Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

La plantation, Reinaldo Arenas

Publié le par Jean-Yves Alt

« La Plantation » est un livre-poème qui raconte les heures brûlantes d'un homme condamné à travailler sur une plantation de canne à sucre. On ne sait pas qui est cet homme et cela importe, en effet, assez peu, puisque, semble nous dire Arenas, un condamné est toujours anonyme.

Et il sait de quoi il parle : n'oublions pas que Reinaldo Arenas a connu en personne les camps de rééducation castristes même si au début de la révolution cubaine il était du côté des maquisards. Ne passons pas non plus sous silence les raisons qui avaient fait condamner Arenas par le régime cubain : son homosexualité, chose très coupable et très délictueuse sous le machisme-léninisme cubain. Mais de tous ces éléments biographiques il n'est guère question.

C'est de son exil new yorkais qu'Arenas a recomposé les mécanismes d'exploitation d'un système qui met l'humanité sous esclavage. Pas seulement le système qui a ordonné la construction de ces camps mais également celui, hispanique, qui avait décrété l'extermination divine des Indiens, premier occupants de l'île ; enfin le système négrier de l'époque coloniale qui a suivi.

La plantation,  Reinaldo Arenas

« La Plantation » est un texte universel qui évoque l'histoire d'une petite île ayant connu tous les aléas de l'Histoire : esclavage, inquisition, fanatisme, machisme aveugle, incantations meurtrières, exploitations diverses, racisme, etc... La beauté de la langue poétique mise au service de cette exploitation esclavagiste est fidèlement rendu par la traduction d'Aline Schulman, et ne fait que rendre plus intense la violence, l'horreur des inhumanités : celles des tortures anti-indiennes (chiens lancés par les conquérants sur les indiens) ou celles des sévices monstrueux inventés par les planteurs pour tenir leurs nègres dans un état permanent de terreur.

D'un navire de nègres esclaves mutinés abandonné par ses maîtres il est dit : « Dans le ventre du navire, les nègres grillent en rugissant ». La femme extrêmement jalouse d'un maître d'esclaves qui utilise son droit de cuissage, se venge avec un sadisme de tortionnaire SS : « Si l'une des esclaves lui semblait belle, elle l'obligeait, à plonger son visage dans l'eau bouillante ou lui coupait le nez ». Cette femme finit par assouvir son délire jaloux en se tuant elle-même : la folie est sans limites.

L'esclavage ne peut susciter de commentaires polis et de rhétorique mondaine : « Rien à dire sur l'humanité en un lieu où chacun n'a que le droit d'acclamer ou celui de mourir criblé de balles. » L'esclavage, d'ailleurs, peut être le fait intérieur d'un individu, la condition d'un esthétisme, l'éternité d'une singularisation : « L'auguste tantouze, tout à son angoisse métaphysique incurable (qui m'enculera aujourd'hui, qui m'enculera demain) erra sans résultat jusqu'à l'aube ; elle rentra. Et devint immortelle ».

Reinaldo Arenas n'a pas écrit une complainte ; il n'a pas davantage concocté une dénonciation logique de tyrannies illogiques. Il a composé un texte guerrier aux accents tropicaux qui rappelle le ton du Palais des très blanches mouffettes, son troisième roman, publié en 1975. Un texte dans lequel une « machine » à fabriquer le sucre de planteurs invisibles a besoin, pour assouvir son appétit vorace, de réduire tous ses esclaves en bouillie.

■ La plantation, Reinaldo Arenas, Editions du Seuil (Cadre vert), 1983 puis Editions Mille et une nuits, 125 pages, 2005, ISBN : 2842058909


Du même auteur : Arturo, l'étoile la plus brillante - Avant la nuit - Le portier

Commenter cet article