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Hommage à Renée Vivien (1877-1909)

Publié le par Jean-Yves Alt

Renée Vivien revendiquait hautement son titre d'homosexuelle dans les années 1900. Avant même que son amie et amante Natalie Barney – « l'Amazone », désirée en vain par Rémy de Gourmont – ait installé rue Jacob, autour du Temple de l'Amitié, son règne qui était aussi celui de Sapho. Alors que tant de femmes taquinaient par chic le lesbianisme, moyen unique de piquer le mâle, Renée Vivien, elle, le vivait totalement. Elle le chantait en vers élégiaques et insensés :

O tristesse, ô rancœur des songes tôt ravis !

Par un matin d'automne, enfin, je la revis...

Celle dont le nom seul étourdit et caresse,

Celle qui fut pour moi l'Amour dans la Jeunesse,

Celle-là qui reçut mes sanglotants aveux ;

Celle dont j'adorais les suprêmes cheveux. (Résurrection mauvaise / dans Haillons)

Poétesse de « Flambeaux éteints », « Sillages », « Haillons », etc., Pauline Tarn, qui deviendra Renée Vivien en littérature, était née, en 1877, d'un père britannique et d'une mère américaine. Malgré une enfance privilégiée, vécue en partie dans un Paris qui la ravissait, elle se sentit, dès l'adolescence, éloignée de sa famille et cultiva ardemment l'anglophobie. À cause de sa conduite d'indisciplinée, la sévérité des siens fit qu'elle subit la surveillance de la Cour de la Chancellerie de Londres (dont elle deviendra curieusement la pupille) avec interdiction de quitter les îles britanniques. Dès qu'elle le put, Pauline s'arrangea pour échapper à l'autoritarisme de son milieu et, en 1899, vint s'installer à Paris. Sa majorité à peine atteinte, Pauline-Renée, qui était fort belle, se révélait poétesse, traductrice du grec, écrivain de race et d'un lyrisme torturé. Elle avait ce goût irrémédiable de la vérité, de sa vérité, qui lui fit écrire un jour que, par amour de la Mort, son âme pardonnait à la Vie ce crime : la Vie. C'était une extrémiste qui entendait brûler son destin. Autant par anticonformisme inné que pour assouvir ses passions.

Colette, qui l'a bien connue, avec sa patience d'entomologiste, parle ainsi de celle qui, réfugiée au fond de Neuilly dans un appartement calfeutré aux fenêtres clouées, devait mourir seule à 32 ans, brûlée par l'alcoolisme et le néant, d'une pneumonie mal soignée : « le charmant visage de Renée ne reflétait qu'une part de sa puérilité, par la joue rentrée et suave, duvetée, la lèvre supérieure naïve, relevée, à l'anglaise, sur quatre petites dents. Un brillant et fréquent sourire illuminait ses yeux couleur de châtaigne, tantôt bruns, tantôt verdissants au soleil. Elle portait longs ses beaux cheveux d'un blond d'argent, fins, plats, et les massait sur le haut de sa tête d'où ils se dénouaient brin à brin comme une paille fine... »

Une beauté donc, Renée Vivien, avec une grâce préraphaélite – vrai contraste à ces lesbiennes massives dont la Marquise de Morny, virile protectrice de Colette, reste le prototype. Pourtant, malgré cette fragilité si féminine, à part un bref emballement pour un industriel poète, A. Moullé, c'est à la Femme que Renée vouait toute sa ferveur, la Femme dont elle avait la religion.

Quand Renée Vivien, déjà vestale du saphisme exclusif, rencontre Natalie Barney, celle-ci est aussi connue sur le plan littéraire que par ses goûts lesbiens. Sa liaison avec Liane de Pougy, auteur d'« Idylle Saphiste », l'auréole. Natalie a déjà tout de l'inspiratrice bon teint puisqu'on la reconnaîtra tour à tour, au fil des années, sous les traits de la Valérie du « Puits de Solitude » de Radcliffe Hall, de l'Évangéline du « Ladies Almanach » de Djuana Barnes, de la Flossie des « Claudine » signés Colette Willy, de la Paulette de « L'Ange et les Pervers », commis par Lucie Delarue-Mardrus. Un bataillon de jolies flatteuses, auteurs ou femmes du monde plus ou moins en rupture de milieu, tournent déjà, à Neuilly, autour de celle qui sera l'Amazone, en une sorte de passacaille.

Entre Renée et la riche jeune Américaine, une liaison passionnée, privilégiée, s'installe très vite. Toutes deux se réclament de la grecque Sapho, vouent la même admiration à Pierre Louÿs et à ses « Chansons de Bilitis », livre dédié au culte de « la jeune fille future » à travers des réminiscences antiques. Elles se montrent en couple au théâtre, s'épanchent... Renée est présentée à l'assez impressionnante famille Barney, Natalie réussit un pastel de son amie et, tendrement, elles posent ensemble pour le photographe Otto. Miss Barney, quoiqu'elle pense le plus grand bien de « Lassitude », poème déjà symptomatique de l'état d'âme décadent de son amante, feint encore d'ignorer combien, chez elle, la trouble et l'inquiète un goût aussi affirmé du néant, de la démission. Pour Renée, Natalie est « Lorely », prêtresse de l'amour qui refuse l'amant, comme la légende veut que fasse Sapho. Mais certes pas les conquêtes féminines, que l'Américaine semble accumuler. Pour Renée, c'est le grand amour proclamé. Pour Natalie, il y a nuances. Cette ogresse de charme ne dédaigne pas se faire un tableau de chasse. Elle aime briller dans son salon et exercer son emprise de Don Juane intellectuelle.

N'importe : en dépit d'une dissemblance foncière, Miss Barney professe aussi une grande flamme, au nez de la galerie, pour son amie en titre. Et Renée, dans sa chambre transformée en chapelle ardente, lit religieusement les vers « À la Femme aimée » à celle qui, peut-être, pense à autre chose. Côté sens, il semble bien que ça n'aille pas aussi fort que le voudrait Natalie. Plus tard, en écrivant sur elle, l'Amazone accusera Renée d'inertie physique.

Quelque distance s'étant sournoisement glissée entre elles, Natalie qui aime les voyages, les rencontres et mordre le quotidien à belles dents, n'a plus grand scrupule à être infidèle. Alors qu'elles vivaient ensemble rue de Neuville, c'est la séparation. Les trahisons de Natalie laissent Renée brisée, mais tout de même ancrée dans l'idée qu'elle ne saurait échapper à un sort funeste. Sort qu'implique le fait même d'être au monde. Liane de Pougy – bisexuelle et ex-liaison de l'Américaine – observe, gourmande, les hauts et les bas d'une liaison qui, entre ces deux natures hautement originales, durera malgré tout neuf années.

Soudain, coup de théâtre aux yeux de la petite colonie de ces femmes honnissant le mâle : Avenue du Bois, Renée Vivien s'est mise en ménage avec une femme fort riche – la Baronne Hélène de Zuylen de Nyevelt (1863-1947) – surnommée « la Brioche ». Renée Vivien, désormais, se refuse farouchement à Natalie blessée.

Le fait qu'elle ait élu l'envahissante Brioche – à la surprise de tous – n'empêche quand même pas Renée d'être torturée en imaginant les privautés que s'accordent, tandis qu'elles voyagent ensemble, Natalie et Liane, ces vieilles complices de lit. Un retour à la bien-aimée, en vain idéalisé, ne sera qu'un trompe-l'œil. Vite, Renée se reprend, mesure le vide qui s'ouvre devant elle. Elle abuse de plus en plus de gin, de chloral pour dormir, absorbe d'horribles mixtures, en effrayant Colette qui la visite en voisine, et paraît décidée à s'autodétruire. Renée écrit cependant beaucoup, pose pour Rodin, finance une édition du « Coffret de Santal » de Charles Cros. A-t-elle renoncé, pour autant, à séduire elle-même ? Entre deux malaises, deux ivresses, Renée Vivien va rejoindre une belle Turque à Constantinople par l'Orient-Express. Toutes les deux s'étant embarquées pour Lesbos, Hélène Zuylen effondrée, tente de se suicider, tant elle souffre de cette escapade vers la Mecque du lesbianisme. Renée aura aussi une toquade pour une certaine Loulou, qui n'est autre que Jeanne de Bellune, entretenue notoire.

En 1907, retrait de la vie littéraire. Renée Vivien vend sa bibliothèque, entend mettre sur pied l'édition définitive de son œuvre et le fait. Par quelle énergie insoupçonnable puisqu'une tentative de suicide au landanum la laisse à son tour gravement ébranlée, incapable de récupérer tout équilibre vital ? Sa vue baisse et son palais dépravé la porte de plus en plus vers des nourritures exotiques, qu'elle croit capables de retarder l'anorexie qui la menace. Frappée de troubles oculaires, guettée par la paralysie des jambes, elle séjourne sur la Côte d'Azur, revoit ce Londres qu'elle détestait et, rentrant à Paris plus morte que vive, a pourtant le courage de se convertir au catholicisme en abjurant la foi protestante. Elle n'a plus que très peu de temps à vivre.

Même des années après sa mort, Natalie Barney garda, entretint autour d'elle le culte de la disparue. L'Amazone croyait à la pérennité du lien qui l'avait unie à Renée. Elle restait persuadée que celle-ci n'avait pas menti en lui promettant un jour : « La poussière que je serai dans le tombeau sera tienne – tienne aussi l'âme qui peut-être survivra – dans le néant ou dans l'éternité, tienne toujours. » (in Jean Chalon, Chère Natalie Barney. Portrait d'une séductrice)

Quant à l'œuvre littéraire des deux femmes, ce que certains pensaient toc, faux semblant, délire littéraire outré, chez Natalie Barney comme chez Renée Vivien, s'irise d'humaine vérité. Les prémices de la libération de la femme, en écriture comme sur le plan social, y sont évidentes. Renée Vivien et Natalie Barney voulaient assumer entièrement leur nature et y sont parvenues – sans craindre de crier au monde leur vérité.


Biographies :

On retrouve Renée Vivien à travers l'étincelante biographie que Jean Chalon a consacrée à Natalie Barney : « Chère Natalie Barney. Portrait d'une séductrice » chez Flammarion, de même on peut les suivre toutes les deux dans « Tes blessures sont plus douces que leurs caresses. Vie de Renée Vivien », que signe Jean-Paul Goujon chez Régine Deforges. Sans oublier, très récemment, « Re-née » de Alice Renard chez Le Lys Bleu.


Bibliographie :

Treize poèmes, Renée Vivien, Éditions ÉrosOnyx, Collection Chansons, 60 pages, couverture en couleur à longs rabats, avec le CD glissé sous le second, avril 2019, ISBN : 9782918444411, 25€

Poèmes 1901-1910, Renée Vivien, Éditions ÉrosOnyx, 360 pages, 2009, ISBN : 9782918444008, 39€

Renée Vivien, Études et préludes, Cendres et poussières, Sapho, Éditions ÉrosOnyx, Collection Classiques Poche, 160 pages, 2015, ISBN : 9782918444251, 9€

Sapho, Renée Vivien, Éditions ÉrosOnyx, Collection Classiques, 2009, ISBN : 9782952949996, 19€

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