Épicure (341-vers 270 avant J.-C.) fut contemporain d'Alexandre le Grand. Pourtant, sa grande affaire ne fut pas la politique, mais l'amour. Et donc la mort.

Car on n'aime pleinement qu'à condition de savoir que le temps nous est compté. Politiquement, Épicure apparaît comme l'anti-Aristote : il prône le retrait du monde. Le sage, rappelle-t-il, doit vivre en marge des affaires de la cité.


Une véritable révolution, à l'époque ! Car tout, dans la Grèce du IVème siècle, prend sens à partir du rapport de l'homme à l'Etat. [L'épicurisme n'est possible, qu'à cause de la bataille de Chéronée - victoire de Philippe de Macédoine sur les Athéniens- , grande fracture dans la belle totalité grecque : soudain, la cité grecque perd son autonomie et le salut doit se trouver ailleurs.]


Le parallèle est frappant entre l'époque d'Épicure et la nôtre : la foi en la politique a disparu, rejoignant dans les limbes la foi en nos dieux. Le salut, pour nous, doit désormais se chercher ailleurs que dans la vie politique.


Mais où ?


A cette question, Épicure apportait une réponse que nous devrions méditer.


Le salut, nous dit Épicure, se trouve dans l'absence de crainte (l'ataraxie). Ainsi convient-il de rechercher l'état qui permet à chacun de vivre sans douleur et sans peurs. Le but de la vie est déjà ce que les Américains théoriseront sous le nom de «poursuite du bonheur».


Encore faut-il s'entendre sur le sens de ce mot. Le bonheur n'est pas le confort, encore moins la possession de biens, et surtout pas les honneurs ou les babioles qui accompagnent la reconnaissance sociale. Non, le vrai bonheur consiste à vivre débarrassé des superstitions :


- Au premier rang d'entre elles, LA CROYANCE EN L’INTERVENTION DIVINE. Rien à voir avec l'athéisme. Simplement, explique Épicure, les dieux vivent en des sphères qui nous éloignent d'eux à jamais. Il est dans leur nature divine de ne pas s'occuper des mortels ; ce serait déchoir de leur rang que de veiller sur nous.


- Autre croyance néfaste: LA PEUR DE LA MORT. «Familiarise-toi avec l'idée que la mort n'est rien pour nous », ose écrire Épicure. Si la mort n'est rien pour nous, c'est qu'elle est absente lorsque nous sommes en vie et n'apparaît qu'au moment où nous ne sommes plus là : il ne peut donc jamais y avoir coïncidence entre nous-même et notre propre mort. Ainsi, imaginer le moment de notre mort est absurde : si on ne peut se représenter la mort, la craindre est vain. Cette crainte est le produit de l'imagination, de la superstition. Épicure ajoute à cet argument logique un argument « physique » : la mort, écrit-il, représente la dispersion des atomes dont nous sommes composés ; or, ces atomes sont éternels, remis à la disposition de l'univers pour se reformer en d'autres corps. Cette idée suppose qu'à travers notre mort se met en place une immortalité qui n'est plus celle de l'âme (comme ce le fut pour Platon et Aristote et comme ce le sera pour les penseurs chrétiens), mais celle des atomes.


Refuser les dogmes et les superstitions permet au sage de se tenir à l'écart de la douleur.


Reste les DOULEURS LIEES AUX PASSIONS. Pour les éviter, Épicure invite à distinguer les plaisirs : tous ne se valent pas. Ainsi l'épicurien choisit les plaisirs "naturels et raisonnables". Il prend peu, et uniquement ce qui conduit à la paix du cœur. S'il aime, s'il vit intensément, c'est parce qu'il sait qu'il va mourir, que le présent est le seul temps du bonheur.


Cette morale de l'urgence est aussi une éthique de l'instant. Pour le temps présent.


Publié dans : PHILOSOPHIE

Marcela Iacub tord à bien des égards le cou aux interprétations juridiques faciles dont les médias et les propos de comptoirs sont coutumiers. Ils rendent au droit sa substance, son essence même, et feront le régal des juristes agacés par les dérives pseudo-juridiques plus motivées par la volonté de normaliser les rapports sociaux que de comprendre ce que le droit en dit véritablement.  

Quatrième de couverture : Louise Tugènes, héroïne de cette enquête insolite, nous livre les résultats de ses investigations sur ce que l'on appelle le « nouvel ordre sexuel ». Liberté sexuelle ? Elle n'en est plus tout à fait sûre quand elle constate que le quart de la population carcérale en France est poursuivie pour crime sexuel et que l'on cherche à abolir la prostitution et la pornographie... Elle interroge des féministes convaincues auprès desquelles elle passe pour un suppôt du patriarcat ; elle évoque avec une certaine admiration son amie d'enfance Angèle qui s'est prostituée pour financer ses études : elle apprend médusée que Sabine a été violée sans s'en rendre compte, ce qui ne l'a pas empêchée de se sentir psychiquement morte...

Une vive satire des prétendues avant-gardes sexuelles qui veulent nous libérer par plus de violence policière, et de la bêtise des « intellectuels » d'aujourd'hui qui confondent raisonnement et culture du préjugé. Un travail de vulgarisation original par une spécialiste qui ne manque ni d'humour ni de courage.

"Qu'avez-vous fait de la révolution sexuelle?" est en quelque sorte une version vulgarisée de son livre précédant (Le crime était presque sexuel). Qui dit vulgarisation, dit simplification. Il faut donc le lire avec un a priori positif qui consiste à essayer de comprendre sa manière de penser et son féminisme, et en ne s'arrêtant pas à certaines généralisations abusives, à ses provocations à l'égard d'autres courants féministes et à son discours assez subversif. Marcela Iacub, unique en son genre, rejetant le féminisme français "maternaliste", qui ne voit dans la femme, selon elle, qu'une victime ou une génitrice, la juriste dénigre les lois sur la parité ou le harcèlement sexuel.

 

Marcela Iacub estime que la libération sexuelle est en soi une bonne chose et que les femmes doivent donc y avoir accès comme les hommes. Pour elle, actuellement, la liberté sexuelle de référence est la liberté des hommes. Leur but est d'ôter toutes les barrières psychologiques, culturelles, éducatives, sociétales, etc., qui entravent la liberté sexuelle des femmes pour les amener au même niveau de liberté des hommes en mettant en avant d’une part la capacité des femmes à donner un consentement valable (quand on peut dire "oui" ou "non" et que les autres respectent ce "oui" et ce "non", on est libre ; le consentement est donc une condition sine qua non de la liberté) et d’autre part la libre disposition pour les femmes de leur corps et de leur sexe. Marcela Iacub prend donc position pour une réglementation de la prostitution libre, la production de la pornographie féminine etc.

 

Flammarion, 2002, ISBN : 2082102270


 

 

Bien qu'elle s’en réclame souvent, on peut se demander si on peut ranger la « littérature managériale » dans le domaine des sciences humaines.


Ces dernières en revanche ont fait de cette littérature un objet d'étude : Valérie Brunel se penche sur la mobilisation des techniques de développement personnel dans les organisations. La Programmation Neuro Linguistique, l'analyse transactionnelle ou l'intelligence émotionnelle sont des méthodes issues de la psychologie cognitive partageant des visées communes : développer la confiance en soi, apprendre à se connaître, gérer ses émotions et ses interactions avec autrui. La psyché est pour ces méthodes un objet «gérable», que l'on peut améliorer, «reprogrammer», afin de libérer les potentialités des individus, leur permettre de «se réaliser», de devenir plus «performants»...


Le caractère opérationnel de ces techniques, leur insistance sur l'efficacité personnelle en ont fait des outils séduisants pour les managers. Proposées aux cadres de certaines entreprises, elles constituent, selon Valérie Brunel, les fondements d'un «modèle de pouvoir renouvelé, peu coercitif car reposant sur l’aspiration de chacun à se développer et à se rapprocher d'un mode comportemental jugé souhaitable».


Ces techniques et les valeurs qu'elles portent construisent une vision de l'entreprise fondée, montre l'auteur, sur un déni de tout enjeu de pouvoir. Tout conflit y est vu comme le résultat d'un problème de communication, lui-même engendré par les faiblesses affectives des individus !


Valérie Brunel a enquêté dans une entreprise de consulting. Le management s'y montre très soucieux du développement personnel de ses recrues, tout en évaluant étroitement leurs comportements au travail.


L’une des devises bienveillantes(!) de cette société est d'ailleurs «uporout», c'est-à-dire «tu progresses ou tu sors»...


Quelle éthique y a-t-il dans l’utilisation de valeurs morales comme vecteurs de communication à des fins stratégiques ?


Editions La Découverte, 2004, 192 p., ISBN : 2707143863



Lire aussi sur ce blog :

Votre vie sera parfaite : Gourous et Charlatans de Roger-Pol Droit


Publié dans : LIVRES

Pourquoi réclamer à cor et à cri une loi pour interdire les propos homophobes ? (à ce pas confondre avec les violences physiques !)


Ne risque-t-on pas d'engager les homosexuels dans un processus «bien délicat» de censure du discours.


Pourquoi vouloir rechercher le contrôle de tout ce qui se dit et s'écrit ? Jusqu’où ira-ton dans cette spirale de demande de droits «négatifs» ?


Ne serait-il pas plus utile de se battre pour des droits «positifs» (le mariage, l’adoption… pour ceux qui pourraient être intéressés) ?


Dans les faits, et surtout dans les esprits, la transparence gagne du terrain. Si elle bénéficie d'un préjugé favorable, celui-ci devrait pourtant étonner, voire susciter quelque inquiétude. Car la transparence ne constituerait-elle pas, aussi, une grave menace ? À la fois pour notre liberté individuelle, en nous imposant des comportements normés, et pour les fondements de la solidarité sociale, en détruisant l'indispensable « voile d'ignorance ».


[…] la transparence risque aussi de se manifester par la surveillance – que certains ne manqueront pas de trouver légitime – des comportements : il fume, il mange trop, il avale trop de sucreries, il ne met pas son masque antigrippe, il a trop de partenaires sexuel(le) s, il n'est pas dans la norme : je ne dois pas payer pour lui.


Faire l'apologie de la transparence sans limites peut aboutir à situer l'origine de celui qui parle, qui exprime une idée, comme si cette origine déterminait entièrement ses conceptions. Certes, il ne faut pas être naïf : les discours ne sont pas tous innocents, et il vaut parfois mieux savoir d'où ils émanent. Pour autant, le postulat « un groupe-un discours » n'est pas acceptable. La transparence, c'est vouloir faire fi de la capacité de chacun à se forger une opinion par le raisonnement et la comparaison des arguments. L'avènement de la transparence, c'est la ruine de la foi (foi peut-être illusoire, mais peu importe du moment que cela reste au moins un idéal) en la raison.


Une liberté de plus en plus normée


Les conséquences pratiques de ces changements conceptuels pourraient se montrer radicales. La « police des consciences », que certains auteurs ont redoutée dans leurs ouvrages d'anticipation, pourrait bien se traduire dans les faits par une norme imposée par les identités. Sous peine d'être suspects des pires turpitudes, il faudra agir et penser « en tant que ». Jacques Attali esquisse le cauchemar à venir dans l'avant-propos de son ouvrage Une brève histoire de l'avenir (éd. Fayard) : « De nouveaux objets de consommation majeurs apparaîtront, que je nomme des "surveilleurs", permettant de mesurer et de contrôler Ici conformité aux normes : chacun deviendra son propre médecin, professeur, contrôleur. […] L'autosurveillance deviendra la forme extrême de la liberté, et la peur de ne pas satisfaire à des normes en sera la limite. La transparence deviendra une obligation : quiconque voudra ne pas faire connaître ses appartenances, ses mœurs, son état de santé ou de formation sera a priori suspect. »


Prophétie absurde ? Non, cela a déjà commencé. Souvenez-vous des associations qui voulaient dénoncer, en 1997, l'homosexualité d'hommes politiques au motif qu'ils s'étaient opposés au Pacs. Comme si être hostile au Pacs pouvait se comprendre de la part d'un homme ou d'une femme politique hétérosexuel(le), mais ne pouvait se pardonner dans le cas contraire. Ce qui est intéressant dans le cas d'espèce, c'est que le raisonnement consistait non seulement à mettre, d'emblée, cette prise de position sur le compte de la trahison ou de la lâcheté (et pas – pourquoi pas ? – sur celle d'une conviction), mais aussi à offrir en pâture la vie des intéressés afin précisément d'invalider leur pensée (il ne s'exprime pas comme ceux de son groupe, donc son discours ne vaut rien).


Dans l'analyse des faits de société qu'elle effectue sous l'angle du droit, Marcela Iacub contribue, d'une certaine façon, à mettre en évidence cette obligation croissante à agir et à penser « en tant que ». Dans la préface de Qu'avez-vous fait de la libération sexuelle ?, elle parle d'un « féminisme officiel ». Elle affirme qu'il se compose de « ceux qui se revendiquent les avant-gardes toujours vivantes de la libération sexuelle », mais qu'il a réussi à devenir une sorte d'idéologie d'État, pouvant disposer de la contrainte exercée par la loi. Elle estime également que ce féminisme officiel se caractérise par son « puritanisme sexuel et familial ». Peu importe, dans le cadre d'un article consacré aux méfaits de la transparence, que cette thèse sur le féminisme soit fondée ou non. Ce qui n'est pas ici l'objet du propos.


Il est, en revanche, intéressant d'observer que ce féminisme officiel pousse, selon Marcela Iacub, les femmes non seulement à obtenir des droits en tant que femmes (qui ne se confondent pas avec ceux de l'individu abstrait évoqué par la Déclaration des droits), mais aussi à se comporter selon les prescriptions de celles qui savent comment une femme doit se conduire de façon correcte « en tant que » femme. Marcela Iacub résume ainsi la contrainte exercée par l'idée d'un groupe d'appartenance : « C'est la loi pénale qui se charge de faire de nous des femmes émancipées. [...] La théorie de la domination masculine […] sort des livres pour se transformer en un évangile à la portée des législateurs et des magistrats, dont le but est de mettre en question la capacité des femmes à consentir. Censées être dans les marécages de la fausse liberté, un large éventail de femmes, de la prostituée à celle qui porte le voile, de la partouzarde à la masochiste, furent considérées comme incapables de dire "oui". Seul le féminisme officiel et institutionnel pouvait savoir ce que voulait vraiment une femme. Dès qu'une femme pense ou agit différemment, elle est immédiatement suspectée d'être manipulée par un homme concret ou par le patriarcat abstrait. »


Inutile de multiplier les exemples. La transparence gagne du terrain, dans les faits et surtout dans les esprits. Rien à voir avec la volonté de s'assumer ou de se revendiquer ; il s'agit d'une transparence imposée à chacun par l'air du temps. Celle-ci, dans le même temps qu'elle érode le « voile d'ignorance » indispensable à la solidarité sociale, contribue à obtenir de nous que notre liberté soit strictement normée, conforme à celle de notre supposé groupe d'appartenance. Sur le plan économique et social, ces évolutions, si elles ne sont pas contenues par la loi, nous laisseront plus seuls et plus démunis face aux accidents de la vie. Sur le plan politique, tout cela ne débouchera peut-être pas sur un cauchemar à la 1984 (de George Orwell), mais sans doute sur une forme plus subtile de « servitude volontaire », pour pasticher La Boétie, qui nous amènera à dire tout de nous jusqu'à n'avoir aucune opacité, aucune liberté, aucune épaisseur en tant qu'individu.


Olivier Lacoste, économiste


Extrait d'un article paru dans la revue « Monstre », numéro 1, décembre 2009, ISBN : 9782953535006, pp. 8 à 11


Cet extrait est publié avec l'accord de la revue.


Au menu du numéro de janvier 2005 « Je lis des histoires vraies » [Fleurus Presse], un récit :

« 700 jours en enfer », d'après le témoignage de Charles Palant, déporté en 1943 à l'âge de 17 ans et rescapé d'Auschwitz.


Ce témoignage écrit par Michèle Kahn, auteure de littérature de jeunesse, d'après le témoignage de Charles Palant, est sobre et facilement lisible par des enfants.

Deux époques sont évoquées :


- l'époque contemporaine ; en 1976, la visite de Charles Palant dans la classe de sa propre fille Judith, élève de CM2.


- l'époque de la Seconde Guerre mondiale ; 1940, le récit de la déportation, la Résistance, Drancy, le départ en train vers l'Est, la séparation d'avec sa famille à l'entrée d'Auschwitz en Pologne, l'enfer de cette captivité, les rencontres de personnages et le concours de circonstances ayant permis sa survie, puis finalement la libération du camps et ses difficultés à raconter ce qui était arrivé, à lui et au reste de sa famille.


En accompagnement, une chronologie, un lexique, des documents sur Hitler, les conditions de vie dans les camps, leur libération, des fiches sur les enfants d'Izieu et sur Anne Frank.


Résultat : un numéro vraiment exceptionnel du mensuel sur le 60ème anniversaire de la libération des camps de concentration à destination des 8-12 ans. La Fondation pour la mémoire de la Shoah a soutenu la diffusion de ce numéro en adressant notamment deux exemplaires gratuits dans toutes les classes de cours moyen.


Notre société s'est, dit-on, débarrassée des catégories de normalité et d'anormalité sexuelle qui faisaient jadis le malheur de tant de monde. Elles frappaient non seulement l'homosexualité, mais aussi les «répertoires» sexuels des couples classiques. On comptabilise avec fierté la croissance statistique de pratiques comme la fellation, la sodomie et le cunnilingus, comme si elles venaient enrichir la jouissance brute d'un pays déjà bien nourri en plaisirs esthétiques et gastronomiques. Nous serions devenus, en quelque sorte, tous des pervers. Ce vieux mot avait en effet été récupéré par la psychiatrie et la psychanalyse pour désigner les égarements de la pulsion érotique dans d'autres directions que celle que lui dicte en principe l'«instinct génésique».

 

C'est pour bien montrer qu'on n'adhère plus à une conception normative de la sexualité mais qu'on en épouse toute la diversité, qu'on a introduit dans la loi la notion de «sexuel». Depuis la réforme de 1980, on a redéfini le viol à partir de critères «dénormalisés» comme «tout acte de pénétration sexuelle de quelque nature qu'il soit», alors que la jurisprudence de jadis ne l'appliquait qu'au vieux coït vaginal. Sodomie, fellation, etc. se voyaient reconnaître une dignité par le crime et dans le crime. Le problème est qu'il n'est pas facile de faire la différence entre une pénétration sexuelle et une pénétration non sexuelle, une fois qu'on a rompu avec le critère anatomique. Sigmund Freud n'avait-il pas fait de tout notre corps une vaste zone érogène ? N'avait-il pas montré que derrière des actes apparemment anodins comme se laver les mains toutes les cinq minutes, se dissimulait un contenu ou une signification «sexuelle» ? Le juge pénal a donc dû s'improviser psychologue et même sexologue, fouiller les «mobiles» des acteurs pour décider si ce qu'ils avaient fait avait ou non un caractère sexuel. Le même acte peut être qualifié ou non de viol ou d'agression sexuelle selon la signification que le prévenu est censé lui attribuer. Ce faisant, le champ du sexuel aurait dû devenir potentiellement infini. Mais en est-il véritablement ainsi ?

 

Imaginons qu'un fétichiste se jette à nos pieds pendant que nous sommes tranquillement assis à la terrasse d'un café, et qu'il nous arrache d'un air lubrique notre bottine pour s'échapper et en tirer des jouissances indues. Doit-on considérer cet acte comme un vol ou comme une agression sexuelle ? Il est peu probable que les juges d'aujourd'hui retiennent cette dernière hypothèse. Ces jouisseurs insolites sont ignorés comme agresseurs sexuels. C'est donc, diront certains avec amertume, que ces pratiques ne seront pas encore «reconnues». La distinction entre sexuel et non-sexuel reconduit ainsi celle entre le normal et le pathologique, au prix d'une légère modification de ses frontières. Elle dépend d'une morale sexuelle implicite et arbitraire, puisque c'est le juge pénal qui doit à chaque fois déterminer si tel acte est sexuel ou non, et qu'il le fait en fonction de standards plus ou moins communs et non pas à l'issue d'un travail psychologique approfondi. Le caractère normatif de cette notion de sexuel apparaît par exemple dans la loi qui, récemment, a sciemment ignoré la souffrance de jeunes filles qui considéraient que ne pas se voiler était pour elle un acte qui choquait leur pudeur. La société française a décidé, elle, que les cheveux ne sont pas un organe sexuel, et s'efforce de les convaincre de penser comme elle. En revanche, elle ne les laissera pas se promener nues dans la rue.

 

Il est vrai que chercher à prendre en compte tous les comportements à connotation sexuelle, les punir et nous en protéger en conséquence, afin de se montrer véritablement respectueux de toutes les sexualités, risque de faire de la vie sociale un enfer. Les parents de boulimiques, conscients que leur enfant a déplacé la jouissance érotique sur les sucreries, pourraient accuser d'exhibition sexuelle celui qui consomme impunément des glaces à la vanille en public et se porter partie civile. C'est pourtant ce que nous devrions faire si nous voulions vraiment défendre une conception pluraliste et égalitaire du «sexuel» inscrit dans la loi. Il semble donc qu'on n'ait le choix qu'entre l'hypocrisie ou le ridicule...

 

Pour sortir de cette alternative, la meilleure solution est sans doute d'effacer cette notion de «sexuel» de nos codes, non pour en revenir à la vieille définition génitale, mais pour la fondre dans des règles plus générales, qui les puniraient selon les mêmes critères que les violences corporelles. Ceci permettrait à la fois de protéger les citoyens contre les agressions, et de respecter la diversité des formes d'expérience de la sexualité. La liberté sexuelle, en effet, c'est précisément celle de définir ce qui pour nous est sexuel. Or la loi, en particulier pénale, exige des significations communes. Effacer le mot «sexe» de la loi pénale, quitte à le conserver lorsqu'il est question de dommages au civil, lesquels peuvent être naturellement individualisés, est donc la condition sine qua non pour que notre vie érotique devienne une expérience privée. Une société sexuellement libre est une société post-sexuelle. Alors seulement nous serons bien tous des pervers, comme on nous l'avait promis.

 

Libération, Marcela IACUB, mardi 19 octobre 2004

 

 

Keng, le jeune soldat, et Tong, le garçon de la campagne mènent une vie douce et agréable. Le temps s'écoule, rythmé par les sorties en ville, les matchs de foot et les soirées chaleureuses dans la famille de Tong. Un jour, alors que les vaches de la région sont égorgées par un animal sauvage, Tong disparaît. Une légende dit qu'un homme peut être transformé en créature sauvage... Keng va se rendre seul au cœur de la jungle tropicale où le mythe rejoint souvent la réalité.


PAROLES DU REALISATEUR


Un film coupé en deux


La particularité de ce film est de changer totalement de registre à sa moitié. Chronique réaliste dans sa première heure, il devient ensuite une fable onirique. Bien des spectateurs, lors de la présentation du film à Cannes, avaient même pensé qu'une erreur de bobine était à l'origine de cette rupture déroutante... Apichatpong Weerasethakul s'explique : "Même si le film a une structure linéaire, il est fait de deux histoires qui ont lieu dans deux mondes différents. Ces territoires sont reliés par des personnages que le spectateur peut considérer comme étant les mêmes, ou non. L'important, ce sont les souvenirs. Les souvenirs de la première partie fécondent la seconde, tout comme la seconde partir féconde la première. L'une n'existe pas complètement sans l'autre."


Tournage dans la jungle


Tropical Malady a été entièrement tourné dans la jungle du Nord-Est de la Thaïlande. Le preneur de son a d'ailleurs pu y capter des sons spécifiques à la forêt pour retranscrire à l'écran leur spécificité.


"La jungle est un personnage à part entière", explique Apichatpong Weerasethakul. "Je voulais reparcourir le même endroit tout en le regardant différemment. Lorsque je suis dans la jungle, je vois un vaste espace de vie, une vie très différente des lois qui lui sont propres. Je ne crois pas que je pourrai un jour véritablement comprendre le monde animal. Cependant, j'emprunte ces paysages pour y installer la "maladie" du film. Un monde étouffant qui n'est pas humain".





Entre le rêve et le conte


Le cinéaste revient sur l'atmosphère onirique dans laquelle baigne Tropical Malady : "Je suis fasciné par le mystère, cela vient de mon enfance. J'ai grandi dans un hôpital, mes parents sont médecins. Ces lieux étranges où l'on conserve des membres dans des bocaux étaient un terrain de jeux pour les enfants. Les nuits étaient calmes et on nous racontait toujours des histoires de fantômes. Je suis fasciné par la simplicité quasi conceptuelle des contes et des légendes. J'ai donc construit le film comme un conte : des rencontres et un minimum de moments dramatiques."


La maladie d'amour


Le réalisateur donne des précisions sur cette « maladie tropicale » qui donne au film son titre : "Je crois que nous en sommes tous atteints. Nous nous attachons à certaines choses, en particulier à la beauté de notre propre espèce. C'était déjà un thème de Blissfully yours, mais cette fois j'ai voulu montrer son aspect maladif. A un moment de notre vie, nous sommes quasiment "étouffés" par les merveilleux souvenirs de ceux que nous aimons. Les amants de Tropical Malady succombent de leur amour".


Publié dans : FILMS

« Corfou » est l'histoire d'une fuite. Le narrateur fuit la personne qu'il aime ou croit aimer. Tous deux d'Adélaïde, ils s'étaient rencontrés à Londres. Lui était comédien, l'autre décorateur. Lui venait de divorcer et se posait une foule de questions, l'autre paraissait léger et plein d'allégresse. Il tente donc d'échapper aux souvenirs d'amours effilochées et à peine consommées avec cet autre dont on ne sait s'il était naïf ou arriviste.


C'est ce temps-là qui se déroule en arabesques de souvenirs doux-amers et d'expériences théâtrales dans les quartiers bohèmes de Londres, et se confond aussi au séjour à "Corfou" du narrateur. Le narrateur loue la maison de Kester Berwick, un vieil acteur et piètre romancier australien, qui était venu chercher en Grèce la spiritualité et la beauté des garçons. La vie passée de Berwick l’intrigue et cherche à découvrir qui est vraiment ce propriétaire qu'il n'a jamais vu. Mais cette volonté de savoir ne serait-elle pas avant tout une quête de soi, un écho de sa propre existence ?


Rapidement adoubé par les déracinés locaux, le narrateur explore l'île, les traces des occupations vénitienne et turque, le château pompier qui a été, un temps, celui de l'impératrice Sissi, ou encore les traditions du vendredi saint, avec ses lancers de cruches, qui le rendent perplexe.

Au hasard des sentiers et des rencontres, il se laisse gagner par ce qu'il tente d'oublier - les représentations londoniennes de Tchekhov et des sentiments à sens unique.


Robert Dessaix a l'art d'enchevêtrer les anecdotes, les conversations, les sentiments. Ses digressions sont de délicieux chemins de traverse.


Il faut lire Dessaix comme on se promène, sans but, pour le plaisir de rencontrer l'Oncle Vania, Sappho, Ulysse, Daphnis et Chloé... et peut-être bien pour se retrouver soi-même. Ce roman faussement nonchalant, bourré d'humour et de promenades littéraires, est un dédale d'intelligence et d'émoi.


Traduit de l'anglais (Australie) par N. Boothroyd, Le Livre de poche, 2004, ISBN : 2253072702


Publié dans : LIVRES

Il est aujourd’hui de plus en plus question de valeurs morale, et pas seulement en Amérique ! Notons ce paradoxe : nous sommes attentifs à la morale, mais exaspérés par les moralisateurs. Toujours. D'où qu'ils viennent. Le moralisateur, par définition, c'est celui qui se drape dans le «bien» (le sien) pour dénoncer le «mal» (chez l'autre).


En Europe, nous sommes aussi constamment assiégés par des professeurs de vertu au verbe haut, de l'extrême gauche à l'extrême droite, chez les croyants comme chez les athées, avec une propension claironnante au manichéisme : "branchés contre ringards", "modernes contre archaïques", "puritains contre libertins", etc.


Dans « La Pesanteur et la Grâce », la philosophe Simone Weil (1909 – 1943) parlait à ce propos de « l'égarement des contraires». «Le bien comme contraire du mal lui est équivalent en un sens, comme tous les contraires. » Dès lors qu'elle prétend s'ériger en absolu, la référence - moralisatrice - au mal n'est rien d'autre que l'image inversée de celui-ci. « Pourquoi la volonté de combattre un préjugé est-elle le signe certain qu'on en est imprégné ? Elle procède nécessairement d'une obsession. Elle constitue un effort tout à fait stérile pour s'en débarrasser. La lumière de l'attention en pareille affaire est seule efficace, et elle n'est pas compatible avec une intention polémique. » (page 62, édition de 1948)




On ne saurait mieux définir la vanité et même la sottise - qui imprègne le manichéisme contemporain.


En réalité, la résistance au mal, la préoccupation morale, l'affirmation éthique : tout cela exige une modestie fondamentale.


Je n'ai aucune raison de « jouer les malins » quand il s'agit du mal, parce que ce dernier m'habite moi aussi. La seule leçon qui vaille est celle qui consiste à témoigner de ce qu'on est et de ce qu'on vit. Et sûrement pas de ce qu'on proclame.





- La Pesanteur et la Grâce, Simone Weil, préface de Gustave Thibon, Paris, Plon, 1948 (existe aussi en poche : Éditeur : Pocket, Collection Agora, 1993, ISBN : 2266045962)


Lire aussi sur ce blog : Simone Weil et son autobiographie spirituelle : une vitalité du désir de penser


Publié dans : PHILOSOPHIE

 


 

    Le Contrat Universel : au-delà du « mariage gay »

 

 

Lionel Labosse

 


 

 

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