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L'homme incendié, Serge Filippini

Publié le par Jean-Yves Alt

Un roman qui comblera tous ceux qui se régalent des longues histoires, en compagnie d'un héros fascinant qui a réellement vécu au XVIIe siècle et a parcouru l'Europe : Giordano Bruno.

La vie et la mort de ce philosophe italien condamné par l'Inquisition, sont transmises par un récit autobiographique: « L'homme incendié », imaginé être le dernier livre posthume du penseur Bruno.

Bruno se souvient de Henri III de France, de Michel de Montaigne, d'un acteur très jeune plus tard connu sous le nom de Shakespeare...

Giordano Bruno aime les hommes. Une scène très belle ouvre le roman, la rencontre du narrateur, alors jeune moine, et du troublant et superbe Cecil :

« Et toi, Cecil, la mort t'a épargné, n'est-ce pas ? Quelles passions ta maison de Malamocco abrite-t-elle aujourd'hui ? Quel damné homme d'État ou puissant seigneur s'enivre-t-il de tes lèvres, à l'heure où je crève de solitude, abandonné et maudit ? Ah ! Je l'entends ronfler, le drôle, gavé de tes coûteux plaisirs, nu comme au premier jour, vaincu et endormi contre ta hanche indifférente ! Guidée par quelque songe, sa main cherche à tâtons sous le drap parfumé le souvenir d'une douce épaule. Mais ton regard déjà s'est absenté, fasciné par les flammes qui animent les ombres autour d'une cheminée de marbre. Puissent tes pensées me rejoindre, Cecil, fût-ce le temps d'un éclair, car les murs du cachot où l'on m'a jeté exhalent l'odeur du tombeau. Ton Philippe, le sais-tu, a giflé la mort une fois de plus, à coup sûr la dernière, et ce ne seront pas mes amis, non, mais mes ennemis qui pleureront à mon chevet, et jusqu'au bout m'accableront de leurs sinistres psalmodies. Bien que la crainte me torture de voir Orazio ouvrir la porte à une théorie de frères noirs, la spirale des images s'enchaînant les unes aux autres finit par franchir le rideau arachnéen qui sépare la veille du sommeil. Je marche soudain, dans une maison inconnue, sur un pavement à motif géométrique. Peint à même le mur, un enfant trop confiant s'éloigne du rivage à bord d'un frêle esquif, sur l'océan qui va bientôt l'engloutir. Où suis-je ? À Londres ? À Prague ? Je monte un escalier majestueux dominé par Hermès et pénètre dans une chambre. Depuis le lit où il est étendu, un Cecil vieillissant me regarde approcher, triste, immobile, et nul frémissement de plaisir n'anime son visage. Cecil ! Par un de ces tours dont les rêves ont le secret, la distance qui nous sépare ne cesse à présent de s'accroître, et mes jambes entravées par des fers s'alourdissent à chaque pas. Me glace soudain la terrible certitude de progresser ainsi vers la mort. Crier ? À cause d'un coin de bois qu'on m'a enfoncé dans la bouche, aucun son ne peut jaillir de ma poitrine. Déjà les griffes d'une bête sauvage se ferment sur mon épaule... »

L'homme incendié, Serge Filippini

Un roman total dans la mesure où la trame romanesque fort passionnante est en même temps, une mine de connaissances sur un homme, un siècle, la formation d'une pensée. Conçu comme les plus fascinants des romans, « L'homme incendié » réjouit parce que son personnage principal et de nombreux comparses préfèrent les garçons. Ce qui prouve combien, la fiction n'a pas besoin de se disculper quand elle fait intervenir des sentiments et des désirs minoritaires. Et d'ailleurs étaient-ils si minoritaires en ce temps-là et dans ce milieu ?

« L'homme incendié » n'est pas sans rappeler « L'œuvre au noir » de Marguerite Yourcenar et « Les funérailles de la Sardine » de Pierre Combescot. Deux illustres parrainages.

■ L'homme incendié, Serge Filippini, Editions Phébus/Libretto, 2012, ISBN : 978-2752908650

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