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Liberté, Egalité, Propreté : la morale de l'hygiène au XIXe siècle, Julia Csergo

Publié le par Jean-Yves Alt

On a peine à imaginer dans quelle crasse, il y a seulement un siècle, barbotaient nos augustes ancêtres, que ce soit au sein des grandes cités ou dans les campagnes profondes où croupissait une paysannerie faisandée. Mais ce qui est encore plus étonnant, c'est combien ce colletage quotidien avec la saleté était vécu comme une chose « naturelle », saine, et fort chrétienne étant donné le mépris ordinaire dans lequel était tenu le corps. Julia Csergo présente une étude passionnante sur l'émergence de la propreté à Paris.

Ce travail met en évidence le caractère politique, social, idéologique de l'hygiène, et le rôle capital qu'a joué celle-ci dans « la domestication du citoyen. » Esquissée sous Napoléon III, ce n'est véritablement qu'avec l'avènement de la IIIe République que cette politique de la propreté s'est déployée dans toute son ampleur.

Liberté, Egalité, Propreté : la morale de l'hygiène au XIXe siècle, Julia Csergo

Au départ, c'est dans un souci tout médical que sont mises en place des mesures sanitaires (créations de bains publics, de bains-douches populaires) – afin de freiner les épidémies de choléra, de typhus, qui sévissent dans la capitale et entraînent une mortalité infantile assez considérable, en particulier dans les classes laborieuses. Mais très vite, avec l'instauration de l'école « laïque et obligatoire », ce sont les instituteurs qui prennent le relais : aux valeurs de l'hygiène s'ajoutent alors des connotations toutes morales.

Le savonnage intensif de ces chères fesses blondes se double subtilement de l'apprentissage d'autrui et de la famille : « Elle entretient la santé et développe des qualités d'ordre et d'économie. » Même chose du côté des casernes : à l'héroïque puanteur des chambrées militaires, jadis signe de virilité, fait place l'impeccabilité des corps, gage du bon moral des troupes. En même temps qu'elle interdit le corps, aide à son dressage et à son balisage, la propreté est aussi porteuse d'un érotisme sournois – au point que certains prêtres n'hésitent pas à qualifier de « pratiques de mauvaise vie » les ablutions un peu trop intimes perpétrées au moyen du très diabolique bidet.

Quoi qu'il en soit, l'hygiène va peu à peu parvenir à s'imposer comme un mode de vie nouveau, sanctuaire de l'intimité des familles bourgeoises et du quant-à-soi individualiste. La révolution des mœurs passe par le savon.

■ Liberté, Egalité, Propreté : la morale de l'hygiène au XIXe siècle, Julia Csergo, Editions Albin Michel, 362 pages, 1988, ISBN : 222603319X

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