutes ces histoires sans pouvoir y échapper. Et, bizarrement, quelle que soit ma décision, j'avais l'impression de me montrer déloyal. Si j'acceptais ce pique-nique, ça allait encore être le même problème, seulement je ne savais pas exactement qui je trahirais en acceptant.
Ma mère posa sa main sur ma tennis.
« Ça t'aidera sans doute, dit-elle. Mona est d'accord. »
Ma mâchoire se serra. Ainsi Mona était au courant de cette affaire. Elle ne m'en avait pas soufflé mot. Je regardai le foulard maculé de sueur de ma mère. C'est la dernière fois que je marche, la toute dernière fois.
« Alors ce serait pour la Fête du travail, le premier lundi de septembre ? » demandai-je.
En signe de triomphe, ma mère lança un pissenlit en l'air.
« Je suis si contente, Josh ! Je crois que nous pouvons dire à tout le monde de venir à une heure. » Elle se releva et enleva l'herbe de ses genoux.
« Nous pourrons faire marcher les trois grils en même temps, comme autrefois. »
J'étais encore accroupi dans l'herbe et je regardais le seau à moitié rempli.
« L'école reprend le lendemain, dis-je.
— Eh bien, alors, par la même occasion, nous pourrons fêter le début de ta terminale ! »
Elle se tenait au-dessus de moi, les mains sur les hanches de son jean délavé. Pour la première fois, je comprenais peut-être mieux l'ensemble de la situation qu'elle et Mona.
« Maintenant, rentrons vite et allons boire du thé glacé, dit ma mère sur un ton qui me fit beaucoup penser à Beedy Fox, l'entraîneur de football du lycée. Nous l'avons bien mérité, il me semble. »
Le barbecue de fin d'été des Lurie (maintenant le barbecue de fin d'été des Lurie/Grenchek alias Green) avait toujours été, dans notre quartier, le grand événement du week-end de la Fête du travail. Tous les voisins y participaient : Mme Warndial préparait sa célèbre salade de carottes et de raisins secs, les jumeaux d'Agostino accrochaient leur filet de volley-ball de l'autre côté des buissons, et le vieux M. Murano, le veuf aux cerisiers, apportait son accordéon pour jouer des chansons d'amour italiennes au moment du coucher du soleil.
Le divorce de mes parents et la disparition de cette tradition avaient constitué une véritable tragédie locale. La Fête du travail était devenue une date lugubre dans notre quartier. Personne n'avait même jamais envisagé de faire ailleurs le barbecue de fin d'été. Cela aurait paru bizarre, presque sacrilège.
C'est pour cette raison que le retour de la tradition cette année fut si bien accueilli, et que tous les invités, en arrivant, se révélèrent particulièrement en veine de réjouissances. Les gens reprirent joyeusement les vieilles habitudes, comme si elles faisaient partie d'un rituel sacré qui venait d'être réinstitué. Mme Goldblum et Olga Zervas allèrent même jusqu'à danser leur classique rumba autour du pécher rabougri, et déclarèrent qu'elles n'avaient pas dansé ensemble depuis le dernier barbecue des Lurie.
Ern, qui avait été invité avec l'accord de mon père, était arrivé – sans Dan cette fois – aux alentours de deux heures ; il avait acheté pour ma mère un flan à la cerise et deux feuilletés. C'était la première fois qu'ils se rencontraient, mais ils semblèrent s'apprécier immédiatement. Ma mère lui dit que désormais elle l'écoutait aux informations de la radio tous les matins, et il en parut sincèrement flatté. Elle le prit ensuite par le bras pour lui faire faire le tour du jardin, et elle le présenta à tout le monde comme une célébrité locale. Il riait chaque fois qu'elle disait cela, et prenait un air modeste.
Aussi étrange que cela puisse paraître, mon père semblait aussi enjoué que les autres cet après-midi-là. Surveillant les trois barbecues en bordure du jardin, il retournait les hamburgers et les saucisses italiennes et riait aux plaisanteries de tout le monde. Il m'avait (encore une fois) étonné en approuvant spontanément le projet de ma mère lorsque je lui en avais parlé.
« Je trouve que c'est une bonne idée, Josh, avait-il dit. Et n'aie pas l'air si sombre. Je n'empoisonnerai pas la bière de Stiva, c'est promis. »
A la vérité, il me fallait bien reconnaître – alors que j'étais assis sous les peupliers en compagnie de Mona et de nos voisins les Pugliese – qu'ils se comportaient tous deux avec une courtoisie stupéfiante l'un envers l'autre. Mon père avait servi à Stiva un des premiers sandwiches à la saucisse, avec une énorme couche de poivrons et d'oignons fumants. Stiva avait mordu dedans et avait déclaré :
« Vous êtes un chef, Wallace. C'est parfait ! »
A ce moment-là, depuis le fond du jardin, ma mère avait attiré mon regard. J'avais levé ma bière vers elle, et elle avait souri.
Tout se passait si bien, en fait, que personne parmi nous – pas même la tacticienne suprême – ne pressentit un quelconque danger lorsque, vers la fin de l'après-midi, Stiva et ses collègues de la station-service commencèrent à se regrouper autour de la voiture de ma mère, dans l'allée au bout du jardin. Après tout, il était naturel qu'une bande de mécaniciens se trouvant ainsi réunis se mettent à parler boulot sous le capot d'une voiture. Nous n'avions pas prévu que Stiva voudrait inévitablement exhiber les talents de son jeune étudiant en mécanique – son beau-fils, son prodige.
« Hé, Josh ! » me cria Stiva.
Il se tenait au milieu de sa bande d'amis devant la voiture. Le barbecue, à ce moment-là, était presque terminé – le soleil avait déjà disparu là-bas, derrière le toit de la maison des Casillo – et tout le monde commençait à se calmer : le ventre plein de salade de pommes de terre et de bière Rolling Rock, chacun se rasseyait, pour mieux jouir des derniers instants d'un délicieux après-midi d'été.
« Viens par-là, Josh, hurla Stiva, viens montrer à ces bons à rien tout ce que je t'ai appris. »
A cet instant précis, j'étais avec mon père : je lui tenais le sac poubelle pendant qu'il y vidait les braises éteintes des trois barbecues. Il resta figé une seconde.
« Tout ce qu'il t'a appris ? » répéta mon père. Je tentai de paraître nonchalant.
« Ben oui, Stiva me donne des cours de mécanique, je ne t'avais pas dit ?
— Hé, Joshy ! persista Stiva. Tu aideras ton père après. D'accord, Wallace ?
— Des cours de mécanique, dit simplement mon père.
— Hé ! » cria Stiva.
Il commençait à se sentir gêné devant ses amis. Tous les autres dans le jardin semblaient s'être arrêtés de parler. Ma mère, Mona et Ern avaient disparu ; ils étaient à l'intérieur en train de laver des verres. Je maintenais le sac poubelle ouvert, incapable de bouger.
Mon père se retourna avec le barbecue dans les bras.
« Mon fils est occupé avec son père pour l'instant, lança-t-il à travers le jardin. Et il ne va sûrement pas farfouiller sous les capots de voiture à votre commandement.
— Papa », protestai-je faiblement, mais je savais qu'il était trop tard.
La rage avait déjà gonflé les joues de Stiva. A vingt mètres de distance, je pouvais voir la colère prendre possession de lui.
Stiva inspira lentement.
« Josh, tu viens, ou tu ne viens pas ?
— Ne bouge pas, Josh », dit vivement mon père. Puis, à Stiva :
« Il est trop occupé pour se plier à vos caprices, pour l'instant. Il a des choses plus importantes à faire. » Stiva jura en Tchèque, puis donna un coup de pied dans la paroi du garage.
« En voilà assez ! cria-t-il en se promenant nerveusement sous le nez de ses amis, qui, debout derrière lui les mains dans les poches, faisaient mine de s'intéresser à la voiture. J'arrête pas de faire des efforts tout le temps avec vous, Wallace, et ça sert à rien. Alors, maintenant, sortez ! C'est tout ce que je peux dire.
— Sortir de mon propre jardin ? ricana mon père.
— C'est MON jardin maintenant, mon pote. MA femme, MA maison, MA famille. Et j'ai dit : "sortez". »
Mon père le regarda fixement. Les autres invités se taisaient tous à présent ; ils regardaient le spectacle, horrifiés.
« Vous voulez que je sorte, je sors », dit-il enfin, et il balança le barbecue à travers le jardin, où l'instrument atterrit avec un bruit sourd et étouffé.
Il traversa la pelouse d'un pas raide, en marmonnant.
Quand il atteignit la maison, il s'arrêta.
« Tu viens, Josh ? »
J'étais toujours au même endroit, le sac poubelle dans les mains.
« Je te demande de venir avec moi, fiston », dit lentement mon père.
Stiva, depuis le garage, ne me quittait pas des yeux. La porte qui menait à la cuisine était fermée. Tout le monde me regardait.
Je pris ma décision. Mon père sourit et, quand je le rejoignis, il me mit le bras autour de l'épaule.
« Bonsoir, tout le monde, cria-t-il aux invités comme nous partions. Merci d'être venus. A l'année prochaine, chez moi. »
Et puis nous disparûmes, sans nous retourner, sans dire un mot à ma mère.
La nuit avait déjà commencé à tomber tandis que, côte à côte, nous regagnions notre maison. Le bras de mon père était toujours autour de mon épaule, et nous marchions lentement, levant la tête pour regarder les branches des sycomores anémiques qui bordaient notre rue d'un bout à l'autre. Des grillons chantaient dans les fourrés ils s'interrompaient quand nous passions et reprenaient leur cri-cri aussitôt après.
« Eh bien, Josh, j'ai recommencé, on dirait, dit-il finalement.
Hum, on dirait.
— Je ne sais pas quelle mouche m'a piqué. C'est que... ce type me tape sur les nerfs, tu comprends ? »
Il me dévisagea : il avait un sourire plus que contraint.
« Tu aurais dû me parler de ces cours de mécanique. Ça ne m'aurait pas gêné du tout. J'aurais simplement aimé que tu m'en parles.
— Je regrette », dis-je.
Puis « Il n'est vraiment pas si mauvais bougre, tu sais. Vous pourriez même bien vous aimer tous les deux.
— Ouais, ouais, je sais. »
Il s'arrêta et, d'un coup de pied, renvoya un gravier blanc dans un parterre de fleurs.
« C'est seulement que je continue à me sentir un peu le mari de ta mère, même après tout ce temps. Désolé de t'avoir coincé de cette façon. Je dois avoir un véritable talent pour ça.
— Sans doute. »
Nous atteignîmes le jardin devant notre maison. Ensemble, nous restâmes un moment au bout de l'allée nous examinions la bâtisse, comme si nous étions des agents immobiliers ou des acquéreurs éventuels. La circulation sur la grand-route était très dense. On aurait presque dit un ruisseau qui coulait derrière la maison –un minuscule torrent de campagne.
« Ce pauvre Ern. On l'a laissé tout seul là-bas. » Je haussai les épaules et baissai les yeux sur les chaussures de mon père.
« Ne t'en fais pas pour lui.
— Eh bien, fiston, dit alors mon père, l'année prochaine à peu près à cette époque, tu t'en iras à l'université. »
Il m'attira contre lui et entonna doucement Go, Stat, rah rah. Il gloussa gentiment, puis il se tut un instant avant d'ajouter :
« Ça va te faire du bien de partir de Teaneck. Ça va te donner l'occasion de prendre soin de toi, pour une fois. »
Je souris, mais j'avais l'impression, là, debout avec mon père devant la maison obscure, que l'université était encore très loin. Il y avait la semaine prochaine à passer, et le mois prochain. Et je savais qu'avant la fin de cette année il faudrait que mon père se résigne à changer de vitesse, tout comme ces camions sur la colline de la Route 4, qui faisaient grincer leur embrayage au pied de la longue montée vers Passaic County.
Mon père secouait la tête.
« Plus qu'un an, dit-il. Tu crois qu'on sera prêts ? » (pp. 11-42)