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Les frères Romance, Jean Colombier

Publié le par Jean-Yves Alt

Le roman s'ouvre sur une scène somptueuse et ô combien! scabreuse. Un genre de récit difficile à réussir, mais ici c'est gagné. Sous les yeux de son jeune frère Julien, Alain Romance est agressé par des routiers qui le contraignent à sucer l'un d'eux, à genoux. Il se soumet, refermant sa bouche sur le sexe d'un homme :

« Julien, les bras pris en étau par deux homnms, se débattait mais sans espoir, les autres tenaient bon. Il formait une cible idéale. J'ai eu peur que mon gros lard n'aille le frapper. Mais non, c'est moi qui l'intéressais. Il a réitéré son ordre. Je ne parvenais plus à réfléchir, je sentais l'affolement me gagner. Et s'ils s'en prenaient aussi au camion ? J'ai eu un peu honte, j'ai jeté un coup d'œil vers Julien, il s'était calmé, j'ai eu l'impression qu'il renonçait. Le prétexte m'a paru suffisant, j'ai renoncé moi aussi. Je me suis agenouillé, vigilant, prêt à parer les coups.

— Tu comprends, ça fait huit jours que j'ai pas tiré ! Une petite pipe, ça donne du cœur au ventre, non ?

Le joufflu avait déjà défait sa ceinture et laissé tomber son pantalon. Je n'ai pas prêté attention à ses paroles, j'étais obnubilé par ses gestes, je ne comprenais pas où il voulait en venir. Ses mots sont arrivés, comme en écho, au moment où je distinguais un sexe qui pendait au-dessus du slip qu'il venait de rouler sur ses cuisses. Les pans de sa chemise s'échappaient du pull-over et l'encadraient, oreilles vigilantes de quelque pachyderme. Sous un ventre pareil, les jambes paraissaient maigres. Cette constatation ne m'a pas amusé : je venais de comprendre ce qu'il espérait de moi. Il m'avait fallu du temps. La surprise me privait de tout esprit de décision, mon oreille me faisait encore mal.

— Alors, tu crois pas que je vais me déplacer ? Amène-toi.

Jusque-là, je n'avais pas remarqué qu'il s'exprimait d'une voix étouffée, comme s'il voulait éviter d'attirer l'attention. J'avais mis cela sur le compte de mon oreille douloureuse, mais non, chacun chuchotait au lieu de parler et il y avait dans ces murmures plus de menaces, plus de dangers que dans des gueulements. Faute de mieux, j'ai commencé à avancer, persuadé qu'il fallait gagner du temps, qu'il se satisferait de cette épreuve. J'ai entrepris ma dandinante progression. Pas longtemps. Julien s'est mis à crier, je n'ai pas bien compris ce qu'il disait, quelque chose comme « non Alain, pas toi » ou « non Alain, pas ça », il y a eu le tumulte d'une bagarre, aussi violente et éphémère qu'une querelle de chats, et puis il s'est tu, on l'a fait taire, il a reçu un coup de poing dans le ventre, je l'ai vu se tordre de douleur, replié sur lui-même. Un de ses agresseurs s'est penché sur lui, un objet à la main, l'a frappé à la tête. Julien n'a plus bougé. Le gros a ricané, l'incident avait égayé son humeur. Il a pointé l'index sur sa verge.

— T'as vu l'effet que tu me fais ? Il va falloir te remuer, ma chérie... »

Magnifique image qui situe d'emblée toute l'ambiguïté de cette histoire.

Les frères Romance, Jean Colombier

Alain est marié, lui-même chauffeur de poids lourd. Les deux frères s'aiment... trop ?

Le roman se déroule alors à partir de la scène initiale qui va détruire à tout jamais les rapports si forts des deux frères.

Ils ont été élevés sans femmes par le grand-père. Une tendresse et un partage de tous les instants brutalement meurtris. S'est ouverte la brèche béante du non-dit qui clame tous les interdits.

L'affection de deux frères est un beau sujet que l'auteur n'a pas toujours maîtrisé dans la crainte d'en dire trop sur une passion encore taboue.

Le roman perd de sa force quand l'auteur introduit les femmes dans son récit. Elles perdent de leur crédibilité tant elles semblent ajoutées. L'effort pour les rendre sympathiques et l'ellipse constante sur l'essentiel affaiblissent ce beau roman voué à la nostalgie de l'enfance.

■ Les frères Romance, Jean Colombier, Editions Calmann-Lévy, 279 pages, 1990, ISBN : 2702119034

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