Jeudi 1 mars 2007

Dans l'univers machiste du roman noir américain, Joseph Hansen (1923-2004) a fait figure de talentueux marginal : il était homosexuel et son détective, Dave Brandstetter, aussi. Le rose et le noir réconciliés.

 

Dave Brandstetter n'est pas un privé comme les autres. Il a entre quarante-cinq et cinquante ans, il vit à Los Angeles et enquête pour le compte de compagnies d'assurances sur les décès suspects de bénéficiaires d'assurances-vie. Il est né un beau jour de 1970 de l'imagination de Joseph Hansen.

 

Dans Un blond évaporé (le titre de sa première aventure, réédité ensuite sous le titre Le poids du monde), le détective planche sur l'énigme de la disparition d'une vedette du country pour d'inavouables raisons.

 

Si Dave Brandstetter est un personnage profondément original dans le microcosme du polar américain, c'est à sa vie privée qu'il le doit :

 

Dave est homosexuel, sans ostentation ni complexe. Il s'assume comme tel, avec le lot de plaisirs et de problèmes de tout un chacun.

 

Joseph Hansen, son créateur, était homosexuel lui aussi et ne s'en cachait pas. En inventant ce personnage, il a montré les homosexuels tels qu'ils sont, non tels qu'on les caricature. Il faut dire que le roman noir les avait traités de manière infâme - y compris des gens comme Chandler ou Ross Mac Donald.

 

Bien que chacune des histoires écrites par Joseph Hansen soit indépendante des autres, il est dommage de ne pas essayer de les lire dans l'ordre de publication-original. On peut ainsi suivre le cheminement de Dave Brandstetter au travers des événements, mineurs ou essentiels, qui se produisent dans sa vie.

 

Quelques points de repères :

● Quand Dave voit le jour (littérairement parlant), il travaille pour la Médaillon Life, une compagnie d'assurances qui appartient à son père. Ils entretiennent tous les deux d'excellents rapports, malgré leurs façons de vivre très dissemblables. Brandstetter sénior (le père de Dave) est un homme à jeunes femmes, insatiable et à sa mort (qui intervient dans Les Mouettes volent bas), il laissera une veuve qui n'est pas moins que sa neuvième épouse. Dave partagera alors la propriété familiale avec Amanda et, même si son héritage lui permet de ne plus travailler, il continuera à enquêter pour d'autres compagnies.

● Côté amours, Dave est plutôt du genre monogame et fidèle. Il a vécu pendant vingt ans avec un décorateur, Rod Fleming, mort d'un cancer. Doug a ensuite partagé sa vie durant plusieurs années mais dans Le Noyé d'Arena Blanca, ils sont au bord de la rupture. Chacun d'eux vit avec le souvenir d'un amant disparu et cela empoisonne leur relation. Dans Les Mouettes volent bas, Dave rencontre un garçon noir de vingt ans, Cecil, qui réapparaîtra plus tard dans Petit Papa pourri pour ne plus le quitter. Cecil fait oublier à Dave qu'il vieillit, ils s'aiment avec passion et le jeune homme, qui l'aide dans ses enquêtes, lui sauvera même la vie dans Les Ravages de la nuit. Si, profession oblige, la vie de Dave n'est pas toujours très popotte, la drague, en tout cas, n'y a aucune place.

L'homosexualité dans le cycle Dave Brandstetter n'est pas seulement le fait du héros. Les intrigues qu'il est amené à résoudre ont souvent pour ressort secret des amours cachées, des personnages en quête d'identité :

○ Dans Le Noyé d'Arena Blanca, la mort suspecte d'un libraire met à jour la liaison insoupçonnée d'un acteur célèbre avec le jeune homme bénéficiaire de l'assurance-vie.

Les Mouettes volent bas permet à Joseph Hansen de tracer le portrait de deux milieux aux antipodes l'un de l'autre, une famille à la respectabilité de façade et une communauté de gays militants.

Petit Papa pourri met en scène un père de famille et son plus proche ami, dont on découvre qu'il l'est encore plus que chacun se l'imagine. Dans ce livre, Dave Brandstetter est également aux prises avec le très séduisant fiancé de sa jeune belle-mère qui veut à toute force coucher avec lui. Dave résistera à la tentation.

Les Ravages de la nuit exploite peu la fibre homosexuelle, exception faite d'un vieux monsieur infirme qui prétend avoir été l'amant de l'acteur Ramon Novarro.

○ Dans Skinflick, l'action se déroule dans le quartier des sex-shops et des cinémas pornos de Hollywood et le fils d'un pasteur est mêlé à l'affaire.

On fait trop souvent l'amalgame entre romancier homosexuel et militant de la cause. Joseph Hansen n'était pas un propagandiste : il était d'abord romancier et racontait des histoires où le sensationnel et les scènes scabreuses n'avaient pas leur place. Porter l'homosexualité au pinacle n'était pas son but. Pas plus que le scandale.

 

Joseph Hansen a écrit – non pas pour une homosexualité à la mode et tapageuse – mais pour l'immense majorité des homosexuels brimés et vivant dans un désespoir terne et quotidien.

 

Joseph Hansen a écrit d'autres romans qui, s'ils ne font pas apparaître le détective des assurances, n'en sont pas moins des histoires typiquement homosexuelles. On y retrouve le goût marqué de Joseph Hansen pour deux types précis de physique masculin, les garçons noirs et les jeunes hommes blonds. Mais quand Dave, le détective, n'est pas là, l'aspect policier passe un peu au second plan au profit d'un genre plus psychologique, une étude de mœurs qui verse parfois dans le roman sentimental.

● Dans C'est de famille !, le héros (et narrateur) est un beau petit blond qui va découvrir la véritable nature de son père et la sienne par la même occasion.

Homosexuel notoire réunit un Noir et un blond, jeunes l'un et l'autre, qui vont vivre une belle et tragique histoire d'amour.

L'œuvre de Joseph Hansen est importante parce qu'elle rend compte du monde, de sa violence et de la misère, aussi bien matérielle qu'affective, qui en fait trop souvent un enfer. Au travers de ses livres, d'une facture classique parfaitement maîtrisée, Joseph Hansen a dressé un constat lucide, sinon désenchanté de l'état de la société.

 

L'exceptionnelle justesse des dialogues, l'attention extrême portée à la description des personnages et des lieux, autant de raisons de faire de Joseph Hansen l'un des hôtes de nos bibliothèques.

 


Bibliographie (incomplète) :

 

- Un blond évaporé, Editions Le Promeneur/Carre Noir, 1985, ISBN : 2070435598 [Ce roman est réédité sous le titre Le poids du monde, Editions du Masque, 2000, ISBN : 2702429009]

- Les Mouettes volent bas, Editions Gallimard/Folio, 1995, ISBN : 2070388832

- Petit Papa pourri, EditionsGallimard/Série Noire, 1983, ISBN : 2070489124

- C'est de famille, Editions Gallimard/Série Noire, 1983, ISBN : 207048923X

- Le Noyé d'Arena Blanca, Editions Rivages/Rivages Noir, 2001, ISBN : 2869302649

- Homosexuel notoire..., Editions Encre/Etiquette noire, 1985, ISBN : 2864182602

- Les Ravages de la nuit, Editions Gallimard/Folio, 1991, ISBN : 2070388719

- Skinflick, Editions de l'Ombre, 1987, ISBN : 2904666028


LIRE aussi sur ce blog :

Hommage à Joseph Hansen et chroniques brèves des romans : Le poids du monde - En haut des marches - Les ravages de la nuit

Un pied dans la tombe

Le garçon enterré ce matin

Pente douce

Par qui la mort arrive

Petit Papa pourri


par Jean-Yves publié dans : LIVRES
Mardi 27 février 2007

Il y a des livres que je ne relirai pas, mais ils sont là, comme les présences d'autrefois et un certain moi reste avec eux.


Julien Green



■ in Le Grand Large du soir, Journal 1997-1998, Editions Flammarion, 2006, ISBN : 2080690108, page 213


par Jean-Yves publié dans : CITATIONS
Dimanche 25 février 2007

De son corps on ne perçoit d'abord que la pâleur ivoirine. Puis, le regard lentement glisse comme porté par le balancement du modelé de la jambe et de la cuisse, et longe les lisières sableuses d'un ventre plat, que ceinture le plissé d'un linge.


Une ombre légère creuse un sillon à la surface de la poitrine qui s'offre. La chevelure protège la crête du cou, sommant le visage immobile. Les yeux sont clos.


La bouche entr'ouverte. Pour une plainte ? Un soupir ? Ou un souffle par où s'affirmerait la condition d'homme. Intime fracture, stigmate des origines.


Le jeune homme s'abandonne.


Il gît et les flèches du supplice délimitent son territoire. Certaines le percent encore. Mais la densité de la chair résiste, habitée par une force qui rend dérisoire ce transpercement fantôme.


A ses pieds une armure brille faiblement avec des luisances de coquillage.


Le silence vêt ce corps nu.



Saint Sébastien soigné par sainte Irène, Nicolas Régnier (Maubeuge, 1591 - Venise, 1667)

Musée des Beaux-Arts de Rouen (en réserve), huile sur toile, 148cm x 199cm


Deux femmes veillent. Elles montent une garde attentive. L'espace sculpte les profils à leur commune apparence. Leurs mains se croisent. Sur le pourpre d'une robe se noue leur double geste. Main qui porte un écrin mystérieux, main qui trempe dans ce néant noir. Quelle pâte, quel onguent ira remplir l'ouverture ourlée de sang que le trait d'un index désigne ?

Bouche d'ombre qui nomme le lieu de la douleur, le lieu de la mort jusqu'alors justement inommé. Lumière sur leurs visages, et distance d'un cri entre les regards qui s'affrontent.

Vendredi 23 février 2007

Ce qui est triste pour moi, aujourd'hui, c'est l'abandon de l'homme aux démons du bien.


Mon père m'a longtemps dit que c'étaient ces démons qui avaient construit les camps nazis.



Il avait raison : ces démons sont des cauchemars qui mènent directement aux barbelés des interdictions, aux miradors de la bonne pensée et aux camps de l'uniformité.


Je ne crois pas à un rassemblement des hommes derrière les notions de bien, de beau, de tolérant. Je ne veux pas qu'on balise ma vie.


par Jean-Yves publié dans : MON CARNET
Jeudi 22 février 2007

Patrick White (1912-1990) a donné à son homosexualité, la place que dans une autre vie il aurait donnée à son amour des femmes même s'il reconnaît que l'amour au masculin n'intervient pas de la même manière dans l'existence.


De la vie il a su faire les comptes :

« Que reste-t-il ? Souvenirs - amitié - amour, si mince que soit la glace - la nourriture, si les dents le permettent - le sommeil - le noir... Aurait-ce été si différent si j'avais eu de vrais enfants ?


J'en doute...


On parvient à un point où l'on a tout possédé, et ce tout équivaut à rien. Seul, l'amour rachète. Je n'entends pas l'amour au sens chrétien. Répandre ce qu'on tient pour de l'amour chrétien, sans distinction, sur l'humanité tout en entière, est en fin de compte aussi inefficace et aussi destructeur que la violence et la haine.


[...] Quand je dis l'amour rachète, j'entends l'amour partagé avec un être, pas forcément d'ordre sexuel, si séduisante que puisse être la sexualité.


[...] Dans ma vie j'ai connu beaucoup plus de femmes admirables que d'hommes. »


Patrick White


■ in Défauts dans le miroir, Editions Gallimard, Collection Du monde entier, 1985, ISBN : 2070265676


par Jean-Yves publié dans : CITATIONS
Mercredi 21 février 2007

A quelles extrémités peut se laisser porter une femme lorsque s'empare d'elle la haine de tout ce qui ressemble à un homme, j'entends à un être humain de sexe masculin ?


Cette femme peut, par exemple, décider d'emprunter l'apparence ordinaire de l'ennemi, de se travestir pour tromper son monde, pour changer de peau, donc (?) de comportement, pour se venger de ceux qui l'ont tant fait souffrir, pour fuir l'image dégradée d'elle-même, pour « tuer » cette image en entrant peu à peu dans le monde de la folie.


C'est ce que nous montre Yves Boisset dans ce film adapté d'un roman du même titre d'Alain Roger.


Même s'il faut, parfois déchanter au cours de "La travestie", j'admets qu'Yves Boisset a traité un sujet fort, porteur de violence dramatique, et qui permet de fermer un peu les yeux, si j'ose dire, sur quelques carences de mise en scène. Telle celle-ci : selon la façon de cadrer Zabou (Nicole Armingault) lorsqu'elle est travestie en homme, l'illusion (donc la magie, donc le trouble) est totalement créée par des plans moyens où on la voit de demi-profil ou bien carrément ratée par des gros plans au comptoir de l'hôtel où l'on ne peut y croire une seconde, Zabou courant en sortant d'un bar.


Ce film reste toutefois attachant : par le thème, bien sûr, avec cette femme déçue par les hommes, en amour comme dans le travail, et qui, insensiblement, dès lors qu'elle monte à Paris, s'enfonce dans son complexe de persécution, son malheur venant toujours des autres.

Il y a de bonnes scènes lorsqu'elle devient le mac d'une prostituée, empruntant en même temps que la culotte tous les stéréotypes machos ! Des bons moments parfois aussi dans son expérience de l'homosexualité avec une jeune bourgeoise mariée, mère de famille et qui s'emmerde un peu dans la vie. Ou encore dans l'ultime tentative de bonheur qui échoue. Le thème donc, qui se ramène aussi à une allégorie sur le mensonge (mentir aux autres pour mieux se mentir à soi-même), et l'heureuse présence d'une Zabou qui se donne avec générosité à son personnage.


par Jean-Yves publié dans : FILMS
Lundi 19 février 2007

Ce n'est pas de ceux qui tendent les bras vers vous qu'il faut se méfier. C'est ce qui en vous le désire qui fait problème. C'est de rechercher dans les autres ce que l'on ne trouve qu'en soi-même qui gâche tout.


Merle Miller


■ in Pour tout dire, Editions Presses de la Renaissance, 1982, ISBN : 2856162509, page 264


par Jean-Yves publié dans : CITATIONS
Dimanche 18 février 2007

Devant cet adolescent laiteux, comme une statue déposée dans cette clairière, mon regard a d'abord été attiré par les muscles puissants de ses cuisses et mollets et leur galbe imposant.


Le reste du corps pourtant harmonieux est resté imprécis comme dans la visée d'une caméra très performante où seul un détail est soigneusement mis au point.


Je l'ai débarrassé immédiatement – comme l'aurait fait sainte Irène – de ses flèches et de son lien le retenant à l'arbre.



C'est alors que je crus qu'il s'éveilla :


Sébastien fit un mouvement : cette courbure accentuée qui se place au-dessus du genou parut gonfler un peu, puis se retira. Il se coucha sur le drap abandonné là, un bras sous la tête, étendit ses longues jambes aux cuisses magnifiques. Cuisses opalescentes, à la courbe extérieure convexe, pleines des quelques rayons de ce soleil qui percent à travers le ciel d'orage.


Indifférent à ma présence, il s'endormit, je crois, et dans la rêverie de son sommeil, je me remémorais, en surimpression, un tableau de Girodet, Endymion, où un mol pénis repose sur une belle cuisse comme sur un doux oreiller.


Et mon œil dévalait toujours cette cuisse, ce genou bien sculpté. Encore elle cette jambe au mollet gonflé, à la cheville mince, comme continuation naturelle de la cuisse, ainsi qu'une fleur est l'épanouissement de sa tige, ce pied cambré aux orteils nacrés.



Antonio de Bellis, Saint Sébastien évanoui, 1640 ?

Huile sur toile, Orléans, Musée des Beaux-Arts


Il fit un mouvement soudain dans son sommeil et, changeant un peu de position, dégagea l'autre jambe qui vint se presser contre celle que j'admirais tant : deux cuisses si belles, serrées l'une contre l'autre.


SEBASTIEN-DE-BELLIS-DETAIL.jpg



Merci à JardinBaroque pour cette découverte et à Cat pour la photographie du visage.


Samedi 17 février 2007

Richard est resté fidèle à ses rêves de jeunesse : c'est aujourd'hui un acteur talentueux et reconnu. Mais il le paie d'une solitude qui lui pèse parfois, malgré les amis et les amantes, et par l'échec de sa vie privée.


Dans un univers parallèle, Rick a fait le parcours inverse : il a renoncé à ses ambitions pour épouser Debra et devenir un employé d'assurances dont la vie est « guidée par l'inertie plus que par le désir ».


Certes, le « baume du remords nous donne un pouvoir illusoire sur ce qui n'est plus, sur le cortège des circonstances tragiques ». Mais si c'était à refaire ?


Rick et Richard se trouvent un jour face à face et décident de faire un pari fou : passer d'une réalité alternative à l'autre pour retrouver cette partie d'eux-mêmes qu'ils ont sacrifiée, l'un à la réussite professionnelle et l'autre à l'amour.


Richard accepte ainsi « un travail routinier qui vous engourdit, vous vide de vos idées et votre inspiration, vous réduit à n'être guère plus qu'une marionnette », en échange de l'épouse et des enfants qu'il n'a pas eus. Rick abandonne une famille que ses frustrations détruisaient peu à peu pour la carrière artistique qu'il attend de toute son âme. L'échange ! La vraie vie !

Est-ce si sûr ? Et si le « monde parfait » que chacun espère était « simplement un monde différent, à sa façon, un monde tout aussi triste et tout aussi fragile » ?

"L'échange" fait le portrait d'Appleton, une « petite ville très provinciale, à l'esprit étriqué », où l'on prenait Richard « pour un malade ou pour une "tante", parfois les deux ». Il nous plonge avec chaleur dans l'univers parfois artificiel mais souvent chaleureux des artistes new-yorkais.


Alan Brennert laisse passer la silhouette émouvante de l'acteur John Danker, ami de Richard « dont le compagnon était mort du sida » et qui « lui-même vivait dans l'ombre de la maladie ».


"L'échange" me touche parce que ses personnages se posent les questions qui agitent tout être humain, et parce que l'auteur refuse la froideur clinique de la démonstration pour y mettre beaucoup de lui-même et laisser deviner quelques douloureux éléments d'autobiographie, tant il est vrai que si

« on se sert de la souffrance pour créer... on se sert aussi de la création pour assimiler la souffrance ».

Après l'échange, Rick et Richard sortent profondément transformés, convaincus qu'il n'y a jamais de certitude dans une vie, sinon être soi-même.

■ Editions Gallimard/Folio SF, 2003, ISBN : 2070419738


par Jean-Yves publié dans : LIVRES
Jeudi 15 février 2007

Les « cabarets à soldats » de Berlin méritent une mention spéciale. Ils sont situés à proximité des casernes, et il convient avant tout de les observer aux jours fériés, le soir, jusqu'à l'heure de l'extinction des feux.


A ce moment on trouve une cinquantaine de soldats, et de sous-officiers, qui s'y rendent pour trouver un homosexuel de bonne volonté, et rarement ils reviennent à la caserne sans avoir trouvé leur « affaire ».

Ces cabarets ont une existence éphémère. A peine sont-ils ouverts, que l'autorité militaire en défend l'accès aux soldats, après la dénonciation de quelque anonyme qui, par jalousie de métier ou par vengeance, a « vendu la mèche ».

Immédiatement du reste, quelque nouveau cabaret s'installe dans le voisinage. Dernièrement encore on vit surgir, dans le quartier Sud-Ouest de Berlin, une « boîte » à soldats réellement typique, ayant pour enseigne "A la Mère Chat".

Je ne sais en vérité si ce nom tirait son origine de la vieille patronne qui avait quelque chose du chat dans sa démarche et dans sa physionomie, ou bien de la quantité de chats qui rodaient entre les tables et les chaises ; les murs mêmes étaient couverts de leurs images.


Un normosexuel (= hétérosexuel) entrant dans un de ces cabarets serait peut-être surpris d'y voir tant de messieurs bien mis assis en compagnie de soldats, mais il ne pourrait rien noter qui dépasssât les bornes de la décence.

Ces amitiés entre homosexuels, ébauchées dans ce lieu devant un plat de saucisses et de salade et en vidant des chopes, excèdent parfois la durée de la présence sous les drapeaux. L'ami, depuis longtemps, s'en est retourné dans son village, s'y est marié, il cultive sa terre natale, loin de cette bonne garnison de Berlin, lorsqu'un beau jour l'uranien (= homosexuel) reçoit une surprise, en manière de souvenir amical, venant du pays de l'autre sous forme d'appétissante charcuterie.

Il arrive même que ces relations s'éternisent, ou se reportent sur les autres frères qui ont pris du service à leur tour ; je connais un cas de ce genre où un homosexuel persévéra dans ce genre d'affection avec trois frères, l'un après l'autre, tous les trois faisant partie d'un régiment de cuirassiers.


D'ordinaire, une fois le service terminé, le soldat se rend au domicile de son ami, qui lui a préparé de ses propres mains son plat préféré ; il en avale gloutonnement des quantités énormes. Le jeune guerrier va se prélasser ensuite, avec le sans-gêne d'une jeunesse épanouie, sur le sofa, tandis que l'uranien, assis discrètement sur une chaise, répare le linge déchiré que l'autre lui a apporté, ou bien s'occupe à broder des pantoufles qu'il lui destine comme cadeau de Noël. Cela devait être une surprise, mais l'heureux amant n'a pas eu assez de force pour garder son secret.


Pendant ce temps, on parle de tous les détails du service royal ; ce qu'a dit le « vieux » (capitaine) à l'appel, quel service a lieu demain, quand on prendra la garde. Demain pourra-t-on voir passer le sigisbée (= chevalier servant), et à quel endroit. Ensuite on l'accompagne jusqu'à la porte de la caserne, non sans avoir préalablement rempli sa gourde de vin rouge et lui avoir préparé quelques tartines au beurre.


Le jour de parade, l'uranien se rend sur un endroit convenu dans l'avenue Belle Alliance ; il s'était levé de bonne heure pour prendre sa place au premier rang. Pourvu que son ami soit chef de file, il pourra ainsi mieux le voir ! La parade finie, il attend avec impatience son retour, il aura alors congé ce soir, on ira au cirque ; mais avant cela, le soldat dépose sa pièce de 50 pfennigs, qu'il a reçue comme extra-solde ce jour-là, dans la tirelire qui se trouve chez son ami.


Un jour encore plus important, c'est la réception à la compagnie pour l'anniversaire de l'empereur : «Kaisersgeburtstagskompagnievergnügen». L'homosexuel s'y rend en qualité de « cousin » avec son ami. Son cœur est rempli d'une félicité touchante quand il fait danser la jeune fille préférée de son soldat ; il ne sait même pas comment elle est, car il n'a regardé que lui en tenant la jeune fille dans ses bras, il ne pensait qu'à l'autre. Parfois le capitaine lui adresse la parole en sa qualité de cousin de son soldat ou du sous-officier. Mais il arrive que l'homosexuel ne peut pas, à sa grande douleur, participer à cette fête ; c'est que quelques jours avant, il était à table, dans une société, avec un des sous-officiers présents.


Les raisons qui incitent le soldat aux relations homosexuelles sont faciles à démêler : d'abord c'est le désir de rendre son existence dans la capitale un peu plus confortable : meilleure table, bons vins, cigares, endroits de plaisir. Ensuite il arrive que lui - un cultivateur peu instruit, un artisan, un ouvrier - espère profiter au point de vue intellectuel de son commerce avec l'homosexuel. Ce dernier lui fournit de bons livres, lui parle des faits du jour, le conduit dans les musées, lui apprend à surveiller sa tenue. A part cela, le personnage comique de l'uranien le fait souvent rire ; quand son ami, le soir, lui roucoule des couplets ou, se couvrant le chef d'un abat-jour, danse devant lui en se ceignant les reins d'un tablier, le soldat, grand enfant, s'amuse beaucoup. Autres raisons encore, le manque d'argent et la privation de femmes - qu'il ne paie pas du reste - mais dont il se défie par crainte des maladies vénériennes, lui qui, là-bas, a juré fidélité à sa fiancée et qui le lui rappelle timidement dans ses lettres.


A proximité des cabarets que nous avons décrits, il y a des promenades où les soldats « font la retape», soit isolément, soit en groupes, cherchant ainsi à se rapprocher des homosexuels. Un uranien, homme de grande expérience à ce point de vue et qui. a beaucoup voyagé, m'a fait part d'une observation très importante et que nous avons pu contrôler ensemble : la «prostitution soldatesque » est d'autant plus commune dans les pays où la législation la réprime plus sévèrement. Cela a sa raison d'être car, dans les pays où les lois relatives à l'uranisme sont sévères, on a moins à craindre les chantages et autres inconvénients de la part d'un soldat que d'un civil.


A Londres, dans les rues et les parcs les plus fréquentés, de nombreux soldats s'offrent depuis le soir jusqu'à minuit. La personne citée plus haut nous a affirmé qu'il n'y avait nulle autre capitale d'Europe où se trouvait un aussi grand nombre de soldats de toutes armes se livrant à ce métier spécial, que Londres. Il y a une douzaine de lieux de réunion qui leur sont destinés et où, dès la nuit venue, les soldats se tiennent.


De même que les endroits que nous avons signalés, « les lieux de racolage » changent assez souvent ; ainsi, dernièrement, une des voies les plus passagères, le Planufer, fut interdite aux soldats. Dans les grandes villes Scandinaves, la prostitution soldatesque est particulièrement florissante ; à Stockholm, par exemple, on fait circuler depuis quelques années des patrouilles qui ont pour devoir d'épier les soldats, mais, comme nous le disait encore cet homme, cela n'a servi à rien.


Du reste, le nom « prostitution militaire » ne correspond pas à l'idée de la prostitution, car chez les soldats il ne s'agit pas « d'abandon du corps pour en faire un métier, dans un but mercantile ». Je m'élève ici contre l'opinion généralement répandue que dans le commerce entre soldat et homosexuel il s'accomplit ordinairement un acte quelconque tombant sous le coup de la loi. Quand on arrive aux actes sexuels, ce qui n'est pas toujours le cas, ils ne consistent alors que dans la surexcitation par les baisers et l'attouchement de certaines parties du corps, comme c'est généralement la règle dans les actions homosexuelles.


Magnus Hirschfeld

[Editions de la Librairie Médicale et Scientifique Jules Rousset, Paris, 1908]



LIRE aussi une analyse de ce livre paru aux éditions GayKitschCamp


par Jean-Yves publié dans : HISTOIRE
 

Texte Libre



Texte Libre 1

 

[...] les mots possèdent ce prodigieux pouvoir de rapprocher et de confronter ce qui, sans eux, resterait épars dans le temps des horloges et l'espace mesurable.
Claude Simon, Album d’un amateur,  Editions Remagen-Rolandseck, 1988, p. 31

 

Photographie de Cédric Genty – 2004


Lire c'est aller à la rencontre de quelque chose qui va exister.
Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur



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"Qui sommes-nous, qu’est chacun de nous sinon une combinaison d’expériences, d’informations, de lectures, de rêveries ? Chaque vie est une encyclopédie, une bibliothèque, un inventaire d’objets, un échantillonnage de styles, où tout peut se mêler et se réorganiser de toutes les manières possibles."
(Italo Calvino, Leçons américaines)

 

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« Tu ne sauras jamais les efforts qu'il nous a fallu faire pour nous intéresser à là vie ; mais maintenant qu'elle nous intéresse, ce sera comme toute chose - passionnément. »
André Gide, Les Nourritures terrestres (1897)

 

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« Tout est vrai, le temps d’un texte. »
Kirsty Gunn

 

 

 

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« Je crois aussi qu'on ne meurt pas avant d'en avoir secrètement, tenacement le désir. »
Tony Duvert

 

Le site de Lionel Labosse. Un regard altersexuel sur le monde.

 

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C’est ainsi par exemple que l’on envoie les enfants à l’école, non pas dans l’intention qu’ils y apprennent quelque chose, mais afin qu’ils s’habituent à demeurer tranquillement assis et à observer ce qu’on leur ordonne, en sorte que par la suite ils pensent ne pas mettre réellement et sur le champ leurs idées à exécution.
KANT, Réflexions sur l’éducation

 

 


 

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