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Maurice Blanchard : vie supposée & choix de textes de Pierre Peuchmaurd

Publié le par Jean-Yves Alt

Maurice Blanchard :

Vivre toutes les vies et non vivre seulement sa vie

Maurice Blanchard (1890-1960) disait à propos des recensions : « C'est à peine si cela se signe, et comme on inscrit son nom sur un mur élu, sachant, ce faisant, qu'on le défigure. » (p. 12)

Après avoir découvert cette « paraphrase », comment pouvoir écrire un commentaire sur l'œuvre de Blanchard et sur celle de son « témoin élégant », Pierre Peuchmaurd (p. 7) ?

Maurice Blanchard – un as de l'aviation – a toujours qualifié péjorativement l'ensemble les différents oiseaux : peut-être parce que ces volatiles pouvaient représenter un danger pour les aviateurs en vol…

Lire Maurice Blanchard, ce n'est pas retrouver le monde du garçon du roman de Selma Lagerlöf « Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède ». Le poète n'avait que faire de l'enfance. Il fallait la déblayer :

« Pourquoi s'attendrir sur d'affreuses réminiscences ? Pourquoi se souvenir de saloperies d'enfances ? Je n'aimerais pas revoir le triste patelin qui m'a vu naître : pourquoi cette éducation collée aux gestes comme la terre des champs à mes semelles quand je touchais les bœufs dans la plaine d'Assainvillers ? Pourquoi cette tendresse, ces renoncements puisqu'il ne s'agit plus de toucher les cœurs ? » (p.30)

Maurice Blanchard : vie supposée & choix de textes de Pierre Peuchmaurd

Maurice Blanchard fut un aviateur-ingénieur-mécanicien dans l'aviation. On peut deviner le décalage de son monde professionnel avec celui de son univers poétique. Est-ce pour cela que seulement quelques personnes ont entendu ce qu'il disait et écrivait de son vivant ?

Le livre de Pierre Peuchmaurd ne propose pas un voyage à travers les airs à la poursuite d'émotions oniriques de Maurice Blanchard. Ce dernier savait qu'il est normal, quand on accepte de s'envoler, qu'un jour on s'écrase au sol. Et c'est cela qui avait de la valeur pour lui.

« L'homme volant n'est pas satisfait. Ce n'est pas cela qu'il voulait (...). L'homme volant pleure des larmes d'huile chaude parce qu'il ne sera jamais l'homme-tempête, l'homme-rafale, l'homme-foudre, ni l'homme-vide, parce qu'il ne vivra pas dans la pensée des hommes, car la tempête, c'est la vie, la rafale, c'est la vie, la foudre, c'est la vie, le vide c'est la vie et que l'homme volant, c'est de la fabrication, c'est du beurre, c'est du bruit. » (p. 21)

Maurice Blanchard, dans ses écrits, et Pierre Peuchmaurd son ami, dans la vie supposée de Blanchard, proposent un cheminement intérieur qui a pour cadre la nature : nature qu'il convient de désensibiliser, c’est-à-dire non pas l'appréhender avec de la tendresse mais avec de la fureur.

« Il n'y a plus de mondes finis à découvrir. Chacun construit le sien s'il le peut. S'il ne le peut, il doit entrer dans le monde du poète, déchiffreur d'énigmes, rédempteur du hasard, organisateur du chaos. »

La seule façon d'avancer est de « pousser son sillon » (p. 40). « On vit beaucoup mieux » sans espoir, « d'une vie plus propre » (p. 41).

C'est la façon de Maurice Blanchard d'aller toujours vers plus de vie, « jamais vers moins de refus » (p. 31). Monter dans les airs, Blanchard connaît étant donné son métier. Mais ce chemin-là n'est pas tout. Il faut aussi descendre et jouer la couleur noire avec « toutes les chances » (p. 41) qu'elle recèle. C'est la poésie qui permet cette descente :

« Au fond de la plus profonde mine, les mineurs ensevelis, en pleine crise de voyance, percent des fenêtres encadrées de vigne rouge, le printemps étincelle au fond de la plus profonde mine, le chevreau tète sa mère. » (p.41)

La montée met en joie. Mais on se retrouve bien rapidement esseulé. Il faut redescendre et trouver en bas, ce qui se transformera en mots. À chacun de trouver ce qui pourra faire mots.

L'espoir est un poison. Car il ne cache que le seul désir d'être heureux :

« L'homme heureux n'a plus besoin de poésie. Il se rue alors vers ce monde inacceptable où les êtres sont des choses, où les choses sont des êtres, où la bestialité reste le seul refuge et la seule rédemption. » (p. 42)

Renoncer à l'espoir est le seul moyen « pour acquérir le sens de la pureté, et même le sens de la pureté en connaissance de cause. » (p. 41)

Cesser de vouloir toujours « être un autre, toujours un autre […] il n'y a pas de monde ailleurs si l'on n'est soi-même ailleurs » (p. 43). L'urgence absolue est un piège. Quand on est sans cesse poussé, happé, la trappe n'est pas loin, celle qu'on tire derrière et avec soi.

Il n'y a pas d'histoires d'amour chez Maurice Blanchard. Ou alors elles sont atroces. Il suffit de lire « Menuet » (pp. 153-155) dans la partie « L'homme et ses miroirs » pour s'en convaincre.

Et Pierre Peuchmaurd de conclure : « La question n'est jamais de savoir s'il y a ou n'y a pas d'amour heureux, mais si amour il peut y avoir dans le monde de l'humiliation. » (p. 51)

Maurice Blanchard ne se raconte pas d'histoires. Il n'en raconte à personne. Les hommes, il les connaît. Il en a tué pendant la guerre. Il devine immédiatement des choses sur les hommes, mais il ne peut les dire ou alors seulement au dernier jour :

« Celui qui est né dans un monde hostile

vivra et mourra dans un monde hostile. » (p. 58)

De quoi, poursuit Peuchmaurd en tirer toutes les conséquences...

« Les Poètes, hommes du moment, sont des enfants sensuels et exaltés et qui passent brusquement et sans raison de la confiance à la défiance.

Avec une âme où se cache généralement quelque fêlure, ils se vengent souvent dans leurs ouvrages d'une souillure intime et cherchent, par leur envolée, à fuir une mémoire trop fidèle. » (p. 76)

« La vraie gloire est obscure » (p. 78)

Un livre à lire et relire…

■ Maurice Blanchard suivi de Vie supposée & choix de textes par Pierre Peuchmaurd, éditions Pierre Mainard, 202 pages, octobre 2019, ISBN : 9782913751750, 17€

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