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Le principal facteur de déséquilibre pour l'homosexuel est l'opprobre sociale par Daniel Guérin (1969)

Publié le par Jean-Yves Alt

J'ai toujours pensé que le corps humain, par nature, est réceptif à toute la gamme des stimulants sexuels : non pas même bisexuel, mais polysexuel, Fourier lui-même n'a pas hésité à suggérer, dans son « Nouveau Monde amoureux », qu'on devait utiliser aussi bien l'homosexualité que d'autres formes d'amour pour créer l'harmonie sociale, dans la vie collective qu'il proposait aux hommes et aux femmes. De même, après Stirner, tous les mouvements anarchistes, de caractère individualiste, ont eux aussi défendu le droit à l'expression homoérotique, tout autant que les autres formes de relations sexuelles. Cela n'était pas dû – entendons-nous bien – à une préférence particulière. Ce qu'ils souhaitaient, c'était donner à chacun la possibilité d'être soi-même dans l'ensemble de ses dimensions (sociale, politique et sexuelle). Dans les premières années de la Révolution russe, la société qui se dessinait alors se fondait beaucoup plus sur un type de modèle libertaire, où, dans un enthousiasme collectif, hommes et femmes participaient aux tâches énormes de la construction socialiste, sans être réprimés dans leur sexualité. Cette communion s'appuyait sur les échanges idéologiques et sur les échanges sentimentaux ou érotiques : l'homosexualité était intégrée (voir l'article de Reich : « Rétablissement de la loi contre l'homosexualité en Union Soviétique »).

Or, paradoxalement, cette société socialiste a pris ensuite un visage autoritaire, la forme d'une dictature qui, tout en continuant à construire ce qu'on appelait le « socialisme», a, peu à peu, rétabli les valeurs petites-bourgeoises (structure du couple institutionnalisée, vie de famille, interdiction de l'homosexualité et même intolérance à l'égard de conduites hétérosexuelles telles que le donjuanisme).

Il n'en reste pas moins, à mes yeux, que seule une société collectiviste de caractère libertaire peut, dans la fraternité retrouvée, faire sa place aux homosexuels. Le travail et la vie en collectivité n'excluent pas les droits de l'individu, les valeurs individuelles. Cela dit, même à l'heure actuelle, dans les sociétés capitalistes, les victoires partielles sur l'obscurantisme ne sont pas à sous-estimer, loin de là ! Je ne fais aucune différence entre l'amélioration des salaires, du régime des prisons ou du droit civil (par exemple, l'émancipation de la femme) et la lutte en matière de répression des homosexuels, lutte qui doit être engagée dès maintenant.

Sur un plan scientifique, Gide avec son « Corydon » (livre beaucoup moins dépassé qu'on voudrait le faire croire), Émile Armand dans ses innombrables conférences, articles et brochures, René Guyon dans ses remarquables « Études d'éthique sexuelle » (trop peu connues) et surtout Kinsey ont aidé, à mon avis, beaucoup plus que Freud, empêtré dans sa théorie des « stades à dépasser », à modifier l'attitude de la société à l'égard des homosexuels. Je voudrais rappeler d'ailleurs que dans mon essai : « Kinsey et la sexualité », J'avais montré que, beaucoup mieux que les psychanalystes, Kinsey avait posé le problème de l'homosexualité de manière scientifique et rationnelle : pour lui, la sexualité n'obéit à aucune « finalité » (la procréation), et, pour tout un chacun, ce qui est bienfaisant est de recourir à toutes les possibilités de soulagement sexuel. La nature, en somme, a offert à l'être humain de se livrer à une fête sexuelle qui n'exclut aucune pratique ni aucun objet.

Le principal facteur de déséquilibre pour l'homosexuel est l'opprobre sociale par Daniel Guérin (1969)

L'homosexuel est-il « normal » ? S'il s'agit de l'homosexuel exclusif, ce dernier est peut-être moins « normal» que les autres qui peuvent avoir des rapports sexuels avec les deux sexes, avec les objets sexuels les plus différents. Il est difficile pourtant de faire la part de « l'anormal » dans le cas des homosexuels exclusifs. Je pense que le principal facteur de déséquilibre, dans la vie d'un homosexuel, doit être attribué à un sentiment d'opprobre sociale : ce seront les voisins qui l'espionnent, la concierge qui ricane à son passage, etc. Je crois qu'on pourrait comparer le malheur de l'homosexuel à celui de Don Juan. Dans une belle page des « Cenci », Stendhal observe que si le légendaire séducteur est devenu un monstre, c'est à cause de la condamnation portée sur lui par la société de son temps. Le déséquilibre qu'on peut, à l'occasion, découvrir dans le comportement de certains homosexuels n'a pas d'autre origine. Cela dit, l'être humain est contradictoire, soumis à diverses motivations intérieures – l'hérédité peut-être ? La transmission des gènes obéit à des lois si mystérieuses... La science, sur ce point, n'en est qu'à ses débuts.

On répète parfois encore que la répression de l'homosexualité se justifierait, en ce qu'elle serait un facteur de « décadence ». Et l'on se réfère assez souvent à l'Empire romain. Il se trouve que j'ai étudié d'assez près cette société. Qu'y trouve-t-on ? Un empereur avec des moyens financiers énormes, et, près de lui, de grands propriétaires fonciers, accaparant des latifundia d'une immense richesse. Ils pouvaient bafouer toutes les valeurs humaines en faisant une consommation mercantile de chair humaine. Il faut donc bien distinguer, quand on parle de l'Antiquité – surtout de la Rome impériale –, entre le comportement sexuel en soi, d'une part, et, d'autre part, l'usage qu'on en pouvait faire par la grâce du signe monétaire. La réaction chrétienne, dans un premier temps, s'explique et se justifie même fort bien : les esclaves de Rome, devenus chrétiens, ne pouvaient pas ne pas se révolter avec violence contre la rapacité sexuelle des praticiens qui pouvaient s'offrir leur fils ou leur fille à coups de sesterces. Lisez à ce sujet Juvénal !

Je pense qu'il y a aujourd'hui, de plus en plus – et je m'en réjouis –, une tendance générale vers la diminution de la différence entre les deux sexes. Dans la rue, il arrive qu'on ne puisse plus distinguer un garçon d'une fille. En ce qui concerne les homosexuels, je pense avant tout à ceux qui sont emprisonnés comme des « droits communs » pour avoir tenté de satisfaire leur sexualité par un acte qui était l'expression d'eux-mêmes. Aussi, à tous ces homosexuels qui ont peine à s'assumer eux-mêmes, à supporter la réprobation sociale dont ils sont l'objet et que hante l'idée du suicide. J'ai reçu à ce sujet des lettres bouleversantes. Le plus urgent est de rendre à ces homosexuels le goût de vivre.

Daniel Guérin

Plexus n°26, juillet 1969, pp. 123-124


Du même auteur : La vie selon la chair - Homosexualité et Révolution - Le feu du sang : autobiographie politique et charnelle

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