« Un mépris colossal accablait […]
l'adulte mâle et libre qui était homophile passif ou, comme on disait impudicus.
Cette société ne passait pas son temps à se demander si les gens étaient homosexuels ou pas ; mais elle prêtait une attention démesurée à d'infimes détails de toilette, de prononciation, de gestes, de démarche, pour poursuivre de son mépris ceux qui trahissaient un manque de virilité, quels que fussent leurs goûts sexuels. On aurait tort de regarder l'Antiquité comme un paradis de la non-répression et de s'imaginer qu'elle n'avait pas de principes ; simplement ses principes nous semblent ahurissants, ce qui devrait nous faire soupçonner que nos propres convictions ne valent pas mieux. »
Paul Veyne
■ in article « Rome, une société d'hommes », Revue L'Histoire n° 221, mai 1998, p. 37
Philippe et Maxime se sont connus pendant leur service
militaire. Une amitié exclusive, passionnée est née entre eux. Une amitié qui a tous les visages de l'amour.
« Brandissant la flamme de son briquet, Maxime descendit l'allée centrale et choisit pour s'asseoir le second fauteuil de la sixième rangée de gauche. Philippe vint occuper le premier et regarda machinalement l'écran. Le briquet en poche, Maxime s'enfonça dans son siège en soupirant. Tout naturellement, il posa sa tête sur l'épaule de Philippe qui goûta pleinement cet instant d'abandon et l'étrangeté du décor. Puis Maxime parla ou plutôt chuchota comme s'il était au bord du sommeil :
- Ne crains rien ; je ne te laisserai jamais tomber.
- J'en suis sûr.
- On aura la belle vie, tu verras.
- Oui.
Se redressant à peine, Maxime prit Philippe par le cou, l'attira contre lui et plaqua sa bouche sur celle de son camarade. Bien que saisi et sensible au léger parfum aigre qu'exhalait la chemise souillée de Maxime, Philippe ne se déroba pas. Au contraire. Mais déjà, Maxime repoussait doucement Philippe en murmurant :
- Non pas ici. Tu mérites mieux que ça.
Philippe faillit répondre : "Comment pourrais-je avoir mieux que ça ?", mais il n'osa pas contrarier Maxime qui, à nouveau tassé dans son fauteuil, cherchait une épaule pour y coller sa joue. Blottis l'un contre l'autre, ils ne bougèrent plus. Bientôt, la respiration forte et régulière de Maxime apprit à Philippe que son ami s'était endormi. » (page 18)
Quand Maxime termine son service. Philippe a encore trois mois à tirer. Ensuite il doit rejoindre son ami à Paris et alors commencera pour eux une nouvelle vie.
Mais quand Philippe arrive à la gare de l'Est, pas de Maxime. Il se rend à son appartement qu'il trouve dévasté par des cambrioleurs.
Dès lors, il n'a de cesse de retrouver celui qu'il
aime. Mais il n'est pas le seul à vouloir mettre la main dessus et découvre peu à peu la face cachée de Maxime, tour à tour maître-chanteur, gigolo, dealer...
Dans cet univers parisien qu'il aborde un peu éberlué, Philippe conserve malgré tout l'innocence et la ferveur qui avaient enchanté le très séduisant Maxime.
Jean Pierre Ferrière a écrit un remarquable suspense au masculin, toujours crédible. On s'attache vite au jeune Philippe et à sa quête passionnée du garçon qu'il aime.
Une belle réussite qui intègre le petit monde parisien homosexuel à un polar dans la meilleure tradition du genre.
Editions MC Productions, collection Plumes Noires, 1996, ISBN : 2877645126
Ce Sébastien me rappelle
la séparation – de plus en plus fréquente – que fait notre civilisation (même si elle s'en défend parfois) de la tête et du corps.
Le corps serait soumis à la sacro-sainte condition physique tandis que la tête serait perçue comme un simple supplément d'âme.
Un corps délivré, affranchi de la domination de la conscience, n'est-il pas un corps évanoui ?
C'est sans doute au moment de mourir, qu'on prend conscience que notre corps est perdu. Le corps sain, on croit le posséder pour l'éternité. Même s'il commence à se dérober au moment où il fait mal. Le lieu de la douleur rappelle alors sa totalité fragile et insaisissable.
Parce que le regard de ce Sébastien est dirigé vers un ailleurs flou, son corps, même déconnecté des souffrances de son supplice raté, clame une sorte de droit à la totalité. Comme si cette dernière se résumait à une valeur organique ou mécanique des différentes parties. Sauf que la totalité embrassée n'est pas la totalité. Car, si j'appréhende le corps athlétique de ce Sébastien, son corps essentiel est celui précisément que nul ne peut saisir.
Cette magnifique sculpture populaire, emplie de sagesse, me rappelle que je suis corps mais que jamais je ne le posséderais ou alors comme une totale absence.
Ce que je vois du corps n'est qu'une fragile enveloppe construite sur des formes symboliques ondoyantes.
Art populaire – Sébastien – XVIIe (?)
Sculpture de bois polychromé, Musée Lorrain de Nancy
Merci à Jean-Christophe. Article écrit le 17 mars 2008.
… si
j'avais pu les revoir récemment pour en faire une analyse que ma mémoire ne me permet plus de faire. Je ne peux donc que vous les suggérer.
Le monde désert, un téléfilm de Pierre Beuchot (1985)
Deux hommes, une femme et l'amour... d'après un roman de Pierre-Jean Jouve.
Ein Virus kennt keine Moral (Pas de morale pour un virus) un film de Rosa von Praunheim (1985)
Bal macabre au cours duquel un groupe gay chante : « Chic, alors, nous sommes encore vivants ! » Tout le monde à le sida ; on tire au sort qui mourra le premier et le gouvernement envoie les malades dans un camp situé sur une île.

Piège mortel de Sydney Lumet (1982)
Christopher Reeve en étudiant homosexuel pris dans un piège par son mentor Michael Caine.
Self Defense (Siege), un film de Paul Donovan (1983)
"Siège" imagine qu'un groupe néo-nazi profite d'une grève prolongée de la police pour semer la terreur. Un soir, quelques nazillons font une descente dans une boîte homo pour casser du pédé : provocations, insultes, humiliations, violences et pour finir le geste de trop qui amène la mort du jeune barman ; les nazillons ne trouvent alors rien de mieux que de supprimer tous les témoins. Heureusement, un petit pédé parvient à s'échapper et se réfugie dans une maison bientôt assiégée par ses poursuivants.
L'Histoire, avec un grand H, est
parfois vécue comme une fiction, quand elle oublie, par exemple, de prendre en compte la multiplicité des perspectives.
Mais aussi quand dans le réel, on refuse de voir, (par manque de moyens, peut-être), ce qui semble caché : il est tellement plus rassurant de se raconter ses propres histoires…
« Il faut être infiniment sot ou
infiniment ignorant pour oser avoir un avis sur les problèmes que la politique pose. »
Paul Valéry
■ in Regards sur le monde actuel, Librairie Stock, 1931, page 28 du fichier PDF en lien
A n'oser qu'à mesure de ce que l'on sait, on s'exile hors du monde. Aussi bien, les problèmes politiques ne diffèrent-ils pas foncièrement de ceux que chacun de nous est appelé à résoudre dans son petit cercle. Avoir un avis n'est pas une sottise, mais seulement un risque ; n'en point avoir, c'est un danger plus grand : danger de donner licence de nous gouverner à de doctes pilotes, sous prétexte qu'ils connaissent la manoeuvre. Ils gouvernent, c'est entendu, mais pour nous diriger où ?
Michel Plaisir réalise des
tableaux hyperréalistes et oniriques en même temps !
Magicien, il est ! En transcendant subtilement la réalité, il me transporte dans un univers onirique, un songe éveillé dont rien ne saurait me distraire.
Ces garçons dévoilés dans un abandon insolent restent des héros de chair… et appellent aux désirs les plus troublants.
Il ne s'agit pas d'une beauté détournée. Non ! Si les jeunes modèles sont magnifiés derrière leurs attitudes souvent rudes et provocantes, ils sauvegardent l'essentiel, un charme et une tendresse hors des atteintes du temps. Innocente et farouche splendeur.
Pastorale – huile sur toile – 116cm x 89cm
Si ses garçons me procurent cette sérénité, c'est parce qu'ils portent en eux un espoir : celui que je devine dans leurs attentes.
Le rendez-vous – huile sur toile – 65cm x 46cm
Michel Plaisir offre, avec sa peinture, les secrets des conteurs et des prophètes, le don du passage sans inquiétude de la réalité la plus intense aux rêves les plus merveilleux.
… si
j'avais pu les revoir récemment pour en faire une analyse que ma mémoire ne me permet plus de faire. Je ne peux donc que vous les suggérer.
Reflets dans un œil d'or de John Huston (1967)
Un major regarde un jeune soldat qui lui, regarde la femme du major qui, elle regarde un autre officier... Pouvoir et fascination du regard. Avec Liz Taylor et Marlon Brando.
Une chose très naturelle d'Alan Arkin (1974)
Les difficultés d'un couple homosexuel qui voit le héros refuser le « piège » de la cohabitation avec son ami.
La meilleure façon de marcher de Claude Miller (1975)
Les jolies colonies de vacances. Les moniteurs attachants. A voir pour la performance de Patrick Bouchitey en Carmensita face au macho Patrick Dewaere. Lire une analyse sur dvdcritiques.com.
Un après-midi de chien de Sydney Lumet (1975)
Un thriller inattendu, un suspense à faire frémir, pour une histoire touchante et pathétique : Al cambriole et prend des otages dans une banque afin de trouver l'argent nécessaire pour permettre à son amant de changer de sexe... Lire une analyse sur écranlarge.com.
Je t'aime moi non plus de Serge Gainsbourg (1976)
Joe Dalessandro en éboueur homosexuel, maqué avec Hugues Quester, rencontre dans un bar paumé une serveuse androgyne (Jane Birkin). Passion, douleur, violence.
Simone Barbès ou la vertu, un film de Marie Claude Treilhou (1980)
Simone Barbès partage sa vie entre son travail d'ouvreuse dans un cinéma porno et sa petite amie. Lire une analyse sur rocbo.lautre.net
J'ai longtemps intégré cette évidence
toute personnelle que la lecture pouvait remplacer la vie, enfin qu'elle essayait. Dans le meilleur des cas, cette pratique permet de vivre deux fois. Ce que je n'ai que rarement eu l'occasion de
vérifier.
Qu'est-il préférable : rêver ou vivre sa vie ?
« Voix dans la nuit » prend les allures
d'un roman policier où le lecteur tente de construire le visage de l'auteur derrière le masque des personnages. Frederic Prokosch (1908-1989) y parle moins de lui-même que des autres et il a fort
à faire puisque l'index des personnalités citées dans son ouvrage ne rassemble pas moins de quatre cents noms.
Celui que ses amis appelaient familièrement Fritz a, en effet, rencontré les plus grands écrivains de ce siècle, mais aussi bon nombre de peintres, musiciens et autres personnalités d'envergure.
Il trace de chacun d'eux des portraits saisissants de vérité, rapporte des conversations toujours pleines d'enseignements et compose ainsi le tableau le plus complet qu'il soit donné de lire sur la vie intellectuelle américaine et européenne. Car Frederic Prokosch, qui vécut toute son enfance aux Etats-Unis, fut très tôt amoureux du vieux continent et, dès ses années d'université, entreprit un pèlerinage littéraire à Paris. De ces années 20, où le bonheur de vivre voulait encore dire quelque chose, jusqu'aux années 80, où Frederic Prokosch s'est installé dans le midi de la France près de Grasse, il ne cessera d'accomplir de fréquents voyages des deux côtés de l'Atlantique et vivra de nombreuses années aussi bien en France qu'en Italie et en Suède.
De cette frise de silhouettes errantes et de décors changeants se détachent, au tout début de sa vie, les visages de la grande ballerine Anna Pavlova et de Thomas Mann, A quelques mois d'intervalle, chacun d'eux est reçu dans la maison familiale de Frederic Prokosch, qui n'a pas encore dix ans et vit ses plus belles heures au contact de la nature et des animaux, note mentalement les dialogues qu'il surprend entre ses parents et leurs célèbres visiteurs. Il découvre ainsi ce don de la mémoire qui lui permettra, à l'avenir, de se souvenir des moindres paroles de ses interlocuteurs, même quand, plus tard, il aura à cœur de prendre toujours des notes lors de ses conversations avec d'illustres personnages.
Passionné de littérature et de poésie, il est, bien sûr, avide de rencontrer ces auteurs qu'il révère. Lors de son premier séjour à Paris, il s'arrange pour voir Gertrude Stein et James Joyce qui a l'air d'un médecin de campagne aigri. Plus tard, à Cambridge, ce sera Forster, avec lequel il ne savait jamais quand il était heureux et quand il plaisantait, Virginia Woolf et le très étonnant Guy Burgess, cet espion communiste et homosexuel. Il jouera au tennis avec Ezra Pound, d'une joviale paillardise, aura une conversation intellectuelle dans un sauna avec Auden qui vient juste d'arriver de New York en compagnie de Christopher Isherwood. Installé au Portugal pendant deux ans au début de la Seconde Guerre mondiale, il repartira ensuite en Europe, mais à Stockholm cette fois-ci, comme espion.
Il rencontre encore Klaus et Erika Mann. Bertolt Brecht, Dylan Thomas, Malaparte et Moravia. A Paris, Gide lui parle de Proust, de Whitman et de Wilde ; à Rome, où il vécut cinq ans, il met en scène l'avarice et le bégaiement de Somerset Maugham ; sur les bords du lac Léman, il converse de papillons (une autre de ses grandes passions) avec Nabokov.
Mais ce qui, dans ce livre, ne
manque pas de surprendre, au-delà du fourmillement d'anecdotes souvent savoureuses et passionnantes, c'est le silence qu'observe Frederic Prokosch sur sa vie personnelle. Bien sûr, il parle – et
encore, incidemment – de la rédaction de ses œuvres, mais ne confie jamais son intimité, ses sentiments, ses amours, ses passions. Comme si, d'avoir trop vécu avec, sinon pour, les autres
l'avaient empêché de vivre aussi pour lui-même.
« Solitaire par nature autant que par désir, je tentais d'exploiter cette solitude en devenant un genre d'éponge afin d'absorber l'essence de la vie des autres. »
Témoin privilégié de la vie intellectuelle et artistique de son temps, Frederic Prokosch semble être absent de sa propre vie. Et pourtant, au détour d'une phrase, il confie sa « perpétuelle quête d'amour » et, sans vouloir solliciter avec trop de liberté les faits, on peut penser qu'il n'est pas indifférent aux frôlements fugitifs qu'il observe lors de ses promenades la nuit dans les parcs. Si pudeur excessive il y a, elle est aussi la marque d'une élégance certes désuète mais trop rare pour ne pas la louer.
■ Editions Phébus, 2004, ISBN : 2859409564























