Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

L'éternité fragile : Innocence et vérité (mémoires) de Marcel Schneider

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce second tome des mémoires de Marcel Schneider s'ouvre sur la défaite de 1940. « Innocence et vérité » raconte sa vie jusque vers 1955. Mais les souvenirs ne suivent pas rigoureusement l'ordre chronologique (ils remontent jusqu'en 1935 et explorent brièvement les années 60-70). Ils traversent le temps quand un personnage dévoile les perspectives d'une vie. D'où la force de ces mémoires et leur pouvoir de fascination. Leur intérêt et leur séduction aussi : l'homme âgé qui se souvient a compris ce que l'existence offre et retire. L'écrivain « sait » ce que vivre signifie même s'il assure constamment qu'il n'a jamais su se débrouiller des fils complexes de la réussite et des complots.

Assez futé, innocent peut-être, sage toujours, Marcel Schneider a laissé la meute aboyer et, sans jamais se renier, trouve le succès tard dans sa vie, en racontant justement un passé qu'il juge sans héroïsme : « L'homme n'est pas réductible à ce qu'il fait. C'est ce qu'il rêve, ce qu'il désire, ce qui le torture et le mine qui m'attache à lui. »

Marcel Schneider est lieutenant pendant la Seconde Guerre mondiale, puis vit, en ermite, soutient les résistants, lit beaucoup, retrouve son métier de professeur, écrit : « Au fond de moi-même, j'ai toujours su que je serais écrivain. »

Il rencontre des écrivains, des célébrités, voyage... C'est un solitaire entouré. Homme de confiance, il consacre temps et d'énergie à l'amitié, mais n'exige pas de retour. Elégance et discrétion : « Je n'excitais ni l'hostilité, ni le dégoût : on ne me voyait même pas. »

Propos excessifs sans doute pour un homme témoin de son temps, qui connut Dumézil, Cocteau, Gide, Mauriac, fut si proche de l'égérie et mécène de toute l'avant-garde artistique : Marie-Laure de Noailles, et sut montrer – loin des convenances – le peu d'intérêt qu'il portait à Sartre et à Beauvoir.

Marcel Schneider a toujours vénéré sa propre liberté qu'il obtient à sa manière, par la douceur ferme, la volonté de se taire quand il veut dire non. Solitaire certes, il trouve son bonheur dans la mélancolie des existences sans éclats : les drames restent privés.

L'éternité fragile : Innocence et vérité (mémoires) de Marcel Schneider

Et l'amour, les sens, la fulgurance des passions ? Dans ce volume de ses souvenirs, Marcel Schneider n'est pas très prolixe en confidences. Une scène cocasse dans les premières pages laisse entendre où iraient ses désirs s'il leur laissait la bride sur le cou ou s'il croyait que leur satisfaction valût la peine d'y perdre son âme. Anecdote : son ordonnance l'aidait à prendre son bain ; il « voulut abuser de la situation sous le prétexte, fallacieux sûrement, que Tino Rossi lui avait accordé des privautés. » C'est la guerre et la répartition des rôles sexuels est quelque peu perturbée, mais Schneider ne succombe pas.

Marcel Schneider connaît l'amour, le grand, celui qui marque toute une vie et dont la mémoire est éternelle même si son accomplissement fut éphémère. Marcel Schneider préfère de toute façon, un amour qui laisse un souvenir parfait à des expériences qui blessent le cœur et énervent le corps :

« Martin attira seul mon regard : grand blond, l'idéal germanique avec des yeux couleur chardon des sables à la fois mélancoliques et rieurs, il me frappa à cause du rayonnement de sa force et de sa douceur... J'avais vingt-deux ans. »

C'est l'amour avec un grand A. Mais Martin n'est pas homosexuel :

« Son goût le portait vers les femmes, mais comme il tenait à moi, il voulut me faire plaisir. »

Ils se voient rarement. Dix ans plus tard, en juin 1945, Martin meurt au plus beau de son été, tué par la guerre.

La vie de Marcel Schneider est jalonnée de morts. Ses livres, ceux qu'il a écrits avant ses mémoires, savent traverser la réalité pour découvrir l'invisible. Comme après la mort de sa mère, Schneider est confronté à des hallucinations. En août 1945, « Martin se matérialisa devant moi, il devint lui-même et s'il resta silencieux, il ne m'en témoigna pas moins qu'il m'aimait toujours ».

Marcel Schneider n'est pas « un hurluberlu d'un autre temps ». Ses mémoires disent l'unique passion des sages : « Moi aussi je cherche à connaître ».

■ L'éternité fragile : Innocence et vérité (mémoires) de Marcel Schneider, Grasset, 350 pages, 1991, ISBN : 978-2246442318


Du même auteur : Un été sur le lac - Le guerrier de pierre - Histoires à mourir debout - L'éternité fragile (tome 1)

Commenter cet article