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Correspondance d'André Gide avec sa mère

Publié le par Jean-Yves Alt

« Mon cher enfant, je reçois ta longue lettre. Je suis incapable d'y répondre, mais j'ai le sentiment très profond qu'il y a beaucoup de sophismes en tout ce que tu m'y dis. La vie ! connaître la vie... Il me semble que Pierre Louys, qu'Oscar Wilde doivent parler ainsi... Pourrais-tu me faire la promesse de ne pas trompeter tes expériences, de les garder pour toi ? Admettons que tu y passes comme au travers du feu, en sera-t-il de même de ceux que ton exemple pourra pousser à tenter les mêmes expériences ? J'aimerais tant que tu me promettes de ne pas communiquer tes expériences ; les faibles y périront, et tu les auras sur toi. Promets, n'est-ce-pas ? »

André Gide, Correspondance avec sa mère (1880-1895), Editions Gallimard, 1988, page 655

« Chère maman, je reçois encore de toi une lettre terrible. Ses huit longues pages, six et demie sont usées pour me convaincre de quelque chose. Ta véhémence pour me convaincre me montre à moi-même combien je suis peu convaincu. J'ai horreur de ces plaidoyers ; passe encore lorsqu'on apporte des arguments nouveaux, mais tu peux bien penser que tous ceux que tu me donnes là, je les ai roulés dans ma tête jusqu'à l'archisatiété. Tu as une façon de vous pousser par les épaules pour vous faire passer où tu veux, tout en disant : « Est-ce que tu ne crois pas que tu ferais bien de passer par là ? » qui rappelle trop le procédé du mendiant de Gil Blas, qui lui demande doucement sa bourse au bout d'un pistolet. Tout cela me prouve à quel point tu t'intéresses à moi, mais j'aime bien pour mes décisions ne relever que de moi-même ; tu sais bien qu'elles n'ont lieu qu'après d'interminables délibérations. Tu ne t'étonneras pas que je ne réponde pas à tous les articles de ton réquisitoire, car ce serait ouvrir une discussion oiseuse, irritante et qui me retirerait tout calme, inutile, enfin, comme toutes les discussions. »

André Gide, Correspondance avec sa mère (1880-1895), Gallimard, 1988, pp. 145-146

« Ma mère commença de s'inquiéter beaucoup (...), elle m'imaginait déjà des amours, une liaison, dont encore elle n'osait me parler ouvertement, mais dont je distinguais le fantôme à travers les allusions dont ses lettres étaient remplies. Elle me suppliait de revenir, de "rompre". La vérité, si elle avait pu la connaître, l'eût effrayée bien davantage, car on rompt des liens plus aisément qu'on ne s'échappe à soi-même, et, pour y réussir, déjà faut-il le désirer ; or ce n'est pas à l'instant où je commençais à me découvrir, que je pouvais souhaiter me quitter, sur le point de découvrir en moi les tables de ma loi nouvelle. Car il ne suffisait pas de m'émanciper de la règle ; je prétendais légitimer mon désir, donner raison à ma folie. »

André Gide, Si le grain ne meurt, 1926

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