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Cannibalisme des rapports amoureux par Marcela Iacub

Publié le par Jean-Yves Alt

Au lieu de remettre en cause le concept dangereux d’amour passion admis par la société, le débat autour de Jacqueline Sauvage risque d’ajouter de la violence à la violence.

Accorder un « permis de tuer » aux femmes battues alors que notre société leur ouvre tant d’autres voies pour échapper à cette violence montre non seulement l’échec d’un système qui devrait veiller à protéger l’intégrité physique et psychique des personnes d’une manière efficace mais quelque chose de bien plus grave encore. Ce permis de tuer que l’on voudrait inscrire dans la loi montre que notre société ne condamne pas la violence barbare au sein du couple comme elle ne cesse de le prétendre. Bien au contraire : elle la suscite, la promeut, la bénit même.

N’est-ce pas le lot du régime de l’« amour passion » auquel nos institutions se sont accommodées depuis quatre décennies ? Régime auquel nos subjectivités sont priées de se conformer en nous assurant qu’il s’agit de l’aventure la plus exaltante de notre vie et qui est pourtant à l’origine des violences que l’on subit et que l’on fait subir, et plus largement d’une instabilité sociale et psychique perpétuelle. La notion de « syndrome de femme battue » (qui pourrait s’appliquer aussi aux hommes) n’est rien d’autre qu’une construction secondaire et presque nécessaire du régime de l’amour passion. On nous explique que ces femmes - bien qu’elles aient le droit d’aller et de venir, de quitter leur conjoint, de demander de l’aide à des associations - restent accrochées à leur calvaire parce qu’elles seraient «sous emprise».

Or être sous emprise est le propre de la passion amoureuse. Emprise qui accablerait non seulement les victimes des violences mais aussi les bourreaux. Car pour ces hommes-là ce serait aussi, selon l’idée d’amour passion, cette même passion qui expliquerait et qui justifierait leurs comportements aberrants.

Accorder à ces femmes un permis de tuer implique de rester dans cette grammaire amoureuse. Les partenaires d’une relation barbare, comme celle que fait naître l’amour passion, considèrent qu’ils sont la chose de l’autre et que l’autre est leur chose. Soit ils se laissent violenter, soit ils violentent. Et quand ils craignent d’être quittés pour un autre, ils sont capables de s’en prendre à celui ou à celle qui risque de leur faire perdre leur place de chose.

Pour les soutiens de Jacqueline Sauvage, l’histoire de leur héroïne est la démonstration de la réalité de l’amour passion, de sa durabilité dans le temps (quarante-sept ans de calvaire, disent-ils fascinés) et donc aussi de sa légitimité indiscutable pour organiser la conjugalité et la famille. Et si cela implique d’octroyer un « permis de tuer » inscrit dans la loi et donc si cela entraîne des victimes additionnelles au contingent des meurtres conjugaux déjà très élevés, qu’importe ? Faudra-t-il que ces lois scélérates passent, qu’elles provoquent des assassinats légaux à répétition pour que notre société comprenne que le régime de l’amour passion est un leurre, un mirage provoqué par l’irrationalité du mariage bourgeois ? Que désormais nous sommes mûrs pour imaginer d’autres formes d’organisations de la sexualité, de la conjugalité, de la famille qui soient en mesure de nous apaiser, de nous intégrer à la société au lieu de nous marginaliser, de nous donner des forces pour vivre au lieu de nous permettre de tuer et de mourir avec la bénédiction de la loi ?

Dans un tel monde, la passion serait une maladie et aussi une déviance dangereuse qu’il faudrait traiter, voire médicaliser dans les services d’urgence des hôpitaux. Ou bien un caprice ridicule dont tout le monde se moquerait, rien de plus efficace pour casser les certitudes folles des passionnés.

Et une telle société, une fois délivrée de ce vice meurtrier, pourrait faire naître des formes multiples d’attachement entre les personnes fondées sur les affinités, sur la curiosité, sur le désir et sur la sympathie. Au cannibalisme de nos rapports amoureux dont l’affaire Sauvage est le symbole succédera alors un régime de liens nouveaux dans lequel le mot-clé sera le concept raffiné et si peu exploré d’amitié.

Libération, Marcela Iacub, samedi 13 février 2016

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