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Mauvais joueurs, Julien Dufresne-Lamy

Publié le par Jean-Yves Alt

« La famille est un jeu. Un jeu d'ombres et d'écailles, de pièces se rétrécissant, d'idées noires, d'idées blanches, de portemanteaux en acier, de silhouettes ailleurs, de secrets inavoués et de moments soudains. C'est le jeu idéal, la famille. » (p. 150)

C'est cette phrase, imbriquée à bien d'autres faits, d'autres rêves, d'autres désirs, d'autres passions qui explique pourquoi Marceau Janvier – le narrateur – écrit son journal personnel. Il le fait alors qu'il a vingt ans en reprenant sa vie depuis sa petite enfance : il lui faut alors tenter de mobiliser, de déployer, des questionnements, des désirs, des heurts, des doutes... qui prennent pour prétexte ce que sa propre image extérieure montre et cache. Il y a ensuite sans aucun doute sa propre confrontation à la page blanche, à se réapproprier ses souvenirs. Ceux avec ses anciens camarades, Malik à six ans, le jeune gay barbu de Bilbao à dix-sept ans, Agustín à vingt ans qui lui rappelle le Malik de sa petite enfance…

« Malik marche devant moi, toujours. C'est lui qui mène la danse. Quand il avance, l'ombre de Malik s'agrandit. Elle lui ressemble, en plus profond, en plus grand. À pieds joints, je saute dedans. Malik est un garçon solide. Vaillant comme le héros de la pub Mercurochrome. À tel point que son corps est festonné de bleus. Une peau salie d'hématomes. Des mauves, des jaunes, des bruns couleur coca, des taches entre les dolines de la chair. Moi, je cherche toujours l'origine de mes ecchymoses. Malik m'initie à des jeux secrets qu'il aime exécuter à l'abri des regards. Il s'approche des plaques d'égout, des portemonnaies maternels, des bosquets, comme un rite de passage. Il m'emmène au square et, d'un coup violent, écrase une fourmi du bout du pouce, dans l'espoir que toutes les fourmis du parc viennent aux funérailles. Après l'école, on s'installe dans ma chambre, lui et moi. Sur le lit Superman, parfois Babar. Malik se couche sur moi. Il rit et gigote comme un bestiau. Je ne dis plus rien. Malik se rapproche. D'un coup, il m'embrasse. Mes joues bourgeonnent en coquelicots. À la fin, Malik s'esclaffe. » (p. 39)

Marceau vit dans un univers qui, s'il n'est pas répressif, se révèle totalement statique, où chacun, abusé et désinformé, est tenu à l'écart par des faux-semblants que forment les jeux de société où toute la famille doit se retrouver très régulièrement. Ainsi la vie se confond souvent avec une succession de jeux de rôles où le travestissement est devenu un art de vivre. On découvre par exemple à la page 90 pourquoi la mère traverse des périodes de silence et de souffrance.

« Au collège, on m'appelle Marcelle. Les garçons surtout, mon voisin. Un grand garçon maigre, un peu niais. Il vient en douce dans le jardin saboter le potager de famille. Il m'attend le matin. Il me refile des surnoms et des coups derrière la tête. Dans la cour, ses copains et lui disent, Ça va Marcelle, pourquoi tu fais la tête ma belle ? T'as oublié ton rouge à lèvres ? On ajoute que je serais jolie avec des couettes. Le voisin me suit sur le chemin tous les matins et tous les soirs. C'est un jeu à se cacher. Je ne me retourne jamais, et pourtant je vois son visage. J'accélère le pas mais à droite, le voisin fait surface. Il fonce dans le tas. Pour aller mieux au collège, j'écris une liste. Dans ma liste de souhaits, je note : Je voudrais comprendre cet acharnement. Je voudrais plaire au père. Je voudrais amadouer les garçons qui rôdent. Je voudrais éteindre tous ces bruits à coups de lance-incendie. C'est au gymnase de l'école que la partie bascule. Parmi les ballons de foot et les buts en tissu. Lorsqu'on dit que je suis un garçon gentil. » (p. 75)

Mauvais joueurs, Julien Dufresne-Lamy

Monde d'apparences truquées, la famille Janvier semble victime de décisions qui lui échappent. Les trois enfants ont bien du mal à y trouver une vraie place. Marceau ne joue finalement dans ce foyer qu'un "second" rôle, sorte de détective intérieur qui cherche d'abord une dignité que son père ne lui reconnaît pas.

Marceau découvre l'art de la fugue, nouveau jeu, une course entre les questions et les réponses à travers ses péripéties qu'il narre avec brio. Ce qui pourrait être un exercice fastidieux devient pour le narrateur un bouleversement. Après un passage éclair chez son oncle en Bretagne, Marceau file en cachette en Espagne : il trouve auprès d'une veuve madrilène dont il devient le colocataire sa manière de devenir enfin, tout en côtoyant de nouvelles cruautés faites par les adultes :

« Ici, je rencontre un jeune garçon barbu venu de Bilbao. Le barbu parle vite, il enjambe les spirantes. Sa voix ne s'arrête pas, il me raconte son drame. J'assimile tant bien que mal. Son histoire de famille, sa mère catholique qui pleure quand elle apprend la nouvelle, ses injures au visage, son isolement, son linge retrouvé dans des sacs poubelles sur le palier de l'appartement, ses gourmettes rendues au père. Le barbu se déleste de son poids. Je ne comprends pas tout mais je sais qu'il n'y a pas de déjà-vu. Quand le barbu s'endort enfin, je regarde par la fenêtre, soulagé du silence. Enfin seul. Face à moi, une rue animée et grignotée par la pénombre. Je vois les fissures, les venelles au loin et tous les Espagnols noctambules qui pétaradent et chantonnent en groupe. Mes yeux brillent, ravis d'être là, contents d'avoir sauté le pas. » (p. 108)

Le père de Marceau n'a pas compris que les jeux de société ne sont pas une simple exploitation égoïste de la vie de chacun mais, comme l'écrivait déjà René Crevel dans « Mon corps et moi », une ouverture sur le monde : « A chaque créature rencontrée, j'ai demandé non le divertissement, non quelque exaltation dont l'amour essayé eût pu me faire tangent, mais l'absolu. »

Au nom de la beauté (pas seulement celle des corps), l'homosexualité peut laisser planer ses doutes dans le sourire des êtres qui traversent l'existence de Marceau. Sourire ambigu certes mais délivré de la culpabilité. Si Marceau se révèle être homosexuel, ce que ce journal-roman ne dit pas, il faut lui souhaiter qu'il la vive sans contraintes.

« En douce, je prends le portrait d'Agustín quand il s'avance devant moi sur le passage piéton. Je le suis jusqu'au parc Retiro où l'on discute la nuit passant, un verre de tinto à la main. […] J'ai beau rechigner, Agustín m'oblige à venir avec eux dans les bars, à défier les comptoirs et le bruit de la foule, à boire cul sec ces liqueurs gluantes que je finis par laper timidement dans l'espoir qu'un jour je saurai lâcher prise. Avec Agustín, je revois Malik, mes doutes et mes certitudes. Les mêmes échanges. Les mêmes intentions. Les comparaisons fusent entre nous deux, chacun pour son pays. 14 Juillet contre Hispanidad, taureaux contre lâcher de nains. On ne se raconte pas tout, mais ça suffit. […] Sur le corps d'Agustín, je revois tout. » (pp. 126-127)

Julien Dufresne-Lamy n'a pas son pareil pour dire les interrogations de Marceau avec une sobre tendresse, dans le digne refus du ressentiment, même si certaines scènes entre père et fils sont d'une fulgurante cruauté. De lui, j'aime à dire le réalisme magique. Quelle magie ? Celle des petits miracles ordinaires de l'affection : un regard, un sourire, une prévenance, un mot gentil, la beauté d'un être inconnu qu'on sent bon, d'un paysage, d'un objet... tous gratuits ! Du bonheur au bord des larmes.

■ Mauvais joueurs, Julien Dufresne-Lamy, Actes Sud Junior, 160 pages, août 2016, ISBN 978-2330066406

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