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On est tous faits de molécules, Susin Nielsen

Publié le par Jean-Yves Alt

Susin Nielsen a élaboré formidablement son roman. Son récit est formé en utilisant seulement deux voix : celle d'Ashley (14 ans), la fille de Caroline et Phil Anderson qui viennent de divorcer, et celle de Stewart (13 ans), le fils de Léonard Inkster (veuf et producteur de Caroline Anderson).

Le canevas de l'histoire s'installe doucement, sans artifice, au gré de chacune des paroles des deux enfants. Leurs mots se complètent, s'articulent, sans jamais perturber le lecteur. Susin Nielsen détaille la vie de tous les personnages de son roman – bien au-delà de ses deux narrateurs marqués par le divorce et le deuil.

A partir de ces deux voix, l'auteure allie les évènements, les émotions, les points de vue et parvient à planter tant les portraits de chacun que les relations qui les unissent, les séparent, sans oublier les raisons de ces relations faciles ou difficiles… autrement dit, la vie d'une famille recomposée, avec force et authenticité.

Autant Ashley Anderson est populaire dans son établissement que Stewart Inkster est introverti et prêt à devenir le futur bouc émissaire de sa classe.

Depuis l'installation de Léonard Inkster et de son fils dans la maison de Caroline Anderson et de sa fille (les deux adultes sont tombés amoureux l'un de l'autre), Stewart – parce qu'il a un an d'avance dans sa scolarité – se retrouve dans la même classe qu'Ashley : ce qui ne fait pas la joie de cette dernière. Ce qu'Ashley ne supporte vraiment pas, c'est la séparation de ses parents pour cause de coming-out de son père Phil. Et cette raison, elle tient qu'elle reste secrète alors qu'elle ne semble déranger aucun des trois autres protagonistes.

« Il y a un an et demi, mon père a dit à ma mère de s'asseoir et a prononcé les trois mots qui ont taillé notre famille en pièce. "Je suis homosexuel." » (p. 13)

On est tous faits de molécules, Susin Nielsen

Ce roman est donc un face à face entre les deux jeunes adolescents. Tous les objets que rapporte le garçon, de son ancienne maison, ne sont que source de moqueries de la jeune fille : il y a son chat qu'il a appelé « Schrödinger » et qu'elle nomme « Radiateur », le plaid tricoté par la mère de Stewart qu'elle souhaiterait voir disparaître alors que pour le garçon il contient encore les molécules de sa mère disparue…

Ashley reconnaît avoir un problème avec l'homosexualité de son père. De plus, ce dernier n'est pas parti bien loin puisqu'il habite le cabanon au fond du jardin car il n'a pas les moyens de se payer un logement… et comble de tout, il a fait connaissance avec un homme qui est souvent là !

« Je dois avouer, pour être honnête à cent pour cent, que moi aussi je suis un peu homophobe. Je ne pensais pas l'être. Je veux dire, j'adore Geoffrey, le coiffeur-maquilleur de ma mère au boulot, et il est gay. Et je vois aussi des gays dans mes séries télé préférées, et ils sont toujours très cool, malicieux et marrants comme tout. Mais ce n'est pas la même histoire quand votre propre père vous balance soudain qu'il l'est. Ça n'a plus rien de cool ni de marrant. Ça soulève des tas de questions. Des questions auxquelles je n'ai pas vraiment envie de connaître la réponse. Des questions comme : Mais est-ce que tu nous as aimées, au moins ? Ou bien était-ce un mensonge, ça aussi ? » (p. 14)

Ashley n'attend qu'une seule chose, avoir l'âge de se « faire déconstiper » (p. 15) (comprendre « émanciper »).

Stewart est un petit génie intellectuel mais au niveau des relations sociales, il est bien en-dessous de la moyenne. Sa citation préférée est celle d'Einstein : « Le monde est dangereux à vivre, non pas tant à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire » (p. 211).

Ashley – contrairement à Stewart – n'a rien à faire de ses études. Une seule chose compte pour elle : sortir avec Jared, le plus beau garçon de son école. Ce qu'elle va découvrir progressivement, un peu grâce à Stewart, c'est que les sentiments qu'elle porte à ce garçon ne sont pas réciproques. Il la manipule dans un seul but : coucher avec elle et passer à une autre. Stewart apprend que Jared a été exclu de son précédent établissement : il aimerait en connaître le motif. Cette découverte sera salutaire pour tous.

A la fin du roman, le lecteur devine que les deux adolescents de cette famille recomposée vont pouvoir vivre une cohabitation des plus harmonieuses. L'amour entre frère et sœur, c'est peut-être cette cohabitation où l'un l'autre ne cessent de se compléter et de se manquer : la raison du plus fort n'est pas la dialectique générale.

■ On est tous faits de molécules, Susin Nielsen, traduction de Valérie Le Plouhinec, Hélium éditions, 216 pages, avril 2015, ISBN : 978-2330039332

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