Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

En prison, Frédéric Boyer

Publié le par Jean-Yves Alt

Frédéric Boyer raconte son expérience de professeur auprès d'une dizaine de jeunes délinquants enfermés dans l'univers moite et gris d'une prison ordinaire. Pourtant « En prison » n'est pas un reportage sur la vie carcérale. C'est un roman qui amène à une révélation intime, là où la passion échappe aux codes.

Du narrateur on ne connaît ni le passé, ni les amours (il drague des femmes grandes et fortes : indice intéressant sinon décisif). On ne sait pas grand-chose non plus des prisonniers : quelques précisions sur le comportement d'Angélique (un homme), de Jim, de Momo et aussi de Rachid qui meurt du sida. Mais on n'apprend rien de la vie ancienne de ces hommes à jamais éteints ni heureusement des motifs de leur condamnation. Il reste l'histoire d'un vertige, une sorte d'initiation mystique qui traque l'impossible.

Le jeune professeur s'engloutit progressivement dans les rites dérisoires d'un groupe d'hommes meurtris jusqu'à ne plus savoir vivre hors de la prison. Ce roman pénètre dans le mystère et l'humilité d'une passion grave et dévorante que l'on pourrait appeler la compassion, mais pour laquelle il n'y a pas de mot :

« Ça lui brûlait la langue, l'estomac. L'envie d'avouer une chose incroyable. Un désir sans nom, sans beauté. »

En prison, Frédéric Boyer

Il n'y a rien de directement sexuel dans cette attirance irréversible, mais paradoxalement tout se trame à partir du corps :

« Il ne se lassait plus d'observer ces hommes [...] C'était très violent. Leurs mains démangées de caresses. Il le sentait bien quand ils lui serraient la main. »

Métaphore de notre société ? Allégorie d'un enfer secret ?

Le roman de Frédéric Boyer évoque d'abord Kafka... et on se cogne très vite à Simone Weil, la philosophe convertie qui refusait de jouir de la vie face à la souffrance des autres. Mais « En prison » est traversé d'un frémissement occulte qui s'apparente au désir. L'auteur ignore pourtant des fantasmes engloutis que le lecteur surprend au détour d'une phrase :

« Pourtant il lui montait dans les bras, dans le corps une envie folle de les tenir contre lui. Une bouffée de tendresse avec un goût de miel. »

Le narrateur aime le dénuement de l'autre qui le préserve de sa propre solitude. Jusqu'à l'oubli de lui-même, il se précipite vers les vaincus « essorés par l'attente », qui appellent mais refusent notre amour, s'accrochent parfois, s'éloignent toujours avec « leur pas orphelin de rythme, le chantonnement fêlé de leurs voix rendues rauques par l'humidité constante ».

Ce roman suggère sans doute l'échec de la prison mais jamais n'en dénonce ouvertement les carences, même si une notation (« Le mot sida ressemblait dans leurs bouches à un petit serpent immobile et dur ») en accuse parfois la misère essentielle. Son propos est ailleurs. A l'abri de son écriture polie, le roman devient subversif. Il ausculte la fascination qu'inspirent les reclus et les victimes quand ils nous attirent « au point de vouloir partager leur sort ».

Le narrateur disparaît dans l'anonymat de la prison, soumis à une étrange perversion qui lui fait aimer « sentir l'homme oisif, abandonné ». Amoureux de ces êtres de fuite que l'absence au monde pare d'une séduction primaire, il note avec envie leur « obstination douce et cruelle qui les poussait à remplir les fonctions naturelles de la vie, du corps ».

Dans son amour infini d'une collectivité d'hommes, le narrateur cache sa peur d'aimer un être en particulier : « Peut-être avait-il cru que cela rachèterait le reste. Le manque définitif de compassion dans lequel on vivait aujourd'hui. »

■ En prison, Frédéric Boyer, Editions P.O.L., 96 pages, 1992, ISBN : 978-2867442803

Quatrième de couverture : Il y a quelques années, on lui proposa d’être professeur en prison. Il accepta sans penser à l’injustice qui nous aveugle devant les hommes qui ont échoué, qui sont coupés du monde. Sans savoir de quelle inquiète façon il aurait à être sur ses gardes de peur de les aimer vraiment.

Commenter cet article