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A vot’ bon cul, m’sieurs dames par Marcela Iacub

Publié le par Jean-Yves Alt

Au-delà de la prostitution, c’est une nouvelle générosité sexuelle qu’il faudrait cultiver afin d’abolir enfin les privilèges en ce domaine.

Il semblerait que le gouvernement ne réussira pas à pénaliser les clients de la prostitution. Les sénateurs s’y opposent et on ne peut que leur donner raison. Tant qu’il n’y aura pas un substitut aux fonctions sociales des travailleurs du sexe, ces projets répressifs seront injustes.

Que faire, en effet, des désirs insatisfaits de ceux qui sont dans l’incapacité de trouver des partenaires sexuels autrement qu’en payant ? De ceux qui voudraient bien coucher avec des femmes ou des hommes, mais qui n’y arrivent pas parce qu’ils sont trop moches, ou trop vieux, ou trop timides, ou pas assez riches, ou malades du corps ou de l’esprit, voire trop pris par d’autres activités ? Certes, la prostitution n’est pas le meilleur moyen pour rendre les gens heureux. Les clients préféreraient ne pas payer. Et il est fort probable que si c’était gratuit, le nombre de demandeurs augmenterait. En effet, le fait d’avoir à payer dissuade nombre de personnes en quête de plaisir sexuel.

Mais pourquoi une telle pénurie dans une société sexuellement libérée ? On voudrait que le sexe serve à créer des liens - même si dans la majorité des cas, cela échoue. On entretient cette illusion au lieu de prévenir que le sexe ne sert à rien d’autre qu’à procurer du plaisir. Depuis leur jeune âge, les individus sont éduqués dans une forme d’égoïsme sexuel. Ils peuvent être généreux en temps, en effort, en argent et même avec leur sang ou leurs organes, mais jamais avec les plaisirs sexuels procurés à autrui. S’ils le faisaient, leur martèle-t-on, ils seraient dominés, aliénés, exploités par les autres.

C’est pourquoi tant d’individus, après avoir donné du plaisir de leur plein gré, se posent malgré tout la question de savoir s’ils n’ont pas été floués ou manipulés. Jamais personne ne leur explique que la générosité sexuelle est un bienfait dont ils pourraient bénéficier, notamment quand ils seront vieux, laids ou infirmes. La générosité est souvent à double détente. Un don nous revient un jour sous une autre forme…

Le pire est que l’égoïsme sexuel, cette nouvelle religion occidentale, dépasse malheureusement le cadre des relations privées. Même parmi les plus généreux, personne n’a songé à mettre en place des « bordels du cœur », à l’instar des restaurants homonymes.

Pourtant, si nous faisions un effort pour satisfaire non seulement nos propres désirs mais aussi, de façon plus marginale, ceux des autres qui ne nous plaisent guère, si de temps en temps, nous nous occupions d’un nécessiteux sexuel, notre société serait beaucoup plus humaine. Plus encore, nous aurions une vie sexuelle plus riche, nos plaisirs ne seraient pas conçus comme des privilèges dont beaucoup de nos semblables sont dépourvus. Nous pourrions nous concentrer davantage sur nos actes que sur leur signification sur le « marché sexuel ». Nous éprouverions alors ces plaisirs sans plus aucune culpabilité, car chaque concitoyen serait, lui aussi, satisfait.

Certes, cette forme de philanthropie évacuerait l’idée que le sexe puisse servir à tisser des liens de couple ou de filiation. Il servirait à lier tant de personnes qu’il pourrait devenir le socle d’une nouvelle sociabilité, dotée de nouvelles institutions pour faire naître et élever des enfants, et même pour les aimer. L’égoïsme sexuel, lui, ne fera qu’augmenter la prostitution, les châtiments, les dépressions et l’isolement.

Libération, Marcela Iacub, samedi 26 mars 2016

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