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Histoire de Kamar-al-Zeman et de la femme du joaillier

Publié le par Jean-Yves Alt

Il y avait une fois un marchand appelé Abderahman, qui avait deux enfants d'une rare beauté ; un fils nommé Kamar-al-Zeman, c'est-à-dire la Lune du Temps, et une fille qui s'appelait Kawkeb-es-Sabah, ou Étoile du Matin. Il les avait tenus renfermés dans sa maison jusqu'à l’Age de quinze ans, par crainte du mauvais œil, et avait donné en même temps tous ses soins à leur éducation.

« Combien garderez-vous encore votre fils enfermé dans la maison ? lui dit un jour sa femme. Kamar-al-Zeman n'est point une fille ; c'est un garçon que vous auriez dû mener depuis longtemps au bazar, afin de le faire connaître, et qu'on sache au moins, lorsqu'il vous succédera, que vous avez un fils. Je veux aussi marier ma fille, pour qu'elle ne reste pas plus longtemps enterrée comme elle l'a été jusqu'à ce jour.

— Je les ai ainsi gardés à la maison, répondit le mari, parce que je redoutais l'impression qu'aurait pu faire sur eux le mauvais œil. Je peux leur appliquer ces vers : « Je crains pour vous tous les regards, tous les lieux, tous les temps. Je pourrais vous garder sous mes yeux jusqu'au jour du jugement, que je ne croirais pas encore avoir fait assez. »

— Laissez à Dieu le soin de veiller sur eux, reprit la femme et conduisez aujourd'hui votre fils an bazar. »

Le mari, s'étant laissé persuader, emmena avec lui Kamar-al-Zeman. On aurait dit que le feu était au bazar, tant fut grand le trouble qu'excita la beauté extraordinaire du jeune homme.

« Le soleil se lève-t-il une seconde fois aujourd'hui ? La lune parait-elle à la clarté du jour ? »

Telles étaient les exclamations qu'on entendait de toutes parts, et une foule immense se pressait autour du jeune Kamar–al–Zeman. Abderahman le fit entrer dans sa boutique ; mais la rue ne désemplissait pas de gens qui s'arrêtaient pour contempler ce prodige de beauté. Le jeune homme était dans le plus grand trouble, et le père craignait plus que jamais les regards malfaisants.

Tout-à-coup vint d'un côté du bazar un derviche qui chantait et pleurait ; l'excès de l'amour divin paraissait le porter à cet état d'extase. Avant aperçu Kamar-al-Zeman assis dans sa boutique, il improvisa ces vers :

« Je vois la lune sur la terre elle s'est unie à un rameau de l'arbre de ban.

Je demande : Comment s'appelle ce jeune homme ? Pour toute réponse on me dit : C'est une perle. »

Ensuite le derviche entra dans la boutique, et, s'approchant du jeune homme, lui donna un morceau d'aloès. Il se mit ensuite à la place la plus élevée de la boutique, d'où il tenait ses regards fixés sur Kamar-al-Zeman, en sanglotant et en soupirant d'une manière qui excitait la compassion.

Abderahman crut que le derviche était épris de son fils ; mais il n'osait, par respect pour la religion et un de ses ministres, le chasser de sa place. Il se leva donc, et dit :

« Viens, mon fils, nous allons retourner à la maison ; c'est assez pour le jour de ta première sortie. »

Une foule de peuple les suivit dans les rues, et le derviche était celui qui se faisait le plus remarquer par son empressement.

« Que veux-tu ? lui demanda le jeune homme, en se tournant vers lui.

— Je veux être votre hôte cette nuit, répondit le derviche, comme je suis l'hôte de Dieu.

— Soyez le bienvenu, lui dit Kamar-al-Zeman.

— Si cet homme diabolique, pensa en lui-même le marchand, fait quelque mal à mon fils, je le tuerai sans miséricorde, et je l'enterrerai secrètement. »

Il fit part de ce projet à son fils, et lui dit qu'il accourrait à la plus légère liberté que le derviche voudrait se permettre, et que la mort serait le châtiment de son audace. Alors il les laissa seuls ensemble. Le derviche resta assis à sa place, ne faisant que pleurer et soupirer.

Le jeune homme, rassuré par la promesse de son père, voulut mettre son hôte à l'épreuve ; il lui fit des agaceries et quelques caresses. Le derviche repoussa le jeune homme, en lui adressant ces vers qu'il improvisa :

« Mon cœur est épris de la beauté humaine ; mais il n'a d'autre désir que d'atteindre le sommet de la perfection. Mon amour est libre de tout ce qui tient aux sens, et j'abhorre tous ceux qui aiment d'une autre manière. »

Témoin caché de cette scène, le père rentra dans la chambre rassuré sur les sentiments du derviche, auquel il ne dissimula point les soupçons qu'il avait conçus d'abord. Il le pria ensuite de lui apprendre la cause de ses larmes.

Ah mon frère, dit le derviche, pourquoi rouvrir ma blessure ? Écoutez mon histoire :

« Étant venu une fois le vendredi dans la ville de Bassra, je trouvai toutes les boutiques ouvertes et les marchandises étalées ; mais il n'y avait personne dans les maisons ni dans les rues. Comme j'avais faim, je pris donc du pain dans une boutique, et dans une autre du miel et du beurre. J'entrai dans un café où il y avait encore de l'eau sur le feu. Je ne pouvais revenir de mon étonnement, en voyant la ville ainsi déserte et abandonnée, sans savoir si les habitants avaient été détruits tout à coup par la peste, ou s'ils avaient tous pris la fuite sans fermer leurs maisons. J'entendis au même instant du bruit dans la rue, et j'aperçus un cortège de quarante esclaves, sans voile, qui précédaient un superbe cheval sur lequel était montée une dame vêtue d'habits magnifiques enrichis d'or et de pierres précieuses. La beauté céleste de cette dame était d'autant plus éblouissante, que, ainsi que ses esclaves, elle ne portait point de voile. A sa droite marchait une esclave, qui tenait un sabre à la main ; la poignée en était faite d'une seule émeraude, dont l'éclat était encore rehaussé par celui de mille diamants. Lorsque le cortège s'approcha de moi, j'aperçus un homme qui mit la tête à la fenêtre d'une boutique ; mais, au même instant, l'esclave, armée du sabre, s'élança vers cet homme, et lui abattit la tête qui roula dans la rue. Effrayé de ce spectacle, je me cachai le mieux que je pus, et laissai passer cette beauté cruelle, qui m'avait inspiré malgré moi, un amour sans bornes. Peu à peu le monde revint dans les boutiques. Je demandai à chacun quelle était cette dame ; mais personne ne voulut me le dire. Je quittai Basana, le cœur en proie à une passion insensée, qui me tourmente jour et nuit, et qui a redoublé avec une nouvelle violence à l'aspect de votre fils, qui ressemble d'une manière frappante à cette dame. »

Lorsque le derviche eut terminé son récit, il fondit en larmes, et ses sanglots éclatèrent de nouveau. Voyant que la présence du jeune Kamar-al-Zeman ne faisait que redoubler ses chagrins, il demanda la permission de quitter la maison et de s'éloigner.

■ Contes inédits des Mille et une Nuits, Tome 3, traduit en français de l'arabe par G. S. Trébutien, Librairie Orientale de Dondey-Dupré Père et Fils, 1828, pp. 150-155


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