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L'immortalité, Milan Kundera

Publié le par Jean-Yves Alt

L'être humain copie indéfiniment des schémas de comportement qui entravent sa liberté. Milan Kundera s'en régale qui, dans la description de la répétition des modes de vie, trouve une solution à son désespoir. Certes, l'homme n'est pas immortel bien que les consolations religieuses s'entêtent à en balbutier les promesses, mais il acquiert une immortalité plus banale, dérisoire ; « un mot creux », à la hauteur de son destin inquiet : il agit aujourd'hui comme d'autres ont agi hier, où le geste d'une main amoureuse inscrit son éphémère volute dans une galerie de miroirs qui masquent l'étroitesse du lien et délimitent un infini factice : deux êtres accrochés à des mensonges, jouer la seule tragédie qui importe, celle de l'amour.

Quel est donc le thème du roman de Milan Kundera : L'immortalité (avec un « i » minuscule) ? :

Nous sommes immortels et la vie est excitante parce que nos actes, nos élans (un peu forcés vers les autres), nos dons, nos dialogues passionnels d'une pièce éternellement rejouée avec d'autres et par d'autres pour que survive l'amour frénétique, toute cette activité jugée essentielle est gravée depuis toujours sur le disque dur du grand ordinateur de l'histoire des hommes. Nos vies individuelles n'en sont que le fragile duplicata. Le grand mouvement de nos existences appartient aux images déjà enregistrées. Cette certitude dont le romancier détient le code nous réconforte et permet à nous prouver (et à prouver aux autres) que nous appartenons au mouvement éternel de la planète, à ses pompes, à ses œuvres. Nous sommes branchés, c'est notre perversion : nous soumettre aux images et nous croire unique, nous inventer des scénarios qui nous persuadent que nous sommes seuls à vivre ce que chacun a de toujours vécu, une manière de nous approprier l'histoire, Dieu et l'immortalité.

Kundera invite à penser que dans notre société on ne lutte pas pour quelque chose mais contre quelqu'un (« Le mot lutte, [...] implique que dans votre noble effort se cache le désir de jeter quelqu'un à terre. »). Une société où la royauté appartient aux journalistes eux-mêmes, soumis à l'imagologie qui serait la science de la toute-puissance de l'illusion.

« Le monde est devenu un droit de l'homme et tout s'est mué en droit… », n'est-ce pas pour cacher que l'individualisme se détraque ? : « L'amour est-il pensable sans la poursuite angoissée de sa propre image dans la pensée de la personne aimée ? Dès que nous ne nous soucions plus de la façon dont l'autre nous voit, nous ne l'aimons plus. »

Cruel constat de ce roman tonique. D'abord parce que l'épreuve de l'intelligence est toujours un bienfait, ensuite parce que ce regard qui englobe le temps, rassemble des moments d'histoire intime qui réconcilie avec l'humanité. Les femmes et les hommes répètent la grande affaire de leurs vies ; l'immortalité de leurs gestes est le signe de leurs souffrances et de leurs joies.

L'immortalité est un mirage, une image du vivant projetée dans un futur où elle se dissout. La force de la vie est de nous faire agir, même dans les moments les plus désespérés, comme si l'immortalité nous était acquise. Cette toute puissante illusion est notre maigre victoire.

■ L'immortalité de Milan Kundera, Editions Gallimard, 1990, 412 pages

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