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Les Chemins égarés. Géographie sociale des lieux de sexualité entre hommes. Photographies d'Amélie Landry

Publié le par Jean-Yves Alt

Roland Barthes, le préfacier des « Tricks » de Renaud Camus (Edition définitive 1988 chez P.O.L.) écrivait : « Trick, c'est la rencontre qui n'a lieu qu'une fois : mieux qu'une drague, moins qu'un amour : une intensité qui passe, sans regret. Dès lors, pour moi, Trick devient la métaphore de beaucoup d'aventures, et qui ne sont pas sexuelles : rencontre d'un regard, d'une idée, d'une image, compagnonnage éphémère et fort, qui accepte de se dénouer légèrement, bonté infidèle : une façon de ne pas s'empoisser dans le désir, sans cependant l'esquiver : une sagesse, en somme. »

On peut regarder les photographies d'Amélie Landry en ayant en tête cette formule de Roland Barthes.

Les Chemins égarés. Géographie sociale des lieux de sexualité entre hommes. Photographies d'Amélie Landry

La culture occidentale chrétienne bannissant l'homosexualité, cette dernière s'est concentrée sur l'acte sexuel. Pendant très longtemps, les homosexuels n'ont pu élaborer un système d'amour parce que l'expression culturelle leur était interdite. La drague furtive, la relation sexuelle rapidement consommée est devenue ainsi le produit de cette interdiction.

Draguer et consommer sur place. Il y a une époque, encore pas si lointaine, avant l'heure d'internet, cette pratique était courante. Et ce, en dépit de la réprobation sociale qui pesait sur l'homosexualité et du délit d'outrage public à la pudeur. Une liberté reste pourtant une liberté, même si elle choque les pères de famille et les pères la pudeur.

Les photographies d'Amélie Landry constituent une extraordinaire sociologie poétique de la drague.

Les Chemins égarés. Géographie sociale des lieux de sexualité entre hommes. Photographies d'Amélie Landry

La photographe a ajouté de nombreux témoignages des hommes qui fréquentent ces lieux. Ils sont à la fois poignants et extrêmement lucides :

« Ce sont aussi des lieux de rencontres au sens noble du terme, pour des personnes qui ne se croiseraient pas forcément autrement. Ce qui est assez incroyable, c'est que, tout d'un coup, il y a un lieu qui n'est absolument pas destiné aux rencontres et que les hommes créent. On est vraiment sur une hétérotopie, ça n'est que ça. On invente, là où on a envie, et c'est collectif. Après, ce ne sont pas des lieux anodins, ni des lieux faciles non plus. Les hommes ont plutôt un discours d'insatisfaction, même pour le sexe, mais c'est comme dans la vraie vie. Trouver celui avec qui on va faire exactement ce qu'on a envie, ça n'est pas simple. Se trouver, ce n'est pas évident en fonction des histoires de chacun. Et puis il y a ces questions: je suis gay ou pas, je suis hors milieu ou pas, bi ou pas ? Les hommes se cherchent... »

Nicolas, Rhône-Alpes

« Notre sexualité a été tellement civilisée que ce qu'on pourrait penser être des déviances sont simplement la réalité de ce qu'est la sexualité multiple. Par multiple, je veux dire qu'il y a énormément de façons de la vivre. Maintenant on sort, c'est plus facile de rencontrer des gens. Et finalement, d'avoir vécu comme des bêtes traquées, ça nous a rendu le monde plus réel. L'homme est un animal qui s'est civilisé. »

Alfredo, Provence-Alpes-Côte d'Azur

Les Chemins égarés. Géographie sociale des lieux de sexualité entre hommes. Photographies d'Amélie Landry

Deux textes terminent le recueil : le premier de l'écrivain Mathieu Riboulet qui évoque la “drague” comme un jeu entre chasseurs et proies, le second du sociologue Laurent Gaissad qui se focalise sur l'apaisement des tensions que procurent ces lieux.

« On va chasser, le registre est celui de la bête. Le registre des choses que l'on s'apprête à faire, le registre des mots employés pour les dire, sont registres de bêtes. Et c'est ce qui dégoûte, toujours et avant tout, les bien-pensants honnêtes, les bien-pensants retors, les ennemis déclarés : ce registre de bêtes auquel on a recours, qui dit mieux que personne d'où nous nous extrayons, où nous retournerons, désigne ce à quoi on se livre entre-temps, de la prédation pure, quel que soit le tissu que nous jetons dessus pour nous voiler la face. Or, ce qu'il s'agit de vaincre, c'est la bête, toujours, depuis toujours et pour toujours. Mais comme rien n'est gagné, jamais, il faut recommencer, encore. La bête en soi, bien sûr, est bien plus difficile à atteindre que l'autre, la bête hors de soi, à l'occasion immonde. Ceux qui ont pactisé avec la bête en eux, l'écoutent et font la part de ce qu'ils lui concèdent, sont bien souvent la proie de ceux-là qui ne voient d'autre bête qu'hors d'eux-mêmes et s'en font les chasseurs. Mais tout, toujours, est réversible. » (p. 141)

Mathieu Riboulet

Les Chemins égarés. Géographie sociale des lieux de sexualité entre hommes. Photographies d'Amélie Landry

« Au final, l'expérience fait donc bien sens en tant que « déplacement » : pas uniquement déplacement de soi, mais déplacement de tout le reste de l'expérience quotidienne de soi. Certaines recherches nord-américaines y voient d'ailleurs un mécanisme d'apaisement (release) des tensions, un échappement (escape) associé aux risques dans un contexte d'homophobie généralisée. » (p. 167)

Laurent Gaissad

L'ambiance générale du livre est tonique et incite plus à la verbalisation sur ces lieux et ces rencontres qu'au repli sur soi.

Les Chemins égarés. Géographie sociale des lieux de sexualité entre hommes. Photographies d'Amélie Landry

■ Les Chemins égarés. Géographie sociale des lieux de sexualité entre hommes, Photographies d'Amélie Landry, textes de Mathieu Riboulet et Laurent Gaissad, Editions Le Bec en l’air, 184 p., 2 février 2017, ISBN : 978-2367441030, 38 €


Présentation de l'éditeur : Des lieux de rencontres sexuelles, on en trouve partout mais pas n’importe où̀ pour autant. Autrefois situé au cœur des centres urbains, ils se sont déplacés en frontière des villes : zones industrielles désaffectées, sous-bois, aires d’autoroutes… Espaces autonomes et gratuits, leur localisation exacte échappe au regard des non-initiés.

Les Chemins égarés est une réflexion sur ces espaces de liberté où, malgré la crainte d’une descente de police ou de casseurs, malgré les menaces de fermeture administrative, continuent de s’exercer des désirs d’expériences libres entre hommes de tous âges et de tous horizons. Loin du sensationnalisme, le projet emprunte une forme d’investigation inspirée des sciences sociales et se déploie à travers différents types de documents : photographies de paysages, portraits en situation, cartographies des territoires, et enfin un recueil de paroles d’usagers. Cette enquête d’Amélie Landry, que l’écrivain Mathieu Riboulet et le sociologue Laurent Gaissad accompagnent d’un texte, constitue un témoignage unique sur le basculement d’une époque, sur un rapport minoritaire à la sexualité et au monde qui apparaît comme une forme de résistance.

Biographie de l'auteur : Amélie Landry est photographe. Après des études d'Arts appliqués à Toulouse et de multimédia en Belgique, elle développe son premier projet, Les Chemins égarés. Mathieu Riboulet est écrivain, auteur de nombreux romans parmi lesquels, aux éditions Verdier, Les Œuvres de miséricorde (prix Décembre, 2012) et Entre les deux il n'y a rien (2015). Laurent Gaissad est socio-anthropologue et enseignant-chercheur, auteur de nombreux articles sur la sexualité dans l'espace public.

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