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Le démon de l'absolu, André Malraux (1946)

Publié le par Jean-Yves Alt

André Malraux avait laissé inédit et inachevé, en mourant, un essai de 500 pages sur Lawrence d'Arabie : « Le Démon de l'Absolu ».

On sait que ce Colonel anglais, soldat pas comme les autres, qu'il ne faut pas confondre avec son homonyme auteur de « Lady Chatterley », fut le prétexte à un film entré dans la légende, exaltant l'amitié que conçut Lawrence (Peter O'Toole) pour le jeune nomade arabe Dahoum, puis pour un fougueux compagnon musulman de combat campé par Omar Sharif alors dans toute sa splendeur virile.

Malraux, que l'aventure a toujours fasciné n'était pas ennemi des curiosités sexuelles. C'est lui qui présenta « Lady Chatterley » aux Français, alors que le livre de « l'autre Lawrence » était interdit en Angleterre et dans maints pays. Il ne peut donc, dans son essai exhaustif, négliger l'homosexualité si particulière, éminemment fétichiste, du Colonel. Curieusement, Thomas-Edward Lawrence, auteur du livre sommet qu'est « Les Sept Piliers de la Sagesse », reste aussi célèbre par ses mœurs, la singularité de sa nature, que par ses prouesses militaires et ses réussites, en Égypte, pour le compte de l'Intelligence Service, contre les Turcs.

Adepte du sadomasochisme ? Lawrence d'Arabie le fut sans l'ombre d'un doute. Mais il procéda, pour ainsi dire, par étapes pour admettre ses goûts. Après une liaison platonique de jeunesse avec un certain Warren Richards, à Oxford (celui-ci en tomba éperdument amoureux), Thomas-Edward ne semble avoir connu le plaisir que lorsqu'il se lia et vécut, autour de sa vingt-cinquième année, avec le jeune muletier Dahoum, dont l'intelligence, l'astuce, la vivacité l'enchantaient. Il amena Dahoum en Angleterre, fit lui-même une sculpture nue de son compagnon, et en orna sa maison de Carmish. C'est à lui qu'il dédia « Les Sept Piliers de la Sagesse » : « Pour que tes yeux puissent briller vers moi ».

Mais c'est alors qu'il effectuait une mission de reconnaissance à Deraa en 1917 que, capturé par les Turcs, il connut à n'en pas douter la qualité de plaisir ineffable que lui apportait certaines formes de douleur et d'humiliation. En effet (Lawrence le raconte lui-même) un Bey turc le « molesta sexuellement », avant d'ordonner aux hommes de sa garde de le battre à sang : de là à supposer qu'ils abusèrent aussi de lui, épuisé de douleur et de délices.

Le Colonel R. Meinertzhagen, à qui Lawrence confia sa mésaventure, est formel : les serviteurs du Bey auraient également sodomisé le captif. Sentir excités à son approche ces hommes du désert : sensation ineffable, mettant le futur Colonel hors de lui, et qu'il n'oublia jamais. Il parle aussi dans ses Mémoires d'un soudard qui s'acharna sur lui à coups de bottes cloutées, commentant : « Je me mis à lui sourire avec béatitude. Très probablement sexuelle, une chaleur délicieuse pénétrait mon individu. »

Plus tard, rentré en Angleterre et couvert de gloire, Lawrence prit assez mal sa célébrité. Assurément, elle ne correspondait guère à l'anonymat que souhaitaient ses goûts. Il adorait être fessé très rudement avec une branche de châtaignier, et l'on a écrit qu'il fut très assidu à des parties de « dérouillade » organisées à Chelsea par un prêtre du Sadomasochisme dit Barbe-Bleue.

Pour mieux satisfaire ses goûts, le Colonel voulut se perdre dans l'anonymat de l'armée, et s'engagea dans la Royal Air Force sous le nom, banal à souhait, de John H. Ross. Peine perdue : les journalistes lui arrachèrent son masque, mais il récidiva, poussé par son démon, en s'engageant cette fois, sous le pseudonyme de R.E. Show, dans la Royal Tank Corp, pour réussir un peu plus tard à réintégrer la R.A.F. Pour expliquer et mieux satisfaire ses penchants, il avait inventé toute une fable : il prétendait auprès d'un jeune Écossais de son Unité qui fut son confident, John Bruce, être la proie d'un vieillard abusif, membre de sa propre famille, qu'il appelait « The Old ». Le Vieux exigeait de lui qu'il se fit fustiger, avec une obstination diabolique, en le menaçant de répandre les origines bâtardes de Lawrence.

Le Colonel camouflé devait se plier à toutes les volontés du Vieux. Bruce situe les séances de flagellation de Thomas Edward, corsées, à Aberdeen, chez Bruce lui-même. Il précise que la séance la plus « gratinée », qui fit atteindre le nirvâna à Lawrence roué à merci, eut lieu en 1930. Elles furent suivies d'autres en 1931 et 1934. Lawrence se plaisait d'ailleurs, dans ses lettres à ses intimes, à donner les détails les plus explicites sur la félicité que lui apportait le sadomasochisme. Aujourd'hui, il ne fait plus de doute que le prétendu « Old » n'a existé que dans son imagination excitée.

Thomas Edward Lawrence, qui adorait faire de la moto (souvent un accessoire indispensable pour les purs du S.M.) mourut dans un accident de route, dans le Dorset, à 46 ans.

■ André Malraux, Œuvres complètes, tome II (L'Espoir, Les Noyés de l'Altenburg, Le Démon de l'absolu), volume publié par Marius-François Guyard, Maurice Larès et Françoise Trécourt, avec la collaboration de Noël Burch, Editions Gallimard, La Pléiade, 1826 pages, 1996, ISBN : 978-2070113415


A lire également : Le cas de Lawrence d'Arabie par Françoise d'Eaubonne - Notre Thomas Edward Lawrence par Serge Talbot

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