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La confusion des sentiments par Marcela Iacub

Publié le par Jean-Yves Alt

Au lieu de s’empêtrer dans une union où le désir sexuel a disparu, mieux vaut choisir la voie du couple chaste et aller coucher ailleurs.

Dans « Une jeunesse sexuellement libérée (ou presque) » (Albin Michel) – que je ne conseille à personne d’acheter –, la sexologue Thérèse Hargot constate que les adolescents qualifient de « pute » une fille qui couche sans sentiments. Alors que chez les garçons, ces comportements n’éveillent pas la moindre critique. Eux, ils peuvent le faire avec ou sans. Mais malheureusement l’auteure ne s’attarde pas trop sur le sens des mots qu’elle rapporte. En effet, que veut dire au juste « coucher avec des sentiments » ? Est-ce que ces sentiments se distinguent du désir sexuel et ressemblent à ceux que l’on éprouve envers une mère, un fils, un ami ou sont-ils de même nature ? S’ils sont différents, on ne voit pas pourquoi on exigerait du partenaire de ne pas coucher avec d’autres personnes. On le pousserait même à le faire pour qu’il soit heureux. La jalousie serait la preuve de l’absence des sentiments.

En bref, si le mot « sentiments » n’était pas lié au désir sexuel, il ne pourrait pas faire allusion au type d’expériences auxquelles songent les filles qui ne sont pas « putes ». En revanche, s’il s’agissait d’émotions de la même nature que le désir sexuel, nous nous trouverions face à d’autres paradoxes.

Pour toute une tradition philosophique, un peu oubliée aujourd’hui, le sentiment amoureux serait un épiphénomène du désir sexuel. L’amour ne serait rien d’autre que l’attente des plaisirs futurs.

Si l’on tient compte du fait que tant de couples qui croyaient s’aimer se séparent lorsque le désir sexuel disparaît, il est normal d’adhérer à cette hypothèse. De ce fait, lorsqu’on dit que l’on peut coucher avec ou sans sentiments, on parle en vérité d’autre chose que d’une opposition entre le désir et le cœur, l’âme et le corps. Dans les deux cas, il s’agit des désirs charnels sauf que lorsqu’on dit que c’est avec des sentiments, ces désirs sont beaucoup plus puissants que quand on couche sans. Comme si ce que l’on reprochait à celles et à ceux qui pratiquent un vagabondage érotique était leur manque de sérieux en matière sexuelle. Ces derniers n’auraient pas le courage ou le désir de vivre des expériences sexuelles plus intenses et plus complètes. Comme si au lieu de lire un livre, ils se contentaient d’un extrait ou d’un résumé.

Ce faisant, le couple n’est pas une instance qui abrite le moindre sentiment qui ne soit pas sexuel sauf peut-être chez les vieilles personnes qui par manque de désirs actuels se contentent d’une sorte de gratitude pour les plaisirs passés. Mais pourquoi alors s’acharner à faire cette distinction entre le sexe avec ou sans sentiments ?

Il est probable que ce soit une manière de cacher que le couple contemporain est une entité sexuelle qui ne saurait survivre sans un désir actif et plutôt exclusif. Une association cannibale dont le but est de permettre à chacun de ses membres de se dévorer avant de jeter à la poubelle les os rongés par cette faim. Avant de se mettre en quête d’une prochaine proie. Et si on veut cacher cette réalité crue, c’est parce que cette institution, censée structurer nos existences, semblerait trop sauvage et trop brutale. Mais, en vérité, elle est gouvernée non pas par nous mais par nos désirs et nos pulsions. Or les mensonges que nous nous racontons ne font qu’ajouter des nouveaux problèmes. Au lieu de se séparer une fois le désir disparu, beaucoup de gens restent empêtrés dans une situation déplaisante, ce qui ne les empêche pas d’imaginer qu’ils aiment leur partenaire et que ce dernier les aime.

Pour se sortir de cet enfer, la seule solution envisageable est le couple chaste. On choisirait le mari ou l’épouse en fonction des affinités profondes et après une longue expérience d’amitié, de cohabitation, d’examens réciproques, de voyages. Et jamais on ne divorcerait. Les passions amoureuses seraient vécues en sachant qu’il ne s’agit que de l’expression d’un désir fort.

Coucher avec ou sans sentiments serait alors une distinction que personne ne comprendrait. Et nous saurions que coucher est ce qui peut arriver de mieux quand on n’a pas de sentiments envers quelqu’un.

Libération, Marcela Iacub, samedi 27 février 2016

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