Une île, vouée à la beauté, perd sa sérénité lorsqu'apparaît Fils, un jeune Noir démoniaque ou angélique. Blancs et Noirs sont envoûtés. Un luxueux roman sur l'ambiguïté des rapports entre Noirs et Blancs.


Ils sont presque parfaits : le couple blanc, Valérian, élégant septuagénaire et Margaret, dans la cinquantaine merveilleusement préservée ; le couple noir, Ondine et Sydney, domestiques si efficaces qu'ils sont presque des amis.


Elle est parfaite aussi Jadine, superbe Noire, mannequin, diplômée, libre, volontaire, ambitieuse, si belle que sa peau noire est un atout. Au fond ces cinq personnages vivent dans l'Eden d'une cohabitation raciale des plus harmonieuses.


Valérian, sublime égoïste, veut finir ses jours aux Caraïbes, dans la somptueuse propriété sur laquelle veille le couple noir. Musique et fleurs rares lui tiennent lieu d'amour alors que se désagrège sa passion pour Margaret et qu'un fils, Michaël, de plus en plus lointain, ne comble pas les alertes de la mort.


Jadine incarne la bonne conscience. N'était-elle pas la jeune Noire moderne, élevée par Sydney et Ondine, aidée matériellement par Valérian, qui cautionne cette idée : il n'y a pas de racisme anti-noir, il y a, simplement, des êtres doués et les autres.


L'arrivée inopinée d'un étranger, Fils, sorte de sauvage révolutionnaire, va bouleverser la quiétude de ce paradis voulu par Valérian. Jadine l'aimera. Elle fera plus : elle se sentira coupable de déserter sa race.


« Exact, dit-il. Le problème n'est pas Valérian. Le problème, c'est moi. Résous-le. Avec ou sans moi, mais résous-le, car il ne disparaîtra pas tout seul. Cache-moi sous la carpette et tes enfants te trancheront la gorge. Tu sais, ce connard, en Europe, celui que tu pensais épouser ? Vas-y, fais-lui des enfants. Ça devrait te convenir. Après, tu pourras faire exactement ce que vous autres salopes avez toujours fait : vous occuper des enfants des Blancs. Nourrir, aimer et prendre soin des enfants des Blancs. Vous êtes nées pour ça ; c'est ça que vous attendez toute votre vie. Alors fais un enfant à ce Blanc, c'est ton boulot. Voilà deux cents ans que vous le faites, vous pouvez encore le faire deux cents ans de plus. Il n'y a pas de mariages « mixtes », c'est seulement une apparence. Les gens ne mélangent pas les races ; ils les abandonnent ou les choisissent. Mais je peux te dire une chose : si tu fais le bébé d'un Blanc, tu auras choisi de n'être qu'une mamma de plus, seulement tu seras une vraie mamma parce que tu l'auras porté dans ton ventre et que tu continueras à t'occuper d'enfants des Blancs. Grosses ou maigres, fichu de tête ou perruque, cuisinières ou mannequins, vous vous occupez des bébés des Blancs – voilà ce que vous faites et quand vous n'avez pas de bébé de Blanc à soigner, vous en fabriquez un – avec les bébés que les hommes noirs vous donnent. Vous transformez des petits bébés noirs en petits bébés blancs ; vous transformez vos frères noirs en frères blancs ; vous transformez vos hommes en Blancs, et quand une femme noire me traite comme ce que je suis, ce que je suis vraiment, tu dis qu'elle me gâte. Tu crois que je ne veux pas travailler dans une entreprise de merde parce que je n'en suis pas capable ? Je peux faire n'importe quoi ! N'importe quoi ! Mais je veux bien être pendu si je fais ça ! »


Le roman de Toni Morrison est un récit somptueux, finement analysé. Pas de propagande simpliste, pas de racisme à rebours, mais une subtile connaissance du monde noir dans ces zones frontières où il semble être assimilé par l'univers blanc. Humour certes, mais surtout profondeur du propos.


Deux passages permettent de saisir la densité de ce roman : la scène où Jadine croise dans un magasin une femme de jaune enveloppée, déesse noire ondulant dans l'espace et rabaissant chacun à ses pensées mesquines ; le séjour de Jadine et Fils dans le village d'Eloé où les vieilles traditions étouffantes du peuple noir survivent.


Des êtres se cherchent et se haïssent, se désirent et se quittent. Les Blancs s'interrogent sur le temps qui les abandonne, les Noirs les regardent, fascinés par ces jeux de riches, prêts à déverser encore une fois le baume chaleureux de leur sollicitude. Les esclaves ne jalousent pas les maîtres, ils les plaignent et les dorlotent : les Blancs en savent si peu sur le bonheur.


■ Traduction de Jean Guiloineau, éditions 10/18, 2008, ISBN : 978-2264047977


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« Pendant longtemps, je fus clouée au pilori,

 

Et des femmes, voyant que je souffrais, ont ri.

 

Puis, des hommes ont pris dans leurs mains une boue

 

Qui vint éclabousser mes tempes et ma joue.

 

Les pleurs montaient en moi, houleux comme des flots,

 

Mais mon orgueil me fit refouler mes sanglots.

 

Je les voyais ainsi, comme à travers un songe

 

Affreux et dont l'horreur s'irrite et se prolonge.

 

La place était publique et tous étaient venus,

 

Et les femmes jetaient des rires ingénus.

 

Ils se lançaient des fruits avec des chansons folles,

 

Et le vent m'apportait le bruit de leurs paroles.

 

J'ai senti la colère et l'horreur m'envahir.

 

Silencieusement, j'appris à les haïr.

 

Les insultes cinglaient, comme des fouets d'ortie.

 

Lorsqu'ils m'ont détachée enfin, je suis partie.

 

Je suis partie au gré des vents. Et depuis lors

 

Mon visage est pareil à la face des morts. »

 

Renée Vivien (1877-1909)

 

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Amitié, amour, quelle est la nature des sentiments – pour le moins confus et dévastateurs – qui lient Pierre à Alexis ?

 

Jeune universitaire brillant, couvert de femmes, Pierre Alonso fait partie de ces hommes à qui tout réussit et qui semblent taillés tout entiers pour le bonheur. Avec Hélène, sa compagne, ce n'est pas la passion échevelée, mais une « prodigieuse entente charnelle » capable d'apaiser le démon de l'inquiétude qui somnole en lui, et, parfois, menace de se réveiller.

 

Bref, rien de remarquable dans cette existence plutôt bien remplie, jusqu'à ce qu'une rencontre, peu désirée du reste, avec un ancien étudiant, Alexis Vrubel, vienne tout bouleverser. Tout de suite, entre les deux hommes, s'établit un intense courant de sympathie, avec un je ne sais quoi d'obscur, de mystérieux, de précieux, qui rend bien vite cette relation nécessaire comme une drogue dont bientôt Pierre ne pourra plus se passer.

 

Curieusement, c'est Alexis, le plus jeune, qui fait figure d'initiateur. En matière musicale tout d'abord, où il fait preuve d'une grande subtilité. Il sait l'art de communiquer son enthousiasme à son ami et le guider dans le dédale d'émotions plus exquises les unes que les autres. Imperceptiblement, Pierre change, se délite, en proie à une aliénation dont il est conscient, mais contre laquelle il ne semble pas opposer une grande force. Du moins au début. Connivence passionnelle, complaisance amoureuse ?

 

C'est ce que, à plusieurs reprises, le lecteur serait tenté de croire : mais force est de constater que la sexualité constitue une absence remarquable de cette relation, si amoureuse dans sa tournure.

 

De fait, Alain Vircondelet est parvenu à camper un personnage qui, tout en participant de l'humain et du démoniaque, reste vraisemblable, omniprésent d'un bout à l'autre du roman : personnage-vampire qui se nourrit du trouble qu'il fait naître et entretient savamment chez Pierre, se repaît des fêlures qu'il suscite ou simplement met en évidence, son être tout entier s'épanouissant monstrueusement à proportion du manque qu'il s'emploie à creuser en l'autre.



Comment Pierre parviendra-t-il à échapper aux griffes de son (bien-aimé) bourreau ?



■ Éditions Albin Michel, 1987, ISBN : 2226030840

 

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« Bonaparte vivait encore. Sans doute s'occupait-il de la concentration des pouvoirs entre ses mains pour sa gloire et son profit. Mais il veillait aussi à la remise en « ordre » des choses et des gens – en un ordre qui stabiliserait une société dont il serait le chef, L'Ancien Régime était plein de tares et d'absurdité ; la Révolution avait chambardé tout sans se donner – sans que l'Histoire lui donne – le temps d'établir un ordre révolutionnaire. Il fallait « ranger » tout. Donc mettre sur pied un code civil qui ferait le point – le point final – quant aux usages, règles, directives et lois.

 

On raconte que lorsque fut posée la question de savoir qui voulait parler pour défendre le droit d'adoption accordé aux célibataires, Bonaparte lança, mi-figue mi-raisin :

 

— À vous, citoyen Cambacérès.

 

Y eut-il des sourires ? Celui qui était encore second consul pinça-t-il les lèvres ? Toujours est-il que, concernant les marginalités sexuelles, en particulier l'homosexualité le code reste muet. Aucune allusion. Le « petit défaut » n'existe pas. Le Code Napoléon (1) permettait à deux hommes majeurs de vivre en ménage sans risquer la prison. Merci saint Régis. Et ainsi en fut-il jusqu'à l'ordre moral de Vichy qui donna dans le Code, et pour le condamner, son nom à cet amour qui n'osait le dire. »

 

in Les cinq girouettes ou servitudes et souplesses de son altesse sérénissime le prince archichancelier de l'empire Jean-Jacques Régis de Cambacérès, duc de Parme, Jean-Louis Bory, Éditions Ramsay/Vie antérieure, 1979, ISBN : 2859560858, p. 183 – Troisième girouette

 


(1) « On considère souvent – à tort – que le Code Napoléon (1804) est à l'origine de la décriminalisation de la sodomie en France, et l'on attribue habituellement ce texte à son principal architecte, Jean-Jacques Régis de Cambacérès, dont il est pratiquement certain qu'il était lui-même homosexuel. Or le Code Napoléon est un recueil de lois qui réglementent la vie civile et dans lesquelles aucune infraction criminelle n'est mentionnée. La législation napoléonienne qui nous intéresse est en fait le Code pénal de 1810, qui n'est pas l'œuvre de Cambacérès et qui, en tout état de cause, ne fait que confirmer les dispositions antérieures. C'est à la Révolution française que revient le mérite d'avoir fait adopter, en 1791, un code pénal qui omet de mentionner la sodomie. Le député qui le présente à l'Assemblée nationale constituante souligne que le code ne proscrit que les « crimes véritables » et non pas « ces délits factices, créés par la superstition [c'est-à-dire la religion], la féodalité, la fiscalité et le despotisme ». Le blasphème, l'hérésie, le sacrilège, la sorcellerie, ainsi que les actes sexuels sans victimes tels que la bestialité, l'inceste et la sodomie font apparemment partie de cette dernière catégorie. »

in Une histoire de l'homosexualité, Robert Aldrich, éditions du Seuil, 2006, ISBN : 2020881357, page 118


On observera la filiation entre Jeremy Bentham et le code de 1791 à partir de l'article de Lionel Labosse.


Lire d'autres extraits de Cinq girouettes

 

Publié dans : CITATIONS

Les femmes hurlant de terreur, les démons crispés sur les corps nus des damnés, les cadavres des hommes terrassés par la fureur du ciel que Signorelli a peints dans la chapelle Saint-Brizio à Orvieto incitent à voir en lui le visionnaire à l'imagination frénétique, morbide, et d'un irrémédiable pessimisme que les romantiques ont reconnu.


En ignorant la douceur du coloris et la souplesse des formes, Signorelli sait jeter sur la nudité masculine un regard savant et amoureux.


Il est certes possible de faire une lecture homosexuelle sublimée de ses fresques. J'aime aussi regarder Signorelli avec un autre regard, m'attacher au lyrisme des formes, ressentir le tragique de certaines scènes religieuses, lire l'énigmatique message d'une émotion vagabonde.


Ses représentations de ces étranges « mondes intermédiaires », partagées entre le rêve du réel et le cauchemar de la folie, m'évoquent aussi le peintre Füssli.



Luca Signorelli – Les damnés / Résurrection (détails) – entre 1499 et 1502

Fresques, cathédrale d’Orvieto, chapelle San Brizio


Comment ne pas être effrayé par la fresque des « Damnés », véritable bourbier de corps convulsés, en proie aux démons, tandis que la « Résurrection » est, tout au contraire, un rêve de béatitude donnant aux corps masculins l'impulsion magique d'une danse.


Publié dans : EXPOSITIONS-ARTS

Apparemment, l'univers décrit par l'écrivain espagnol Vicente Molina Foix est serein et rationnel, on y pénètre sans méfiance : un jeune avocat est appelé à l'aide par un ami d'enfance emprisonné pour un délit si impardonnable qu'il n'est pas dit d'emblée.

 

Le détenu, Lorenzo, a été surpris par la police dans un hôtel en compagnie d'un mineur, un garçon âgé de seize ans. L'avocat accepte de défendre l'accusé, pensant que ce serait judicieux pour sa carrière, même si ce crime le révolte.

 

Dès lors, la première nouvelle de ce recueil, La communion des athlètes, entraîne le lecteur imperceptiblement dans un monde où les personnages basculent dans la folie, se libèrent des convenances et laissent libre cours à leurs fantasmes. Cette lente émergence d'un délire de plus en plus exacerbé est d'autant plus bouleversante que sa description demeure d'une sobre rigueur.

 

A la demande de son avocat, Lorenzo rédige une confession hallucinante. Il avoue sa fascination au collège pour un de ses condisciples, un Guide qui organisait des combats aux rituels étranges, des exercices physiques auxquels se soumettaient les collégiens avec ardeur. La vie de Lorenzo restera hantée par ce personnage, ce héros inatteignable auquel il dédiera ses rencontres éphémères dans les bars homos des grandes cités européennes.

 

Lorenzo retrouvera le Guide mythique replié dans un appartement jonché de ses propres excréments, descriptions d'une rare précision :

« Ce furent des instants non dénués d'émotion : il expulsait des fèces torrentielles par intermittence... Ce fut une évacuation longue et pénible... La défécation où les gouttes de graisse tombaient parmi les filaments, se dénaturait automatiquement en prenant contact avec la couche du sol, absorbée, dissoute dans ce marais immense. »

La confession de Lorenzo bouleverse totalement l'avocat et sa femme.

 

L'écriture de Vicente Molina Foix accompagne implacablement cette perverse dérive d'un couple ordinaire vers la démence, ou plutôt vers ce qui est considéré tel par leurs concitoyens.

 

Cette folie explose dans la seconde nouvelle, Le voleur d'enfants, où l'on assiste à une enquête de police sur de mystérieuses disparitions d'enfants. Son étrange dénouement conduit à s'interroger où sont exactement les frontières de la folie et à quel instant on y succombe.

 

■ Editions Actes Sud/Lettres hispaniques, 1993, ISBN : 2868692931

 

Publié dans : LIVRES

Cette maison d'édition est une initiative destinée aux auteurs homosexuels décédés et n'ayant pas pu être édités de leur vivant.

 

Les éditions du Frigo publient, à compte d'éditeur, en partenariat avec BoD (Books on Demand), un prestataire de services d'auto-édition on-line, des textes grinçants, frais, nécessaires, lumineux, d'auteurs calorifugés, vivants (emprisonnés, anonymes portant un nom de plume) ou morts (les manuscrits étant confiés en leurs mémoires par les ayants droit - famille ou amis).

 

Dernière parution : « Chifoumi ! » d'Antoine Gouguel

 

A paraître : « L'ange impur » de Samy Kossan

 

Merci de prêter à ces livres une douce attention.

 

Publié dans : COMMUNIQUE

Un homme de trente ans – il s'appelle François – échoue, après des années de prison (pour quel crime ? une histoire enchâssée dans le roman), dans un village du Médoc, entre fleuve et océan, loin de la civilisation. Il achète le Monastère et se lie d'amitié avec quatre vieillards : une femme nommée Zélie au service du curé, M. Barrêt, instituteur à la retraite et un homme amnésique désigné par le vieux.

 

Lentement, François découvre que ses compagnons sont les survivants et les témoins d'un secret qu'il n'aura de cesse d'élucider. Ses investigations, dans le monastère qu'il habite, lui font découvrir deux lettres – F & J – entrelacées, gravées sur le manteau de la cheminée, un portrait d'adolescent, des photos prises en 1914 :

 

« […] il retira […] une photographie. Celle-ci représentait quatre personnes : une fille, deux garçons, une femme d'un certain âge. C'était au bord de la mer. La jeune paysanne, en sarrau, tenait sa benèze à la main. Elle avait une stature solide, un visage plein, qu'auréolait le déploiement d'une chevelure brune retenue par un chignon. Ses yeux étaient d'un noir farouche. Elle ne souriait pas. Tout en elle exprimait le caractère. Accoudée à la calèche, ombrelle et chapeau de paille, la femme avait un air lointain. Elle ressemblait à l'adolescent, qui se tenait à sa droite : même complexion délicate, même grâce, même blondeur. L'autre garçon, bien charpenté, l'œil et le cheveu sombres, était tout assurance et joie de vivre. Il avait une main sur la hanche, un bras sur l'épaule de l'autre. On aurait dit que les deux jeunes gens souriaient de connivence, François retourna la photographie : « 14 juillet 1914. Soulac-sur-Mer. Zélie. Maman. François et moi. » Il regarda de nouveau les visages. Zélie, cette jeunesse... et ce « moi », était-il l'adolescent disparu dans l'incendie du Monastère, ce Jean, dont les vieillards n'avaient jamais cessé de porter le deuil ? Ressemblait-il au portrait ? Il ne savait plus. Et puis ce prénom : François. Le sien. Expliquait-il l'enlacement des initiales sur la pierre de la cheminée ? » (p.84)

 

Plus tard, les confidences de Zélie et du prêtre, lui permettent de reconstituer l'histoire d'un couple : François et Jean, dont la servante racontera :

 

« On vit alors une chose extraordinaire, ici, parmi les honnêtes gens : les deux garçons vivaient comme on fait en ménage. François ne quittait plus le Monastère que pour des courses, qu'il allait à cheval faire à Lesparre pour s'éviter de tomber sur quelqu'un d'ici. Un jour, monsieur le curé, j'étais présente, dit à Jean : "Mon garçon, tu te perds." "Eh bien, monsieur le curé, je vous aime et je vous respecte mais tous les livres de la terre ne vous permettraient pas de me comprendre." Voilà sa réponse. Je n'ajoute pas un mot. Moi-même un matin, m'en revenant des herbes, je rencontre François, qui galopait vers Couquêques. J'étais jeune et forte. Je le laisse venir à moi, l'air de rien. Quand il se trouve à ma portée, je l'arrache à la bête, nous roulons au fossé. Je lui dis de tout, Dieu me pardonne, ça n'était pas joli. Je le gifle, le griffe, le mords. Je lui tire la tignasse. Je lui fais entendre qu'il est un saligot. Je lui crie pis que pendre. Mais allez donc remuer ces créatures ! Il était plus robuste que moi, du reste. Il me fait lâcher prise, m'envoie deux taloches pour terminer. Il s'en va. Ah ! je l'aurais tué... » (p. 150)

 

C'était en 1914 !

 

Avec passion, Francis Robert décrit – en utilisant la structure savante d'un double récit en miroirs – l'univers paysan, le rythme alangui du temps, et de façon poignante le mystère de ces fantômes jeunes et beaux qui hantent le Monastère. Son écriture nourrie de la profusion des saveurs terrestres en intensifient l'intemporalité.

 

Le dénouement est romanesque en diable : le vieux sans mémoire était François qui avait aimé Jean. De deux ans plus âgé, sauvage et d'une virilité à faire rêver, c'est lui qui a emporté dans le feu de l'amour (et dans l'apothéose d'un véritable incendie) son très jeune, très beau et sensible amant de dix-huit ans. François fuit alors dans la guerre et revient longtemps après dans le village du drame où toutes les histoires personnelles se conjuguent.

 

Plus d'un demi-siècle plus tard, le François narrateur écrit sa propre histoire marquée d'une mémoire qu'il s'approprie :

 

« Dans cet univers clos, toute chose se décrée pour renaître à l'identique, tout signe est prémonition. On dirait que le passé et l'avenir se croisent, comme deux trains se télescopent. Les âmes recluses n'attendent que le retour des corps... » (p. 140)

 

Le temps fait son œuvre. Au bout du chemin, là-bas dans ces terres noyées de brume, François rencontrera un autre... Jean. La mort peut donner naissance à la vie et l'amour entre hommes n'est pas obligatoirement condamné à la tragédie.

 

Une scène profondément charnelle, violente, solitaire et magnifique – qui fait écho à un passage du Vendredi de Michel Tournier – montre François (celui qui enquête sur le passé) jouir, de son sexe et de toutes les fibres de sa peau, au plus profond de l'herbe, son corps nu fouetté par la pluie. (1)

 

Francis Robert aime la terre, le passé, la vieillesse et les maisons mélancoliques. Il a su évoquer, à l'abri de la complaisance inhérente au genre, l'amour qu'il porte à l'adolescence. La presqu'île des brouillards alterne sérénité et violence. Une fiction extravagante qui transmet la vérité de vies cachées mais ordinaires, comme ces photos jaunies qui disent la brutalité du bonheur.

 

■ François Majault éditeur, 1991, ISBN : 2908898039

 


(1) : Lire cet extrait

 


Du même auteur : Moi, Augusta Vidal

 

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« Ce qui est beau dans la vraie drague, c'est la pensée, c'est le rire, c'est par exemple de se retrouver enculé dans le garage d'une HLM de La Courneuve, et de penser en même temps : "Toi qui m'encules, tu seras dès cette nuit, nom, prénom, vêtements, organes, dans mon paradis". La vraie drague contraint à toujours plus de poésie. On ne tient avec son partenaire quelques minutes de plus, qu'avec la poésie, du rire qui lui arrache par saccades toujours plus d'inconnu. C'est, souvent, conjurer, en quelque sorte, le glaive, le couteau, l'opinel ou le rasoir avec toujours davantage de poésie. Et quand il y a eu ceci ou cela plus quelques bleus, quelques tabassages de sang, on se revoit toujours, à cause de la poésie, à cause de la pensée. »

 

Pierrre Guyotat

 

in Vivre, éditions Denoël/L'Infini, 1984, ISBN : 2207229777, page 155

 

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Alcyon, du nom de cet oiseau qui passait pour ne faire son nid que sur une mer calme et dont la rencontre était bon présage, met en scène deux adolescents, Fabien et son ami, qui, échappés d'une prison pour enfants, trouvent refuge sur une île dont ils se croient les seuls occupants. Là, ils s'organisent une vie simple, ponctuée par les visites d'un complice – Lino – chargé de les ravitailler.


Contre toute attente, ils découvrent l'existence du père Jules. Ex gardien, celui-ci vit en ermite parmi les ruines d'un ancien centre de redressement ravagé par un incendie lors d'une rébellion au cours de laquelle a péri le petit Marceau. Le souvenir de ce mutin obsède tant le vieux gardien qu'il croit le voir en Fabien, lequel décide d'en jouer, de façon perverse, pour se venger des autres gardiens qu'il a fuis.


Alcyon, chef-d'œuvre de Pierre Herbart, abrite à mots plus ou moins couverts, ces passions interdites que l'auteur a cultivées jalousement, à l'écart du monde, dans son jardin secret.


Que ce soit l'Angelo du Rôdeur, Lino et Fabien d'Alcyon, Pierre Herbart accueille à bras ouverts la sensation de ces corps qui rivalisent de beauté. Ils ont pour dénominateur commun une diabolique énergie et une jeunesse insolente.


Fabien (seize ans comme le narrateur) est dans Alcyon entièrement occupé à son entraînement de nageur tandis que Lino (dix-neuf ans), au corps plus formé, s'engagera comme matelot pour aller périr avec l'équipage d'un navire torpillé (p. 68).


Les pures effusions éprouvées à leur contact proviennent aussi de leur rudesse de composition : Lino et Fabien furent tôt initiés aux travaux des champs.


Dès lors, écrasé d'amour, le narrateur (ami de Fabien) se contente d'être à l'écoute des sensations que les deux garçons procurent :


« Fabien dormait. On aurait crié son nom sur la plage qu'il n'eût pas entendu. Il était bien trop occupé. Je le voyais dans un rayon de lune. Couché en chien de fusil, il semblait n'avoir pris cette position que pour mieux pouvoir ruer. Ses bras, ses mains étaient secoués de frémissements. Il tremblait, se retournait d'un bond et à travers ses dents serrées, poussait parfois une espèce de gémissement. Je lui offris ma main, qu'il saisit. » (p. 66)


Jamais le narrateur n'aura de commentaires fougueux sur ses états d'âme. Pas le moindre débordement lyrique, juste une collection interminable de sensations caressantes :


« J'écoutais le battement de ses bras. » (p. 20)


Lorsque Fabien raconte ses premiers émois sexuels à Naples (pp. 22 à 27), le narrateur effleure l'événement sans jamais l'étreindre :


« ... À la fin elle a dit : "Nous allons chez moi." Alors, figure-toi, je me suis mis à trembler.

— Tu avais peur ?

— Non. C'était l'impatience, je ne sais pas... J'essayais de me raidir. Si je m'étais laissé aller, j'aurais claqué des dents. Elle parlait. Je regardais droit devant moi ou les vitrines. De toutes mes forces à travers ma poche, je me pinçais la cuisse. Je ne voyais plus rien. Je me suis retrouvé assis dans une chambre, devant une terrasse. La pièce était pleine de malles, de valises, avec une pile de manteaux sur une chaise. Elle allait et venait, elle accrochait des étiquettes aux bagages, sans s'occuper de moi. J'étais un peu plus calme je la suivais des yeux.

Ici Fabien s'arrêta.

— Alors ? demandai-je à voix basse.

— C'est le moment terrible, murmura-t-il.

Tous deux nous retînmes notre souffle.

— Alors elle s'est approchée et m'a dit... et m'a dit...

— Elle t'a dit quoi ?

— Non, laisse. Elle m'a dit (et la voix de Fabien prit une étrange douceur) elle m'a dit "Mets-toi nu." » (pp. 24/25)




Tout Alcyon est à l'image du traitement de ce genre de situation : le narrateur est un spectateur attentif et discrètement fasciné par la santé et la vigueur masculines.


Le narrateur ne dit pas grand-chose des liens qui l'unissent à Fabien, mais il veille au bien-être de son ami de cœur, avec la tendresse d'une mère, l'attention d'un père, d'un ami et d'un amant à la fois :


« Depuis deux ou trois jours, Fabien était forcé de s'habiller dès cinq heures du soir. À son pantalon de laine bleue, à sa vareuse qu'il portait à même la peau, il s'apercevait qu'il avait grandi. » (p. 75)




Ailleurs le narrateur s'intéresse aux subtiles modifications de ce visage :


« Modelée par la fatigue comme elle aurait pu l'être par l'amour, sa figure [celle de Fabien] offrait cet aspect d'épuisement voluptueux qu'un effort trop rude imprime aux jeunes visages. Quand il s'arrêtait un moment pour essuyer d'un revers de bras son front en sueur, il posait sur le gardien un regard triomphant. » (p. 114)


Les personnages adolescents d'Herbart évoluent – provisoirement – dans une sorte de paradis terrestre réconfortant. Alcyon commence comme une robinsonnade, avec une certaine image de la vie, en dehors toujours des conditions normales de la vie, comme pour se protéger par anticipation des malheurs qui vont s'abattre sur ce microcosme amoureux.


Le face à face Fabien/Lino se passe loin du monde des conventions, et ces garçons entre eux n'ont jamais la tentation de recomposer une quelconque cellule familiale. Ce qui maintient leur amitié en vie, c'est l'esprit "boy scout", les égards tout fraternels qui les conduisent à se prendre à bras-le-corps, à se soutenir physiquement sans jamais consommer l'acte.


Le face à face Fabien/gardien est du même ordre :


« Tu ne dis jamais rien. Viens tout près. As-tu froid ? — Je suis gelé. Mets la couverture sur nous et dormons. » (p. 121)


Ces garçons qui évoluent en toute liberté sont autant de signes éclatants d'une communication établie et d'une solitude apparemment vaincue.


Dans l'Eden où les personnages d'Alcyon semblent partager un bonheur étale, on apprend que le pénitencier pour enfants, aux allures de monastère, a été jadis le décor d'une sanglante rébellion. Au cimetière, sur plusieurs croix, on peut lire, gravé au canif, le mot « Rebelle » (p. 33) : des garçons de douze, quatorze et quinze ans y sont enterrés. Le vieux gardien du lieu, détenteur de tous les secrets, revoit en Fabien l'incarnation de Marceau, le plus beau des mutins auquel le gardien vouait un amour sans limites.


Fabien voudrait venger tous ces garçons étouffés dans l'œuf, et par son intermédiaire s'improvise un autre couple, le duo amour/pitié :


« Penché sur son visage [celui de Fabien], je suivais les phases de sa lutte. Pour les enfants traqués comme des loups, je n'éprouvais qu'un déchirant amour. En voulant punir leurs bourreaux je nouais avec eux ma première connivence. Fabien, lui, ne rougissait pas. Il n'avait pas pitié. Il exultait. Comme pour me contraindre à le suivre, il lança ses bras autour de mon corps et me fit rouler sur lui. Dans le secret du sommeil, peut-être flaira-t-il sur ma peau cette odeur de honte et de remords qui devait l'imprégner comme une sueur. Il me repoussa avec violence et depuis cette minute il y eut comme un mur entre nous. » (pp. 66/67)


Si ces garçons ont été un foyer lumineux, ils se muent rapidement en ténèbres. Cette notion de châtiment est acquise au contact de la colonie pénitentiaire et ceux qui ont choisi la solution de la révolte se verront infliger la plus rude des sanctions : la mort. Le vieux gardien figure assez bien cette loi du père qui sans cesse proteste contre ceux qui provoquent par leur naturel et leur force physique les forces du destin :


« Pourquoi êtes-vous à moitié nus d'abord ? » (p. 37), s'exclame le vieux gardien quand il rencontre pour la première fois Fabien, Lino et le narrateur. Il rappelle aussi, comme un éternel regret, la nudité provocatrice des adolescents du pénitencier : « La nuit, on leur enlevait leurs effets. Alors, vous comprenez... ils étaient nus ! » (p. 60) Lui voudrait un monde rangé, serein, atténué, sans sexe apparent. Il l'obtiendra.


De même que le suicide d'Angelo dans Le rôdeur est une protestation d'amour éperdu, les préparatifs du vieux gardien d'Alcyon au meurtre de l'amant imaginaire Fabien/Marceau, sont décrits comme des préliminaires amoureux.


L'impossibilité d'Herbart à faire aboutir un amour homosexuel place la moindre ébauche de sentimentalité sous le signe du conflit. Le meurtre – seule issue possible – peut se lire alors comme une étreinte.


■ Éditions Gallimard, 1945



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Du même auteur : Le rôdeur - L'âge d'or - Textes retrouvés


Publié dans : LIVRES

 


 

    Le Contrat Universel : au-delà du « mariage gay »

 

 

Lionel Labosse

 


 

 

Photographie de argentyk – 2004



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