Jeudi 10 novembre 2005

Qui ne connaît pas un jeune "fraîchement" diplômé et qui désespère de trouver un emploi ? Pas parce qu'il ne cherche pas. Bien au contraire. Il multiplie les démarches, envoie des dossiers un peu partout. Et qu'obtient-il au mieux ? Un stage bénévole ou indemnisé deux ou trois centaines d'euros par mois.


L'entrée dans la vie professionnelle se fait ainsi sous le signe de la précarité. Avec les conséquences qu'on imagine facilement : l'impossibilité de trouver un logement ; l'impossibilité d'acheter une voiture, souvent nécessaire pour travailler, sans prendre des crédits dont le remboursement sera aléatoire ; impossibilité, d'adhérer à une mutuelle de santé dont le coup sera disproportionné…


Autrement dit, au bout du compte, impossibilité de s'installer durablement avec un compagnon ou une compagne.


Rien d'étonnant, alors, que les jeunes adultes ainsi traités reculent systématiquement le moment de l'engagement personnel.


Que penser d'une société qui n'engage ses jeunes qu'à l'essai ? Alors qu'elle leur reproche souvent de ne pas s'impliquer sur le long terme. Mais comment pourrait-il en être autrement ? Les comportements des jeunes que les adultes dénoncent sont souvent sécrétés par ces derniers. Quand donc la société arrêtera de tenir systématiquement les 20 et 30 ans pour des mineurs ?

Mardi 8 novembre 2005

Les églises semblent vouloir occuper aujourd’hui au maximum l'espace public : ce qui est peut-être un signe que le christianisme sociologique a totalement ou au moins en grande partie disparu.


L'appartenance religieuse, longtemps transmise par la famille, n'est plus une évidence. Le « régime de la chrétienté » est révolu. Aller à la messe, c'est poser un acte personnel qui va à contre-courant des valeurs sociales dominantes. [Ce qui n’empêche pas de qualifier d’absurde le discours médiatique ordinaire qui présente la foi religieuse comme la quintessence du «bourgeoisisme» sur le retour.]


Tant que le catholicisme était dominant, il n'avait pas besoin de se manifester. Il faisait partie du paysage. Aujourd'hui, c'est une option parmi d'autres. Les croyants sont en train de changer de comportement. Ils ont intégré le monde concurrentiel dans lequel nous nous trouvons. Une religion n'existe plus que si elle a un certain mode de manifestation identitaire. Ce type de démarche peut-elle fonctionner ? Pour ma part, je m'interroge sur l'impact spirituel, en profondeur, de telles modes de manifestation identitaire.


Le délitement de l'encadrement religieux et l'effacement de la mémoire chrétienne n'ont sans doute pas fini de produire leurs effets. La tendance à la marginalisation va sans doute se poursuivre. Mais il reste encore quelques inconnues. Comment les églises vont-elles réagir ? Seront-elles capables de réviser leur discours ? On voit bien, dans l’église catholique, la difficulté des évêques à se positionner dans les débats contemporains : certains veulent encourager ce qui leur paraît positif, d'autres préfèrent le registre de la dénonciation. Du côté de la société, comment va évoluer la demande d'identité collective, qui semble extrêmement forte ?


Et si la reviviscence des religions « traditionnelles » était basée non plus sur la foi, mais sur la culture.

Car qu'est-ce que nous sommes, nous Français, tant sur le plan historique qu'au niveau des mentalités ? Catholiques, pour encore beaucoup d’entre-nous !

D’ailleurs le débat autour de l'adhésion de la Turquie à l'Europe me semble, à cet égard, tout à fait révélateur. Sur fond de choc des civilisations, la résurgence de religions « culturelles » me paraît inéluctable.

Lundi 7 novembre 2005

Le jour de la Toussaint, aux informations télévisées, une jeune femme de 24 ans déclarait « Je n'ai pas d’éducation religieuse . La Toussaint, c'est juste un jour férié parmi d'autres. »


Reprenons attentivement ses paroles. Elle n'a pas dit « Je suis athée. », ce qui aurait été un choix humain et philosophiquement éminemment noble.


Non. Elle n'a parlé que d'un manque de sens.

Dimanche 6 novembre 2005

Ce que nous appelons «l’actualité internationale» ne représente, en réalité, qu’une infime parcelle de la vérité du monde.



Au gré des pulsations plus ou moins hasardeuses du système médiatique se constituent ainsi deux catégories d'événements : ceux que nous suivons et les autres. Cette sélection quotidienne, ce tri, laisse songeur. Certes, nul ne pourrait tout observer, ni tout montrer jour après jour ; nul ne pourrait prétendre suivre, avec sérieux et en permanence, le destin de plusieurs centaines de peuples.


La sélection et la hiérarchisation des nouvelles - y compris dans ce que cela a d'arbitraire - font partie du travail journalistique. Mieux, elles le constituent.


Comment faire autrement ? Il n’empêche ! Ce qui trouble, c'est notre instinctive versatilité. Je veux dire que nous sommes tout à la fois capables de nous passionner pendant quelques semaines pour une tragédie lointaine avec force enquêtes, reportages, images, commentaire, analyses, puis de nous en désintéresser du jour au lendemain.


Dans le premier moment, nous sommes habités par une hâte fiévreuse, une impatience des nouvelles, un prurit de chasse aux «scoops» qui nous font guetter et commenter le moindre soubresaut de l’événement.


Puis, sans transition, nous passons littéralement à autre chose. Ces choses-là sortent de nos têtes.


Confusément, tout se passe dans notre esprit comme si l’Histoire arrêtait sa marche dès que nous détournons les yeux. Nous savons bien que ce n'est pas vrai, que tout continue, y compris pour le pire. Mais ce sera désormais loin des caméras, autrement dit dans un vide presque irréel.


Prenons quelques exemples : Que savons-nous aujourd'hui de ce qui se passe réellement au Kosovo ? Qui se souvient encore de la tragédie du Timor ? Où en sont les choses en Bosnie ou en Somalie? Qu’est-il advenu, au bout du compte, de cette guerre recommencée - et meurtrière - entre l’Ethiopie et l’Érythrée ? Je ne cite que quelques exemples parmi les grandes affaires qui ont, chez nous, occupé la une.


On devrait, de temps en temps, réfléchir à cet étrange et pusillanime rapport que nous entretenons ainsi avec le réel, avec l’Histoire, avec la temporalité humaine.


Par la force des choses, et par habitude, nous campons dans le temps court, l’émotif, l’amnésie, le passager.

Notre «présence» au monde, à bien réfléchir, est surtout faite d’absence...


...et pourtant les morts des autres pays ne valent pas moins que les nôtres !

Samedi 5 novembre 2005

La justice est en train, insidieusement, de parcourir à reculons le chemin qui nous a conduits de la loi du talion à la civilisation. Nous vivons un étrange renversement, en raccourcissant systématiquement l'écart entre le temps du délit et celui de la sanction.


C'est vrai pour le «plaider coupable» introduit dans notre droit ; c'est encore plus vrai pour les contraventions : l'excès de vitesse est flashé, entré dans l'ordinateur, traité immédiatement par la police, et nul doute que, dans quelques mois, la contravention sera débitée « en temps réel » sur votre compte en banque !


Il est vrai que les lenteurs de la justice nourrissent l'agacement des citoyens et justifient les demandes légitimes des magistrats pour obtenir de meilleures conditions de travail... (Quel sens, en effet, peut avoir un jugement plusieurs années après les faits ? Les situations sont différentes et les personnes ont tellement changé qu'il devient impossible de comprendre ce qui s'est passé…)


Les enseignants le savent bien, en constatant au quotidien qu'une réaction trop différée dans le temps n'est pas comprise et, même expliquée avec soin, suscite, chez le coupable, un sentiment d'injustice.


Mais ils savent aussi qu'il faut toujours s'abstenir de réagir dans l'immédiateté : la colère est mauvaise conseillère ; elle fait perdre le sens de la mesure. Au lieu de regarder sereinement la faute commise et d'évaluer le préjudice, on en fait une affaire personnelle : la susceptibilité, le sentiment d'avoir été atteint dans son autorité, mis en cause dans sa dignité, engendrent des réactions disproportionnées.

C'est pourquoi les hommes ont mis en place des rituels judiciaires qui permettent de prendre de la distance avec les faits; de les regarder en les dégageant de la surchauffe inévitable des événements incriminés.


Notre justice semble ne plus vouloir prendre la distance avec les faits. À terme se profile la plus dangereuse des utopies : une vidéosurveillance généralisée, une puce électronique sur chacun d'entre nous et un influx électrique pour nous rappeler à l'ordre dès que nous sortons du droit chemin.


Michel Foucault avait, sur la question, des vues prémonitoires : en dénonçant le projet de tout voir et de tout contrôler en temps réel, il nous alertait, à juste titre, sur « la fabrication d'un individu disciplinaire ».

Mercredi 2 novembre 2005


Le « dernier voyage » est de plus en plus scénarisé, les corps de plus en plus occultés.


[…] Faut-il rappeler que la mort, avant d'être un état, une hantise ou une abstraction, c'est un corps sans vie ? […] Longtemps, les rites funéraires ont permis la prise en charge de l'endeuillé par sa communauté d'appartenance. Ces rites remplissaient des fonctions psychosociales évidentes face aux angoisses […] Il convenait d'accompagner dignement et symboliquement le défunt et de protéger la communauté frappée par le deuil. Ainsi, la toilette du mort, les glas et veillées, ou le repas suivant l'enterrement, dont l'abondance signifiait la revanche de la vie sur la mort. De même, les conventions sociales du deuil codifiaient l'expression du chagrin face à la communauté. Traditions en déshérence […]



Mais comment composer dans une société laïcisée et individualiste qui prône la jeunesse éternelle et sacralise un corps dont les impératifs médiatiques sont la minceur, la fermeté, le sourire et le hâle permanent ? On l'a compris, le temps est loin où l'on exhibait le défunt quelques nuits dans le salon de la maison familiale. Le mot d'ordre semble être maintenant : « Cachez ces morts que nous ne saurions voir. » Quitte à mettre en place des subterfuges, et à entretenir un déni dommageable. Les choses existent quand on les nomme […] on évoque les défunts par litote et euphémisme : ils ont expiré, sont décédés, ils ont quitté ce monde, sont partis et (se) reposent... Mais une mort dont les mots sont tus n'est pas morte tuée pour autant […]

[…] En milieu hospitalier, la mort doit être discrète pour ne pas perturber les autres malades et le personnel médical. Loin des agonies assumées et des extrêmes-onctions d'antan, le mourant est aujourd'hui souvent tenu dans l'ignorance de sa fin imminente, afin « qu'il ne s'inquiète pas ». La sérénité est-elle dans l'ignorance ? Un jeu de dupes s'instaure alors, entre ceux qui savent et taisent, ceux qui ne veulent pas savoir, et celui (ou celle) qui pressent […]

De nouveaux rites funéraires tendent à se substituer aux anciens. Tous expriment ce rapport ambigu au corps. On occulte le mort, on délègue à des professionnels de la thanatopraxie toutes les opérations autrefois assumées par les proches […] Les longues veillées funéraires d'autrefois ont cédé le pas aux expositions rapides ­ quelques minutes ­ et à des funérailles souvent clairsemées et parfois expéditives. Et si la crémation, très en vogue, introduit une confusion, c'est qu'elle équivaudrait à une absence de funérailles […]


Extrait d'un article de Libération, Pascal LARDELLIER, lundi 31 octobre 2005

Pascal Lardellier est professeur de sciences de la communication à l'IUT de Dijon.

Samedi 29 octobre 2005

Sur la grippe aviaire, deux éléments ne "tirent" pas dans le même sens : le risque réel et le fantasme.



Le risque réel, à l'heure actuelle de nos connaissances, serait difficile à évaluer, tant la nature du virus et ses modifications sont floues. Il n'est pas nul, mais sans doute moins apocalyptique que ne le prétendent certains.


Chaque gouvernement est ainsi pris entre deux tendances :

- soit il ne fait rien (ou pas assez) et prend le risque de se voir accusé "demain" d’imprévoyance.

- soit il en fait "trop" et exacerbe du même coup les peurs collectives.


Le fantasme se construit à partir de plusieurs éléments, centrés principalement sur ces peurs :

- Peur que ne se répète la tragique épidémie de grippe espagnole, survenue pendant l'hiver 1918-1919 (20 millions de personnes décédées en Europe).

- Peur de l'invasion migratoire : cette épidémie venue du Tiers monde semble assiéger les pays occidentaux.

- Peur accentuée par les pays précisément touchés par cette épidémie et qui ont intégré ou désire intégrer l'Europe, ravivant ainsi polémiques et passions (Roumanie, Turquie).


Il ne sera pas facile de calmer les esprits.

Samedi 22 octobre 2005

Le principe de précaution prend racine dans une interrogation concernant l'avenir. Il s'appuie sur une inquiétude justifiée face aux dérives de la technique et de la science :


« Lorsqu'il y a présomption raisonnable d'un risque déraisonnable, l'absence de certitude scientifique quant à la réalisation de ce risque ne doit pas être prétexte à retarder l'adoption de mesures visant à limiter ou à éliminer ce risque. »


Le philosophe Hans Jonas a ainsi posé, chose nouvelle dans l'histoire des hommes, l'exigence éthique de veiller sans cesse à la survie des générations futures. Il fut habité par la hantise de la catastrophe, résumée ainsi :

« Ne compromets pas les conditions pour la survie indéfinie de l'humanité sur terre. »

Car la catastrophe défie l'entendement : il est difficile de croire que le pire est possible. Mais quand la catastrophe est arrivée, nous nous mobilisons pour comprendre, rechercher les responsables, agir, afin d'éviter un prochain désastre, d'où l'aspect essentiel de l'idée de constamment anticiper sous l'aiguillon du principe de précaution.


Mais méfions-nous de ne pas aller trop loin dans l'angoisse suscitée par les calculs de risque.


Heidegger dénonçait les effets pernicieux du règne totalitaire de la raison calculante, qui envahit toute notre vie. Cette raison, de type scientifique, se dévoie parfois en une idéologie du risque qui élabore des programmes, dans une utilisation rationnelle des prévisions, afin d'éviter les souffrances à venir en partie liées à ses propres dérives. En effet, si nous livrons des réponses seulement techniques aux souffrances humaines, et si nous instrumentalisons l'autre, il est alors impossible de le rencontrer dans ses attentes du quotidien.


La froideur d'une éthique abstraite et générale remplace ainsi progressivement une éthique de proximité, bien plus nécessaire à la vie que l'efficacité de la science médicale.


La prudence - la phronèsis - d'Aristote était une vertu s'appuyant sur la connaissance de la nature humaine, mais pas du tout sur le calcul des conséquences. La prudence des modernes est formaliste et mathématisante, et se constitue autour de la théorie des choix rationnels : elle élabore une technique pragmatique qui minimise l'angoisse en utilisant la peur, mais qui ne se pose à aucun moment la question de la vision de l'homme que nous souhaitons avoir.


-- À lire aussi, l'excellent article de Mark Hunyadi sur le principe de précaution dans le numéro « Risques et précaution » de la revue Esprit août 2003 : Pourquoi avons-nous besoin du raisonnement de précaution ? (Article p.139)


LIRE aussi sur ce blog : La précaution comme perversion

Mardi 18 octobre 2005

« […] L'Eglise s'est grandie en se repentant ­ tardivement - du mal qu'elle a causé aux juifs, aux protestants, à Galilée. Sans doute serait-il temps, à propos du péché "contre nature", qu'elle médite la leçon laissée par Michel-Ange dans le plus haut lieu du catholicisme, la chapelle Sixtine.


Tout autre que ce titan emploierait de longues démonstrations pour ruiner l'argumentaire de l'homophobie catholique.



Il dirait que les prescriptions de l'Ancien Testament ne sont plus contraignantes
depuis que Paul de Tarse, au nom de l'Esprit, contre la lettre, a délié les chrétiens de la circoncision et des interdits alimentaires. Il dirait que les interdits prononcés par Paul de Tarse lui-même sont eux aussi relativisés : nul ne prétendrait plus aujourd'hui que "la femme doit se taire dans les assemblées", que "les esclaves doivent servir leur maître avec respect" ou "qu'il n'y a pas d'autorité qui ne vienne de Dieu" ? Il dirait encore que la sempiternelle référence aux lois de la nature suppose qu'on les connaisse indubitablement alors qu'on sait bien que, toujours pour citer Paul de Tarse, "la science disparaîtra, car partielle est notre science..." et que, s'il est vrai que l'acte sexuel "ouvre au don de la vie", rien ne prouve qu'il se limite nécessairement à cela.



Il pourrait ajouter que tous ces adeptes du célibat, qui choisissent de contrer la nature, sont mal placés pour reprocher à d'autres leurs mœurs "contre nature" et qu'ils oublient bien vite que le christianisme est par nature contre nature puisque ce qui précisément fait sa grandeur, le pardon des offenses, consiste à briser le mouvement premier de la nature.


Non, Michel-Ange, lui, dédaigne le réquisitoire. Depuis le sanctuaire qui porte ses fresques il proclame le triomphe de l'Amour, dont la plus haute manifestation est celle du don et de l'abandon du Christ en Dieu : "Que Ta volonté soit faite." […]


Si nous faisons l'effort - certain - de regarder, il nous montre aussi que, par le don et l'abandon, l'homme peut se rapprocher de cet idéal. Pour nous convaincre, dans un parcours initiatique qui retrace l'histoire du Salut depuis la création jusqu'au Jugement dernier, il concentre notre attention sur tout un peuple de jeunes gens nus pris dans cette Histoire, les ignudi et, si nous osons voir, nous découvrons que l'éphèbe qui se donne charnellement joue le rôle de modèle : en se donnant de son propre gré, se faisant, si l'on ose dire, activement passif, il devient la préfiguration la plus achevée de l'amour christique. Inversement, le Christ est l'éphèbe par excellence […]


L'homosexualité s'impose ainsi comme voie mystique et même comme la voie mystique par excellence, non par argumentation besogneuse mais comme corollaire au primat de l'Amour […]


Le message du grand homme devrait inspirer de l'humilité aux petits hommes perclus de certitudes et de haine et les aider à découvrir qu'ils sont sans doute trop catholiques et pas assez chrétiens. Leur aveuglement suscite assurément beaucoup de compassion. Qu'ils aillent donc à la Sixtine et que les ignudi leur montrent la Lumière. Puissent-ils les préserver du péché contre l'Esprit ! »



Le Monde (Extrait), Michel Masson, 16 octobre 2005



MICHEL MASSON est professeur émérite d'hébreu à l'université Paris-III.

Lundi 17 octobre 2005

Fin des années 1990, tout le monde disait que la fin du communisme signifiait la mort des utopies : on allait entrer dans le monde du réel et de l'économie. Je me demande si ce n’a pas été plutôt l’inverse : les années 1990 ont vu l’explosion de l'utopie. Une utopie, capitaliste libérale, qui était censée résoudre tous les problèmes.


Depuis le "11 septembre", au moins, on sait que c’est faux et que les divisions sont toujours là, et bien là. On commence à prendre conscience que « globalisation », c’est synonyme d’une coupure encore plus grande, dans chaque pays, entre les « globalisés » et les exclus (peut-être même pire que la division des classes traditionnelles au 19ème siècle.) Déjà plus d'un milliard de gens dans le monde vivent parqués dans des bidonvilles sans pouvoir trouver une stabilité minimale. Ils ne leur restent rien, en dehors des religions fondamentalistes ou du brigandage.

La réalité du capitalisme global, c'est ça. C'est par exemple qu'au Congo-Brazzaville, véritable colonie non plus d’un pays européen mais d'Elf-Aquitaine, l'électricité ne marche plus dans la seconde ville du pays. C’est un nouvel apartheid qui se forme sous nos yeux. La situation est ou va être rapidement explosive…

Les mouvements alter-mondialistes, une solution ?

Les mouvements alter-mondialistes actuels ont, au moins, identifié la bonne cible : le capitalisme global, contrairement à la gauche qui ne s'est occupé trop longtemps que de batailles culturelles contre le sexisme ou le racisme. Mais leurs revendications sont plutôt paradoxales : prenons des auteurs comme Michael Hardt et Antonio Negri (*). Ils se présentent comme anti-étatiques, mais leur livre se termine sur la demande d'un salaire minimum universel et d'une citoyenneté universelle. Drôle de conception, pour moi, qui dénonce l’Etat en le bombardant de demandes impossibles. On ne veut plus détruire l’Etat : on s'adresse à lui. Donc même dans cet anti-globalisme, je ne trouve pas une radicalité politique suffisante.

Peut-on sortir du cercle vicieux du capitalisme en s'appuyant sur les forces démocratiques existantes ? Et pourquoi n’y a t-il jamais de vote sur les choix économiques cruciaux ? En France, l'idée à la mode, c’est un capitalisme contrôlé par un fort esprit républicain : autrement dit comment humaniser le capitalisme avec un peu plus de solidarité ou quelques droits pour les minorités. Pour moi, ce positionnement est ridicule, car je ne crois pas que ça puisse marcher ou que cela suffise. Par contre, jamais on ne pose la question de savoir si le capitalisme doit être l'horizon ultime ?

Un peu de provocation pour finir : En Espagne, c’est la même chose. Zapatero ne touche pas aux choix économiques ; il préfère s'occuper de légaliser le mariage homosexuel et l'homoparentalité. Certains s’en réjouissent. Peut-être ont-ils raison ? (il s’agit ici d’une autre question.) C’est, il me semble, oublier un peu vite, que ces mesures, si utiles soient-elles, ne constituent pas une politique !


(*) EMPIRE

de Michael Hardt et Antonio Negri, Éditeur : Exils, 2000, ISBN : 2912969166 (EDITION POCHE : Editions 10/18, 2004, Collection : Fait et cause, ISBN : 2264038772)

Présentation de l'éditeur : Tout autant qu'une analyse, Empire est un essai «utopique» de philosophie politique, une tentative d'écrire un nouveau «Manifeste communiste» pour notre temps. Etudiant les régimes d'exploitation et de contrôle qui caractérisent l'ordre du monde, les deux auteurs cherchent à définir un modèle alternatif, un fondement théorique pour parvenir à une société réellement démocratique. Parce que nous assistons aujourd'hui à la transformation de l'idée et des pratiques de souveraineté (globalisation, fin de l'Etat-nation, contrôle biopolitique des individus, affirmation de la puissance américaine, etc.) un nouveau champ politique émerge, dominé par l'Empire. Face à lui, s'élèvent une volonté et un désir pluriel que Michael Hardt et Antonio Negri définissent par le concept de «multitudes», qui ne recouvre pas une classe sociale.

Les auteurs : Michael Hardt est professeur associé de littérature à l'Université de Duke (Etats-Unis). Antonio Negri, philosophe italien connu pour ses travaux sur Descartes, Spinoza, Leopardi et Marx, a été professeur associé à Paris-VIII et professeur des sciences politiques à l'Université de Padoue.

 

Texte Libre



Texte Libre 1

 

[...] les mots possèdent ce prodigieux pouvoir de rapprocher et de confronter ce qui, sans eux, resterait épars dans le temps des horloges et l'espace mesurable.
Claude Simon, Album d’un amateur,  Editions Remagen-Rolandseck, 1988, p. 31

 

Photographie de Cédric Genty – 2004


Lire c'est aller à la rencontre de quelque chose qui va exister.
Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur



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"Qui sommes-nous, qu’est chacun de nous sinon une combinaison d’expériences, d’informations, de lectures, de rêveries ? Chaque vie est une encyclopédie, une bibliothèque, un inventaire d’objets, un échantillonnage de styles, où tout peut se mêler et se réorganiser de toutes les manières possibles."
(Italo Calvino, Leçons américaines)

 

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« Tu ne sauras jamais les efforts qu'il nous a fallu faire pour nous intéresser à là vie ; mais maintenant qu'elle nous intéresse, ce sera comme toute chose - passionnément. »
André Gide, Les Nourritures terrestres (1897)

 

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« Tout est vrai, le temps d’un texte. »
Kirsty Gunn

 

 

 

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« Je crois aussi qu'on ne meurt pas avant d'en avoir secrètement, tenacement le désir. »
Tony Duvert

 

Le site de Lionel Labosse. Un regard altersexuel sur le monde.

 

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C’est ainsi par exemple que l’on envoie les enfants à l’école, non pas dans l’intention qu’ils y apprennent quelque chose, mais afin qu’ils s’habituent à demeurer tranquillement assis et à observer ce qu’on leur ordonne, en sorte que par la suite ils pensent ne pas mettre réellement et sur le champ leurs idées à exécution.
KANT, Réflexions sur l’éducation

 

 


 

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Aidons les enfants du Vietnam

 


 

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