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Hollywood : un monde tristement gai

Publié le par Jean-Yves Alt

La censure de toute allusion directe à l'homosexualité sur le grand écran durant près d'un demi-siècle et, en corollaire, la destinée de nombre de stars homosexuelles avant le libéralisme culturel des sixties, n'incite guère à la nostalgie de la clandestinité.

Le mâle américain, dès avant l'avènement du parlant, s'assurait la maîtrise totale de son image sur les écrans. Il ne lui suffisait pas, au cinéma, de cantonner les actrices dans des rôles de victimes un peu niaises ou de garces dangereuses : il lui fallait aussi imposer aux spectatrices de ne pas le rêver différent de ce qu'il voulait paraître.

La fin du muet n'y changea rien. Hollywood, à l'instar du pays tout entier, s'installe dans la réaction. Les USA sortent exsangues de la Grande Dépression, à peine sûrs de toujours exister en tant que puissance mondiale. Pour renforcer leur unité, se ressaisir, se réaffirmer et prospérer, il leur faut miser sur le patriotisme, les valeurs traditionnelles, et les « bons sentiments » qu'ils suscitent toujours chez le citoyen moyen. Hollywood, alors, devenue, avec les chaleureux encouragements du gouvernement et de l'Eglise, le miroir de la société américaine qui lutte pour sa survie, commence à faire véhiculer par la plupart de ses films, une philosophie fondée sur le culte de l'argent, de l'ordre, de la légitime défense, de la foi, de l'homme fort et de la femme soumise, c'est-à-dire de la famille.

La contrepartie ? Accepter de fonctionner sous influence, en état de perpétuelle surveillance... Ainsi, longtemps, dans les studios, les plus grands producteurs ont-ils tremblé devant le bureau de censure de l'Eglise catholique, devant la Légion pour la décence. Au début des années 50, les quelques éléments gauchisants qui tenteront d'y changer quelque chose, ou qui se borneront à en critiquer l'establishment, se heurteront, à la fameuse Commission des activités anti-américaines de McCarthy ; mais ce ne sera là que l'aboutissement explosif, en pleine guerre froide, d'une longue période de conflit larvé, où auront régné, avivées par l'ambition professionnelle, la suspicion et la délation. La Seconde Guerre mondiale, peu avant, avait, elle, déjà agi comme un révélateur. Les stars étrangères, à peine débarquées à Hollywood, y avaient découvert que non contente d'être devenue un outil de propagande aux mains de la bourgeoisie, de ses « bonnes mœurs » et de son ordre public, elle abritait un tout autre monde que celui des dessins animés rose bonbon de Walt Disney. C'était une jungle.

Le climat, donc, encourageait les maisons de production à faire primer sur toute autre une représentation de l'homme belliqueuse, conforme, ce n'est pas un hasard, à l'esprit des pionniers du Far West. Vu l'idée qu'on s'en faisait alors – des êtres dégénérés, foncièrement passifs, obsédés sexuels, asociaux, corrupteurs et traîtres en puissance – l'évocation des homosexuels, à Hollywood, était à peu près aussi taboue que celle du communisme. Gérée par des nababs comme Goldwyn et Mayer (MGM), Harry Cohn (Columbia), Warner (Warner Brothers), Zanuck et Selznick (Twentieth Century Fox) ou bien encore de Mille (Paramount), qui tous étaient autant de caricatures du producteur tyrannique et libidineux amateurs de starlettes, la capitale du cinéma nourrit une écurie de réalisateurs dans le genre de Lang, Hawks, Hathaway, Fleming ou King, qui eurent pour mission implicite de fixer et d'exalter, dans des films violents et machistes, une image exemplaire du mâle américain, exclusive de toute ambiguïté. Le filon du western allait être désormais avidement exploité ; et « naturellement », cette image hostile, imperméable, boursouflée et assombrie par l'instinct de mort qui la générait, devait trouver le repoussoir idéal dans celle, complexe et troublante (troublante parce que toujours érotisée) qu'offre en général de lui-même l'homosexuel sans masque... De ce dernier, on ne laissa affleurer qu'une vision fondamentalement négative et stérile.

Tout d'abord, la vision comique, parfaitement apte, insidieusement, à frapper les homosexuels d'un discrédit définitif dans les esprits bornés. Rien n'exorcise mieux, en effet, chez l'hétéro fruste que travaille son malaise devant la honteuse tendance, que l'humour exercé aux dépens de celle-ci.

La seconde vision de l'homosexualité que tolérera Hollywood, ce sera celle du film noir – lequel, toutefois, n'en prononcera jamais le nom. Les exemples, de ce côté-là, ne manquent pas non plus, comme Le Faucon maltais, Laura, Gilda, etc., qui associent complaisamment aux femmes fatales, pour les montrer eux aussi s'attaquant à l'intégrité des « vrais » hommes, de très inquiétants pédés refoulés et impuissants, toujours capables, bien sûr, des crimes les plus odieux ! Hitchcock était à peu près aussi friand de ce genre de personnage que des belles héroïnes BCBG, très blondes et frigides : La corde, de L'inconnu du Nord-Express ou de La mort aux trousses.

Il était encore loin, le temps qui verrait un jour le cinéma américain faire une place à la représentation impartiale de l'homosexualité par des hétéros. On n'en était même pas, encore, à imaginer qu'un beau matin surgirait sur les écrans une œuvre comme Le cavalier noir, de Roy Baker (1960) – sans doute le premier film américain à avoir subi des coupes pour excès d'indulgence à l'endroit d'un personnage d'« inverti ».

Durant son âge d'or, donc, Hollywood vouera ses plus grands acteurs homos à faire carrière en panoplie d'hétéro pur et dur. De temps à autre, comme Montgomery Clift dans La rivière rouge, avec J. Wayne, ils auront la joie vengeresse de voir pousser jusqu'à l'équivoque, bien involontairement, la célébration de la franche amitié virile, ou comme Cary Grant, à plusieurs reprises, d'être innocemment invités à risquer dans une comédie une ou deux scènes en travesti. Mais la plupart du temps, leur choix de poursuivre coûte que coûte leur carrière dans le star-system les condamne à une sorte de dédoublement permanent de la personnalité, dont on imagine bien que les effets sur le psychisme ne peuvent qu'aboutir, en fin de parcours, à un naufrage irrémédiable. Il y aura certes des contrevenants radicaux à cet ordre établi, comme James Whale, auteur de films fantastiques qui préféra cesser complètement de tourner plutôt que de continuer en se reniant dans l'autocensure de ses allusions habituelles. Il y eut aussi des chanceux, comme Burt Lancaster, qui se vit sur le tard confier en Europe des rôles iconoclastes comme jamais il n'avait pu en espérer plus tôt aux USA.

Ce qu'on sait maintenant de ce que fut la vie d'acteurs comme Tyrone Power, Cary Grant ou Rock Hudson, a de quoi attrister. Beauté, triomphes, notoriété, fortune, rien de tout ça n'arriva durablement à leur tenir lieu de bonheur, et la détresse de leurs dernières années jette sur l'ensemble de leur existence une lumière telle, qu'aujourd'hui, si brillante qu'elle ait pu paraître par le passé, leur destinée fait figure de gâchis. Ces hommes, leur vie durant, ont été la propriété et le faire-valoir de leurs producteurs. Ces derniers ne se sont pas seulement contentés d'enrichir leur firme à leurs dépens ; ils leur ont imposé des contrats draconiens qui les leur livraient pieds et poings liés pour sept ans d'exclusivité absolue ; ils leur ont imposé un rythme de tournages quasi-stakhanoviste et, souvent (le cas de Cary excepté), de mauvais rôles, de lugubres galas de soutien et des campagnes promotionnelles à travers tout le pays, plutôt que de bons scénarios et des réalisateurs novateurs.

Cary Grant, grâce à Hitchcock, put abandonner la comédie galante sophistiquée pour un genre moins léger, n'eut jamais véritablement l'occasion d'offrir une autre apparence de lui-même que celle du col-blanc au charme british, flegmatique et un peu gauche. Quant à Rock Hudson, il ne dut la faveur d'Hollywood qu'à son allure de bon vrai Yankee du terroir, avenant, bien bâti, propre sur lui, certes plus physique qu'intello, mais si bien élevé et donc doué de la saine aura du gendre idéal... Un camouflage désespérément vide.

Peut-on vraiment s'étonner, alors, que de pareilles carrières se soient achevées sur le déclin ? Standardisées à ce point, elles ne pouvaient que s'essouffler comme la mode se démode, et ces acteurs finir usés, rongés par l'amertume, le dégoût d'eux-mêmes et de la presque totalité de leurs films, tout autant que par l'alcool et la drogue.

Hollywood a interdit à ses stars galeuses de vivre au grand jour une vie privée conforme à leurs désirs profonds. On aura poussé la mascarade jusqu'à leur recommander, aux fins publicitaires qu'on imagine, de convoler en justes noces : Rock une fois, Tyrone trois, Cary quatre !... et l'histoire de ces mariages – surtout dans le cas de Cary Grant – accumule les horreurs. Le mépris, les infidélités les plus lâches, les insultes, l'incitation à la débauche, les coups et la torture morale : tout y est. On voudrait pouvoir trouver des excuses à un tel sadisme, mais tout ce à quoi l'effort de compréhension arrive à se raccrocher, c'est à ce seul constat, qui tient bien mal lieu de circonstances atténuantes : leurs femmes, au début, ces hommes les ont aimées, mais ce que leur ignoble comportement conjugal exprimait, c'était sans doute bien moins la haine du deuxième sexe, que celle d'une logique qui leur niait le droit d'assumer pleinement, librement, leurs préférences sexuelles...

Hollywood : un monde tristement gai

Cette atmosphère hollywoodienne, le lecteur la retrouvera dans le magnifique roman de Gilles Leroy : « Dans les westerns » (Editions Mercure de France, 313 pages, janvier 2017, ISBN : 978-2715243934).

Quatrième de couverture : 1948, Arizona. Quand Paul Young rencontre Bob Lockhart sur un plateau de cinéma, l’évidence saute aux yeux de tous : les deux hommes seront bien plus que de simples partenaires de jeu. Espionnés par les studios, la police des mœurs et la presse à scandale, les amants vivront sept années de passion, jusqu’à ce que Paul regagne le rang.

Le voici cinquante ans plus tard, devenu sénateur et patriarche, qui joint sa voix à celles de deux autres inconditionnels : l’actrice Joanne Ellis, longtemps éprise de Bob, et Lenny Lieberman, l’agent presque frère. Émus, émerveillés encore, ils tissent à eux trois la légende de Lockhart.

Toute histoire d’amour est aussi l’histoire d’un monde, nous dit Gilles Leroy : ici, une Amérique brillante, convulsive, déchirée entre avant-garde et cynisme, soif de liberté et répression.

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