« Le bruit terrassera le monde », avait coutume de dire Vladimir Nabokov.
Lorsque l'on souhaite prendre la parole, il faudrait s'assurer qu'elle est plus belle que le silence. Sans vouloir m'imposer la règle des Chartreux, j'ai pensé qu'un peu plus d'humilité silencieuse ne me ferait pas de mal.

Un Christ émacié, décharné, livide, avec des plaies verdâtres.
Un cadavre en décomposition.
Une représentation à l'échelle : le corps est représenté sur un panneau de bois qui a les dimensions exactes d'un cercueil : 2 mètres de long et 30 centimètres de haut.
Tel est le Christ mort peint par Hans Holbein dit le Jeune (1497-1543) en 1521.
Fiodor Dostoïevski, qui fit le voyage à Bâle pour voir ce tableau, conclut que
« ce tableau peut faire perdre la foi ».
Hans Holbein, Le Christ mort, 1521
Peinture sur bois - Bâle, Kunstmuseum
(cliquer sur le tableau pour le voir en format agrandi)
« L’oraison ne consiste-t-elle pas le plus souvent simplement à revenir au vrai silence ? Non point en faisant quelque chose, en s’imposant un carcan quelconque, mais au contraire en laissant peu à peu se décomposer d’elle-même toute notre activité sous la poussée intérieure du vrai silence qui reprend peu à peu ses droits… »
in Paroles de Chartreux, St-Pierre de Chartreuse : Editeur Association Auxiliaire de la Vie Cartusienne, 1996
Avant d'être oublié, nous serons changés en kitsch. Le kitsch, c'est la station de correspondance entre l'être et l'oubli.
Milan Kundera
In L'insoutenable légèreté de l'être, Gallimard/Folio, 1990, ISBN : 207038165X, p 406
Réaliser sérieusement un blog
ne peut se faire sans passer quotidiennement plusieurs heures, seul, devant son ordinateur.
« Qu'est-ce que je faisais de ces heures avant de faire mon blog ? »
Cette question n'est pas anodine. Sans vouloir faire du prosélytisme pour la disparition des blogs, il me semble pourtant nécessaire, à un moment, d'analyser ses propres motivations…
afin de décider s'il est pertinent de poursuivre.
« Profonde est la solitude de millions
d'êtres qui, avec un cœur débordant d'amour, n'ont personne pour les aimer. Profonde est la solitude de ceux qui dans, leurs chagrins secrets, n'ont personne qui les console. Profonde la solitude
de ceux qui, luttant contre doutes et ténèbres, n'ont personne pour les conseiller. Mais plus profonde que la plus profonde de ces solitudes est celle qui couvre l'enfance sous l'aile du chagrin,
lui faisant entrevoir par moments la solitude finale qui la guette et l'attend aux portes de la mort. »
Cette très belle citation de Thomas de Quincey figure en épigraphe de "Histoires de vertige", un recueil de vingt nouvelles de Julien Green.
Le premier texte du livre, L'apprenti psychiatre, est la toute première œuvre de Julien Green. Ecrite en 1920 en anglais, à l'université de Virginie, elle fut traduite en français en 1976 par Eric Jourdan :
▫ Casimir Jovite, étudiant en neurologie, est le précepteur d'un adolescent aux grands yeux rêveurs et tragiques, Pierre-Marie de Fronsac. « Pas tout à fait normal », de l'avis de Casimir, Pierre-Marie devient vite un objet d'étude pour l'apprenti psychiatre qui fait taire ses scrupules et pousse un peu plus chaque jour l'adolescent dans le gouffre de la folie. Jusqu'à la tragédie, irrémédiable...
La précision du trait, l'élégance sobre de l'écriture marquent déjà la singularité et la qualité du travail de Julien Green. Déjà, il s'attache à faire vivre des personnages solitaires, à la séduction mystérieuse. En cela, "L'apprenti psychiatre" annonce, dès l'âge de vingt ans, un certain nombre de préoccupations qui seront au cœur de l'œuvre de l'écrivain.
Toutes les autres nouvelles ont été écrites en français, entre 1921 et 1956. Elles sont de longueurs très inégales, d'une page à plus d'une vingtaine. L'auteur s'en explique dans un court avant-propos : « Pour moi, il n'y a aucun lien entre nouvelle et roman, car la nouvelle, la "short story", n'est pas un court roman, mais un récit où, quand tout est dit pour l'auteur, celui-ci s'arrête. Commence alors le rêve. »
Deux textes font figure d'exercices de style inattendus sous cette plume :
▫ Le rêve de l'assassin, voyage imaginaire dans un cosmos onirique, peuplé d'animaux et de divinités extraordinaires, révèle une dimension baroque proche de la science-fiction dans une folie d'écriture et d'imagination inhabituelles.
▫ L'enfer, qui date de la même période, est un récit rabelaisien d'une famille se livrant à tous les plaisirs de la chère et de la chair.
Mais la plupart des textes relèvent d'un Julien Green passionné de beauté, de jeunesse, peintre subtil des affres du cœur humain. Il porte un regard sans complaisance sur les aspects les plus terribles de la religion :
▫ La leçon, où un enfant est terrorisé par le spectacle d'un homme livré au bûcher pour avoir abusé d'un garçon de 16 ans : « De quoi le punissait-on sinon de ce qu'il était beau ? » se demande-t-il, confronté à la notion du péché et du plaisir.
▫ La révoltée, récit d'initiation cruelle d'une jeune fille mise en pension dans un couvent où elle apprend la haine de la religion et des femmes.

Julien Green n'est pas tendre non plus avec la bourgeoisie, ses normes morales étriquées fondées sur une inaltérable hypocrisie.
▫ Amours et vie d'une femme, portrait d'une jeune femme de 25 ans, veuve d'un homme qu'elle fut forcée d'épouser et mère d'un enfant qui ne lui inspire qu'indifférence, et qui tente de recommencer à vivre dans un environnement bassement calculateur.
La peur est aussi un moteur essentiel de l'écriture de Green, proche ici d'Edgar Poe : L'escalier, La peur, Chambres à louer...
Mais la plus belle nouvelle est sans conteste Fabien, une histoire d'amour pudique et forte, suggestive et romantique, comme peut l'être l'idée de l'amour chez un jeune homme. Avec beaucoup de douceur dans le rythme, Julien Green m'a porté à un rare degré d'émotion en racontant l'amour muet d'un jeune garçon pour son cousin.
Dans un décor à la fois poétique et banal, comme le sont toutes ces chambres à l'aspect ascétique dont Green hante son œuvre, l'enfant découvre en lui-même « cette forme la plus simple de l'amour... une admiration passionnée que je m'avouais à peine ».
Comme dans Le dormeur, Julien Green excelle à traduire avec discrétion cette « beauté païenne » qui le trouble infiniment, cette séduction de la jeunesse du corps que l'on retrouve, avec plus ou moins d'évidence, dans toute son œuvre.
■ Editions du Seuil, 1992, ISBN : 2020164779
Du même auteur : Frère François - L'autre sommeil - Moïra - L'expatrié - Epaves - Villes - Journal de voyage 1920-1984
Dans le décor écrasant d'un immeuble dont l'architecture fleure bon la mégalomanie fasciste, un homme et une femme se livrent aux jeux subversifs de l'amour sous les yeux d'une concierge-geôlière tandis qu'à l'extérieur la foule exulte et célèbre l'autre rencontre amoureuse : celle d'Hitler et de Mussolini.
Nous sommes à Rome, le 6 mai 1938. Antonietta (Sophia Loren), mère de famille écrasée par le quotidien et achevée d'abrutissement par l'idéologie macho ambiante, se compromet avec Gabriele (Marcello Mastroianni), animateur de la radio italienne, mis en disponibilité pour "dépravation".
Isolés dans un monde qui bascule dans l'absurde, et bien que tout les oppose, ils vont, pourtant, bientôt se sentir très proches.
Deux solitudes
Antonietta est totalement bouffée par la vie, elle se déplace lentement, elle est aplatie par le régime fasciste et par son mari. Elle ne « s'éclaire » que lorsqu'elle est avec ses enfants. Or, dans le film, elle n'est avec eux que quelques minutes au début et à la fin. Je fais l'hypothèse que le lendemain de cette "journée particulière" elle sera devenue différente et que rien ne sera vraiment plus comme avant.
Le personnage de Gabriele est magnifique. Son homosexualité est suggérée de l'intérieur, sans jamais tomber dans les lieux communs de comportement, de manières : une immense douceur, une certaine mollesse physique et une ouverture sur tout.
Ce film parle de la constante de la marginalité des gens, de la solitude dans un microcosme, quel qu 'il soit. Antonietta représente le quotidien dans toute son horreur, dans toute sa détresse. Elle découvre quelque chose de neuf dans la notion de respect que Gabriele traduit à son égard. Ce sont deux solitudes qui se confrontent, se révèlent, s'avouent l'une par l'autre.
Cette "Journée particulière" de 1938 n'appartient pas tant au passé qu'on pourrait le croire. L'histoire de Gabriele et d'Antonietta, ces deux solitudes, ces deux cultures totalement différentes qui se rencontrent, appartient à toutes les époques.
Ettore Scola n'a pas cherché à élaborer une fable didactique. Il raconte simplement une histoire vraie (pas réelle mais authentique) qui n'oppose pas les discours aux discours, les idéologies aux idéologies : ainsi il ne ferme pas la porte à l'espoir et à l'utopie. Par contre, ouvrir cette porte peut mener au drame quand l'histoire s'y oppose. En pleine apogée du fascisme, c'est le cas.
Ce film rend particulièrement sensible la proximité des figures de la femme exploitée et de l'homosexuel pourchassé, figures qui s'éclairent mutuellement non pas pour s'autoglorifier comme martyrs, mais pour retrouver la dignité, le respect et consumer aux feux du désir les vieux oripeaux de la morale sociale.
Le 21 septembre 1972, Henry de Montherlant se donnait la mort. Dix ans plus tard, Pierre Sipriot lui consacrait une biographie d'après les inédits et l'importante correspondance de l'écrivain. L'ouvrage mettait à nu le personnage dès son enfance.
Né le 21 avril 1895, la solitude habite le jeune Henry, qui préfère les amitiés particulières du lycée à sa famille. D'ailleurs, à dix-huit ans il loue une chambre rue Vavin où quelques adolescents lui servent de modèles pour ses peintures. Au lieu de rendre l'amour que lui prodigue sa mère, il préfère écrire ses premiers textes avec une étonnante rigueur et une assiduité remarquable.
1917, Montherlant est mobilisé. L'enthousiasme de la jeunesse, l'intuition que cette guerre lui servira, l'attirent. C'est aussi le début d'une correspondance où Montherlant devient Montherlant. Tous les moyens lui seront bons pour parvenir à ses fins. Volontaire pour le front, il ne pense pas à combattre mais à être blessé, une petite blessure honorable et suffisante afin de recevoir le plus de médailles possible.
Le « poilu » devient fantasque, étranger au sang qui coule, à la souffrance d'autrui, là même où il remarque une certaine beauté du corps, Montherlant se démasque tout à fait. Une image le séduira : un jeune soldat se masturbe pendant un bombardement, afin de vaincre la peur de mourir.
Comment le définir ? Poltron, tricheur, provocateur ? Sipriot nous laisse ce soin. Le premier chapitre apparaît le plus révélateur. Après le succès de "La relève du matin", dû à la malice, à l'agilité de l'auteur devant éditeurs et journaux, Montherlant se consacre aux jeux du stade. Est-ce le goût du sport ou l'attrait de cette jeunesse qu'il adore ? Là encore Montherlant se dévoile, il aime « le corps », sa puissance, ses lignes et y trouve des joies qu'il évoquera dans "Les Olympiques". Esthète, il rêve de cette beauté qu'il toucherait volontiers.
Il faudra attendre son voyage en Andalousie, sa totale liberté et son anonymat (il possédait plusieurs pseudonymes et gardait uniquement "de Montherlant" pour la littérature) afin de connaître ses relations. La tauromachie dont il est un passionné, lui permet de prendre conscience de toute la sauvagerie qui était en lui. Touché par un taureau, il fera parler de sa blessure et n'hésitera pas à utiliser la troisième personne pour écrire son propre article avant de l'envoyer à différents journaux. Quel curieux paradoxe : ce besoin de paraître tout en se dissimulant.
Si Henry de Montherlant décrit si bien dans "La rose des sables" la vie des colonies, c'est parce qu'il est resté des heures à guetter les indigènes, surtout les enfants. La fréquentation de ces derniers demeure plus ou moins cachée : les inédits révèlent cet attrait, mais leur auteur se dévoile avec méfiance et réserve. Peut-on croire ce grand jongleur du mensonge ? Pendant son séjour, il découvre l'amour, le plaisir, Riam, Vincent dit "Moustique", autant de jeunes corps débordant de volupté. Plus que jamais, il s'allie an peuple. Sa pudeur, son état sauvage l'empêchent de se fixer à un endroit précis. L'attrait pour les jeunes garçons, sa pédérastie qu'il assume avec crainte ne sont pas les seuls tourments.
L'art occupe une place importante dans son existence. Véritable bête de somme, Montherlant travaille beaucoup, mais l'amour passe en priorité, c'est là qu'il puise sa force, son génie. Toute sa vie, il souffrira de son art. Contesté ou apprécié, il poursuit son œuvre, met à profit les sens naturels et ce que lui apporte la vie.
« …Je ne comprends pas bien ce que vous entendez par "aberrations sexuelles". Il y a des goûts différents et c'est tout. Plus on en a, plus on conquiert sur la vie... ».
Diable d'homme, toujours le même combat. Quand il tombera gravement malade durant son séjour en Afrique du Nord, il ne pensera à se soigner que très tard, préférant prendre des notes pour ses futurs biographes. Ces séjours prolongés en Afrique du Nord procurent à Montherlant une stabilité dont il se servira pour écrire, notamment pour défendre la cause arabe. Ses autobiographies, ses textes dans lesquels il parle de lui et de son comportement, éclairent le passé d'un homme qui, toujours, voulut rester dans l'ombre.
Montherlant désirait vivre « ses mœurs », pour cela il attendit d'être seul dans la vie. Il craignait qu'on découvre ses penchants pour les jeunes adolescents. Que lui restait-il sinon la fuite dans des pays ou les étrangers faisaient ce qu'ils voulaient.
■ Tome I : l'enfant prodigue 1895-1932, Editions Robert Laffont, 1982, ISBN : 2221010264

Pourquoi écrire quand on n'a pas une nouvelle idée à faire partager ?
"Non, c'est impossible : il est impossible de communiquer la sensation vivante d'aucune époque donnée de son existence - ce qui fait sa vérité, son sens - sa subtile et pénétrante essence. C'est impossible. Nous vivons comme nous rêvons - seuls."
Joseph Conrad























