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La société est en train de changer de code et de normes par Michel Butor (1969)

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans la littérature occidentale et, particulièrement, chez un certain nombre d'écrivains du vingtième siècle, tels que Marcel Proust et André Gide, l'homosexualité a joué un rôle très important du fait que, jusqu'à ces derniers temps du moins, cet aspect de la personnalité était inavoué, secret, combattu.

Dès qu'il y a interdit, il y a naissance de littérature. Le propre de celle-ci, en effet, est de parler de ce que j'appellerais des régions muettes, Rien ne peut l'exciter davantage, puisque la littérature est toujours un travail sur le langage, que de se trouver devant un problème à résoudre. Comment vaincre cette résistance ? Dans certains cas, il est impossible d'employer la violence ou, si l'on préfère, d'appeler les choses par leur nom.

C'est impossible pour une raison compréhensible : le tabou dont est l'objet l'homosexualité, pour prendre cet exemple, est attaché à l'usage de certains mots. Ce n'est pas seulement la société qui empêche les individus de s'exprimer sur ce sujet : ce sont eux-mêmes qui se l'interdisent aussi. Le seul fait qu'on emploie un certain type de langage, même si l'on prétend proclamer telle ou telle conduite, révèle au fond qu'on est incapable de prendre une nouvelle attitude à l'égard de ces choses. On reste à l'intérieur du système de valeurs anciennes. Simplement, il s'est produit un petit renversement dans l'architecture du code normatif. Il ne suffit donc pas qu'on ait dans sa vie une conduite qui entre dans une certaine catégorie pour que celle-ci devienne un thème nécessaire dans ce qu'on écrit.

On dit d'habitude que Gide et Proust ont accordé tant de place à l'homosexualité dans leur œuvre pour avoir été homosexuels dans leur propre vie. Je pense qu'on pourrait aussi bien affirmer l'inverse : parce qu'ils ont écrit les textes que nous connaissons, ils ont donné à ce thème une importance aussi grande, même dans leur existence personnelle. Chez un écrivain que j'admire beaucoup, comme Jean Genet, cela est très net : pour avoir pris conscience de ce que, dans ses conduites et dans ses façons de réagir, il y avait d'intéressant pour l'ensemble de la société, il s'est fixé dans un certain type de comportements. Jean Genet me fait penser un peu à Rousseau. Lorsque celui-ci écrit ses « Confessions », il est évident que ce n'est pas simplement par exhibitionnisme. S'il le fait, c'est qu'il s'estime être un exemple très représentatif pour dénoncer un certain état de la société. De même, Genet se considère comme un thème particulièrement intéressant à traiter.

Pour parler de l'homosexualité dans le roman français du vingtième siècle, il faut à mon avis se référer à un thème qui lui est fondamental. Ce thème que j'ai traité d'ailleurs dans « Individu et groupe dans le roman » est celui de la société secrète. Je m'explique : depuis le XIXe siècle, tout roman s'adresse à un groupe de lecteurs, qui peuvent se comprendre par allusion à telle scène, à tel personnage, ou à tel autre détail : ils ont les références communes. Il est évident que dans la réalité l'homosexualité à l'intérieur de notre société tend elle aussi à constituer des sociétés secrètes d'un type particulier.

Dans la mesure où elle forme des microsociétés secrètes, elle offre d'ailleurs à la littérature un thème d'une grande richesse. Pour ne prendre qu'un exemple, dans « Passage de Milan » (1954), mon premier roman, il est question des relations homosexuelles entre un riche bourgeois (égyptologue) et son domestique, qui est un jeune Arabe égyptien. D'autre part, à l'insu de son patron, celui-ci a des rapports du même type avec le fils d'une famille nombreuse dans les chambres de bonnes. Dans ce livre, où j'étudiais un immeuble parisien au cours d'une nuit, l'intéressant était de superposer à des relations d'un type avoué des rapports plus secrets, plus profonds (certains étaient de caractère sexuel, d'autres, non). Les rapports homosexuels entre l'égyptologue et son domestique et entre celui-ci et le fils de famille nombreuse me permettaient de former ainsi deux microsociétés secrètes.

Dans « Passage de Milan », les scènes homosexuelles étaient très discrètes et très claires. Il n'en est pas toujours de même. En fait, ce qui peu à peu constitue un roman chez moi est impliqué par toute une vie antérieure, par toute une mythologie dont le suis fort peu conscient. Par conséquent, on peut trouver dans certains de mes livres une composante homosexuelle dans les relations entre certains de mes personnages. Dans « Degrés » (1960), par exemple, j'avais analysé le milieu de l'enseignement à travers la vie d'un lycée parisien. Je sais qu'un critique pourrait mettre en évidence dans les rapports entre élèves et professeurs l'existence d'un tel élément profondément camouflé.

Dans la réalité, il est bien connu que dans certains aspects importants de notre société, tel le milieu de l'enseignement, la composante homosexuelle joue un rôle de premier plan. Depuis Freud, nous savons d'ailleurs que tout homme porte en lui un tel élément que, généralement, il a intégré dans ce qu'on appelle des conduites sexuelles normales. Mais il peut en rester à cette phase de son évolution. De toute façon, cette homosexualité affleure à certains moments dans la vie des individus, très souvent sans arriver jusqu'à la conscience. Voilà pour moi ce qui est le plus intéressant à déceler.

Ce qu'on doit constater aussi : la liaison entre le plaisir et le sentiment du péché. Cela est très net dans l'œuvre de Genet ou dans la littérature secrète de Sade. Dans la réalité les conduites extrêmes de certains homosexuels, tels que nous les connaissons de Paris à Londres, sont très marquées aussi par ce sentiment de la faute. Mais ces tendances homosexuelles qu'on peut trouver chez l'homme dans toutes les civilisations ne sont pas forcément liées à ce sentiment du péché. Ce n'est que dans le christianisme, où toute la sexualité est condamnée à l'extérieur du mariage, que l'homosexualité, ayant été l'objet d'un tabou particulièrement horrifié, il en est ainsi. A Sparte ou à Athènes, la carte des tabous était complètement différente de celle que nous avons héritée du christianisme. Par conséquent, les conduites homosexuelles ne ressemblaient guère à celles que nous pouvons constater dans notre civilisation.

Je ne pense donc pas que dans tous les cas l'homosexualité soit le produit d'un complexe de castration qui n'aurait pas été surmonté. Et d'ailleurs, si ce complexe ne l'a pas été, c'est parce que l'individu se trouve précisément à l'intérieur d'un certain milieu culturel. Il faudrait évidemment qu'il parvienne à s'en débarrasser. Du même coup, renoncerait-il à ses conduites homosexuelles ? Ce que l'on peut dire, en tout cas, c'est que la psychanalyse, telle que nous la connaissons aujourd'hui, est beaucoup trop dépendante de ce code normatif pour le délivrer du sentiment du péché. La psychanalyse est, en effet, un des aspects de notre système culturel ; elle est aussi un aspect de sa transformation.

Ce qui est intéressant à étudier dans l'homosexualité, c'est l'écart qu'elle représente par rapport à notre structure familiale ; ce n'est évidemment pas... l'acte zoologique. A cet égard, Fourier est l'un des esprits les plus clairs et les plus détachés du code normatif que nous avons hérité du christianisme. Il permet d'imaginer toutes sortes de variétés dans les rapports familiaux ; et il faudrait lire, par ailleurs, ses très étranges considérations sur les mariages complexes dans « le Nouveau Monde amoureux ». En fait, alors qu'on peut observer d'autres structures familiales dans les sociétés anciennes ou contemporaines, à l'extérieur de notre civilisation, que nous accueillons avec curiosité, nous pensons toujours que la nôtre est définitive ; et toujours, nous la projetons dans l'avenir. Quant aux irrégularités par rapport à notre structure familiale, eh bien, nous considérons qu'on pourrait être plus tolérant à leur endroit. Mais c'est tout.

Conclusion ? Nous assistons aujourd'hui à une destruction de l'ancien code normatif, en dépit de tout, et naturellement se met en place peu à peu un nouveau code, dont nous pouvons espérer qu'il devienne plus harmonieux. Un certain nombre de questions ne peuvent encore être abordées franchement. L'homosexualité en est une car, pour employer un mot de Nathalie Sarraute, un soupçon s'y attache.

Je suis persuadé que, dans quelque temps, ce soupçon sera levé et qu'on pourra en parler beaucoup plus simplement. Des actions qui, même à présent, ont des conséquences sur la vie d'un individu, n'auront plus alors les mêmes conséquences.

Cette enquête témoigne d'ailleurs qu'on commence à regarder ces choses d'un œil plus froid.

Revue Plexus n°26, Michel Butor, juillet 1969, pp. 115-117

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