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Tous piégés par le couple par Marcela Iacub

Publié le par Jean-Yves Alt

Personne ne juge acceptable que des hommes frappent leurs compagnes. Mais on peut être en total désaccord avec la manière dont les concepteurs des lois cherchent à criminaliser ces comportements. La notion de violence s’élargit chaque année, chaque mois, chaque minute, en incluant non seulement des comportements violents mais aussi des mots et même l’envoi de mails et de textos. Comme si on voulait éjecter du domicile ces intrus, les obliger à financer l’autonomie économique de leurs futures ex-compagnes, les empêcher de voir leurs enfants, les envoyer pendant de longues années en prison. «Dénoncez-le», prêche-t-on et on nous communique des numéros d’urgence où des «écoutants» nous encouragent à aller à la police afin de mettre celui que nous avons aimé un jour derrière les barreaux.

C’est pourquoi le dernier livre du sociologue Jean-Claude Kaufmann, Piégée dans son couple (éditions les Liens qui libèrent), est si important. A contre-courant de la vision manichéenne véhiculée par les lois, par les associations et par les médias dans laquelle on ne voit que des bourreaux tout puissants abusant de victimes, Jean-Claude Kauffmann nous montre des réalités plus horribles encore. Plus horribles parce qu’il n’y a pas à proprement parler des coupables mais seulement les victimes du piège conjugal. On y entend des femmes – et aussi quelques hommes – prisonniers d’une situation malheureuse, parfois pour des raisons économiques ou concernant la garde des enfants. D’autres restent par peur, par lassitude, par une sorte de déprime structurelle. Comme si après un certain nombre d’années, enfermés dans ces microsociétés que sont les couples, les partenaires se vidaient de leurs désirs et de leurs substances. Dans l’un des témoignages, une femme semble véritablement attendre de la violence de la part de son conjoint pour être acculée à partir, alors que rien ne la rend plus triste que le fait qu’il ne la touche plus, qu’il ne lui parle pas, qu’il ne lui dise pas qu’il aime les repas qu’elle lui prépare. A travers ces témoignages poignants, Jean-Claude Kaufmann analyse le paradoxe dans lequel se trouvent les femmes au sein des couples. D’une part, elles sont censées travailler et prendre des risques professionnels comme les hommes, de l’autre, elles se sentent contraintes à entrer dans l’esclavage de cette institution et à faire des enfants qui l’empêcheront de partir librement.

La tragédie des hommes est d’une autre nature : face à des femmes qui ont gagné du pouvoir, ils se sentent infantilisés, comme les frères de leurs propres enfants. Certes, ils sont moins piégés que les femmes dans le couple, car ils investissent davantage le monde professionnel et ils se permettent des infidélités plus facilement qu’elles. Mais ils ont l’air d’être perdus, de ne pas comprendre ce qui se passe dans la tête de leurs compagnes.

Si les témoins de ce livre semblent si désorientés, ce n’est pas parce qu’ils manqueraient d’aide psychologique, écrit Kaufmann, mais parce que tous témoignent du malaise d’une institution à bout de souffle, qui n’est plus capable de permettre aux individus qui la composent de se développer et d’être heureux. Voilà quelque chose que les législateurs et les associations qui travaillent sur les violences conjugales savent très bien. Sauf qu’au lieu de prendre les problèmes à la racine, ils préfèrent transformer la misère conjugale en un récit où il y aurait des bons et des méchants, des jolies princesses qui ne pensent qu’à aimer, enfermées par des ogres qui les brûlent à petits feux.

Nous sommes tels des paresseux, incapables de faire des efforts pour changer la société, qui temporisent et se distraient en distribuant des châtiments. Ne sait-on pas depuis longtemps que les punitions font naître des jouissances semblables à celles que provoquent les fêtes ?

Libération, Marcela Iacub, samedi 9 avril 2016

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