Vendredi 1 juillet 2005

Le concept de fraternité fait partie du fondement de la politique, par la devise républicaine ornant nos mairies. Pourquoi n'utilise-t-on pas la sentence

« Liberté, Égalité, Solidarité » ?

La solidarité est pourtant une superbe idée, faisant référence à une responsabilité pour l'autre excluant les limites de la conscience individuelle.

Mais, le « plus » de la fraternité est de faire référence à un ailleurs, à une origine qui dépasse le début de la vie, et la décision de la personne elle-même. Il existe un impératif de fraternité, fût-il laïc ou religieux, excédant toute catégorie humaine, de sexe, de classe sociale, où de générations, et qui s'imposerait, selon le mot de Levinas, comme un lien antérieur à toute relation choisie.

La responsabilité pour l'autre, engendrée par le fraternel, n'est fondée sur aucune décision de volonté, sur aucun calcul de préférence ; elle est fondée sur un AVANT immémorial qui précède et fonde la vie commune… nous sommes tous singuliers, et pourtant reliés dans la «complicité pour rien» de la fraternité.

Vendredi 1 juillet 2005

Le bel été près d'un lac, les vacances comme un ultime adieu au temps passé. Dernière semaine en famille.

Il est temps de tourner la page. D’en finir. De liquider le passé. Maintenant qu’Henry est mort, inutile de garder la maison au bord du lac. Ce magnifique cottage dans lequel toute sa famille se retrouvait à dates fixes pendant l’été, et quelques week-end au cours de l’année, lui appartenait. Cette maison est devenue encombrante maintenant qu’il n’est plus là.

Il y est partout présent, dans chaque pièce, chaque instant de la journée. Aussi, Emily sa veuve, a-t-elle décidé de la vendre. Tout le monde en est un peu peiné : Arlen sa belle-sœur, Ken et Meg ses enfants, ses petits-enfants le sont un peu moins. Trop jeunes pour avoir des regrets, ils s’en moquent, ils ont d’autres soucis, d’autres sujets d’intérêt. Les filles commencent à s’intéresser aux garçons, leurs petits frères sont encore à l’âge des jeux. Le fait qu’on leur interdise d’utiliser leur « Game Boy » plus d’une heure par jour suffit à les occuper. Les voilà tous réunis une dernière fois, pour une semaine.

On va commencer par découvrir cette maison et tout son environnement ; le lac, l’embarcadère, la forêt tout autour et la petite ville voisine. Tout le talent de Stewart O'Nan est de rendre ces lieux parfaitement familiers, en même temps qu’il les décrit. Alors qu’ils nous sont inconnus. On reconnaît chaque pièce, chaque endroit, la marche qui craque et la grande table des repas...

Les surprises sont du côté des personnages. On va petit à petit apprendre à les connaître, à déceler leur force, leur faiblesse. À percevoir qu’Henry et Emily formaient un couple très uni, très autoritaire et déterminé. Ils rêvaient d’un bel avenir pour leurs deux enfants, d’un beau métier, de salaires élevés.

Résultat, Ken ne fait rien, à part de la photo, artiste en devenir, mais déjà un peu âgé. Il se repose sur Julie sa femme qu’il charge de régler les questions matérielles, de le rassurer à l’occasion. Quant à Meg, elle vient de se faire larguer par son mari qui a préféré aller rejoindre une plus jeune. Une moins triste, qui lui donnera ce qu’elle n'a pas su lui offrir. Elle est déstabilisée, tentée par l’alcool, l’abandon de soi. Reste la question des enfants. Comment accepter qu’ils l’abandonnent aussi pour aller retrouver leur père, ce petit éden qu’il se construit loin d’elle ?

En contrepoint, Arlen joue les vieilles filles désabusées. Jamais mariée par fidélité à ce frère qu’elle a passionnément aimé. Les deux unis par des liens plus forts que tout. Un amour qui l’a toujours séparée d’Emily avec laquelle elle doit composer depuis des années. Henry le voulait ainsi.

Finalement tous vont accepter ce jeu qui leur est imposé. Avant de quitter la maison, chacun doit choisir un objet et l’emporter, s’emparer d’un petit morceau d’éternité familiale. Ce qui paraît dérisoire. Mais sert de prétexte à révéler des secrets, une intimité, des rivalités, toute une vie pendant longtemps tapie au fond des êtres. Un camaïeu d’impressions, de sensations.


■ Traduit de l’américain par Jean-François Ménard, Editions de l'Olivier , mai 2005, ISBN : 2879294096

par Jean-Yves publié dans : LIVRES
Vendredi 1 juillet 2005


« C'est au-dedans de soi qu'il faut regarder le dehors. »

(1863)


Cette citation est extraite de «Choses vues», Éditions Gallimard, Collection Quarto, 2001, ISBN : 2070763919


par Jean-Yves publié dans : CITATIONS
Vendredi 1 juillet 2005

Synopsis : Rosa Maria, professeur d'histoire à l'université de Lisbonne, effectue avec sa fille Maria Joana une croisière en Méditerranée. Elle doit retrouver son mari à Bombay, d'où ils partiront en vacances. Le bateau s'arrête dans différentes villes ; Rosa Maria découvre des lieux qu'elle connaît à travers les livres, qu'elle évoque dans ses cours mais qu'elle n'avait jamais eu l'occasion de visiter.

Lors de cette croisière, Rosa Maria rencontre trois femmes et un homme qui vont beaucoup l'impressionner : une Française, femme d'affaires renommée, une Italienne, ancien modèle célèbre, une Grecque, actrice et professeur de chant et surtout le capitaine du navire, un Américain d'origine polonaise.


Délicieux et malicieux Manoel de Oliveira qui nous convie à un film «parlé», comme si le cinéma avait oublié sa propre langue, et par là même ses origines. Au cinéaste portugais de nous rappeler d'où nous venons, au fil d'une croisière qui part de Lisbonne pour nous entraîner, le long des côtes méditerranénnes, vers les hauts lieux de la civilisation occidentale. Voyage pédagogique en compagnie d'une enseignante qui d'étape en étape dispense à sa curieuse petite-fille des leçons d'histoire. Mais aussi voyage vers un lieu idéal symbolisé par la table du capitaine du paquebot, un Américain d'origine polonaise. Là, autour du maître des lieux, une Française, une Grecque et une Italienne se comprennent parfaitement tout en devisant chacune dans sa langue maternelle. On voit ainsi que Manoel de Oliveira appelle de ses vœux une Europe à la fois riche de son passé et ouverte à l'autre. Il le fait avec cette légèreté et cet esprit qu'on lui connaît, avant qu'une bombe ne coule le bateau dans les eaux du golfe Persique. Après l'utopie, la réalité.


par Jean-Yves publié dans : FILMS
Jeudi 30 juin 2005

AUX YEUX DE LA LOI FRANÇAISE, la filiation s'établit par le ventre : c'est l'accouchement qui fait la mère, Marcela Iacub récuse la législation actuelle et propose une nouvelle définition de la maternité, fondée sur la volonté.


L’Empire du ventre, Pour une autre histoire de la maternité Marcela IACUB, Éd. Fayard, coll. Histoire de la pensée, 353 p., 20 €.


Dans un État où « nul n'est censé ignorer la loi », mais où peu la connaissent l'étude de Marcela Iacub sur le droit de la filiation est une bénédiction : voici une juriste qui n’hésite pas à retrousser ses manches et à expliquer au profane ce que dit le droit. L'Empire du ventre n'est pas pour autant un manuel. Il défend avant tout une thèse : le droit français de la filiation issu des réformes des années soixante-dix ne relève pas de la nécessité. Le Code Napoléon de 1804 avait instauré d'autres règles à son propos. À quelques aménagements près, ces règles seraient aujourd’hui plus émancipatrices pour les mères, les pères et les enfants que l’ordre juridique actuel.

Ce Code avait instauré un droit de la filiation fondé sur l'acte du mariage « Les enfants ne naissaient pas des corps, mais des mariages. » Un homme et une femme mariés pouvaient établir un lien de filiation avec un enfant même s'ils n'en étaient pas - ni l'un ni l’autre ou l'un d'entre eux-les parents biologiques. Une femme mariée n'avait pas besoin d'accoucher d'un enfant pour être reconnue comme sa mère par le droit ; de leur côté, les femmes célibataires pouvaient accoucher sans devenir mères au regard du droit. Depuis 1972, rien de tel : une femme mariée n'est plus automatiquement la mère des enfants qu elle élève ; c'est l'accouchement qui la rend mère au regard du droit qu'elle soit ou non mariée, que le père souhaite ou non cet enfant.

Cet ordre juridique de la filiation par le ventre et par la mère n'est pas total puisqu'il permet à une femme d’accoucher sous X en créant la fiction d'après laquelle l'accouchement n’a pas eu lieu. Certes, cette incohérence est en passe d'être corrigée, la loi de 2002 cherchant à concilier l'accouchement sous X avec la reconnaissance du droit à connaître ses origines. Par ailleurs, il est mis à mal par les revendications de ceux et celles qui entendent être reconnus père et mère en droit sans grossesse ni accouchement, en recourant à des mères porteuses.

Marcela Iacub entend renouer avec l’esprit du Code Napoléon et faire primer la volonté des individus à devenir ou non parents sur un double fait de nature (la femme, et non l'homme porte l'enfant pendant les neuf mois de grossesse et accouche) : « Un lien de filiation ne serait jamais porté que par la volonté [...] Réciproquement, nul ne serait tenu de reconnaître un enfant qu'il a mis au monde ou qu'il a conçu.» Elle excelle à diaboliser la nature et la « vérité de la chair », auxquelles elle désire substituer le projet parental. L'idée que les «organes» puissent « sécréter » le droit lui fait horreur. Elle n'accepte pas l'idée qu'il y ait dans l'existence humaine des événements incontrôlables, une part d'indécidable. Aux « fourmillements de spermatozoïdes », aux « douleurs de l'accouchement», au «ventre», et aux « "causes" magiques de la filiation », elle préfère « des modèles purs, pour ainsi dire, de tout frottement, des constructions rationnelles susceptibles de guider l'action ».

Son ambition à la fois sociale, familiale, politique et juridique, est de sauver de l'arbitraire de la nature et d'un droit mal conçu les femmes qui se seraient contentées d'accoucher (sic) d'enfants qu'elles ne veulent pas élever, les hommes qui fécondent des femmes dans un moment d'égarement (sic) et les enfants qui viennent au monde. Elle cite en exemple la Californie, cet eldorado du XXIème siècle, univers de rationalité et de volonté où tout est possible.

La critique énoncée par Marcela Iacub est souvent justifiée. On aimerait toutefois que la certitude implacable avec laquelle elle est énoncée se craquelle de temps à autre. Elle en serait d'autant plus recevable. Tout en produisant bel et bien une définition de la maternité, Marcela Iacub ne prend pas le temps de s'interroger avec le lecteur sur ce qu'est la maternité, de justifier son approche exclusivement juridique et son parti pris de la fiction comme procédure juridique. Elle ne se demande pas si la vérité qu'elle oppose à l'empire du ventre - « l'accouchement est l'affaire de l'État » - ne recèle pas des dangers aussi grands que ceux d'un droit fondé sur la nature. Or, ce qu'est une filiation épanouissante pour les enfants, fruits étonnés de l'égarement masculin et de la magie du ventre féminin, le savons-nous ?


Le Magazine Littéraire n°437, pp. 82-83, Marie Gaille-Nikodimov, décembre 2004


La photographie de Marcela Iacub, en logo dans les articles, est de Crocus [copyright “crocus / www.crocusss.net"]


Jeudi 30 juin 2005

« Une fois ceux que j'aime en sûreté, qu'importe le reste : un grenier, un lit de sangles, une chaise de paille, une table et de quoi écrire, cela me suffit. »

(décembre 1851)


Cette citation est extraite de «Choses vues», Éditions Gallimard, Collection Quarto, 2001, ISBN : 2070763919



par Jean-Yves publié dans : CITATIONS
Jeudi 30 juin 2005

Notre société regorge de lois pénales. Elles règnent dans les domaines les plus privés et dans ceux qui étaient jadis livrés à des régulations sociales moins contraignantes comme la morale ou les règles de politesse. Elles ne tolèrent les cigarettes, ni les mauvaises manières, les influences trop appuyées ni les regards ambigus. Elles cherchent à nous rendre à chaque fois plus «libres» et «meilleurs», nous transformant pour ce faire en victimes ou pervers.

Pourtant, nous ne sommes pas des créatures démodées qui chercheraient à vanter les mérites de la société que nous avons laissée derrière nous. Nous savons que si jadis le pénal était moins présent dans le domaine des mœurs, c'est que le civil s'occupait d'organiser, à travers des règles très dures et étriquées, un certain modèle familial, marquant de son sceau une bonne partie de l'existence de chacun. C'est en libéralisant la famille et les règles qui en dépendaient (la sexualité, la relation entre parents et enfants, les places des hommes et des femmes, les formes de conjugalité) que nos gouvernants, s'accordant aux opinions des intellectuels réactionnaires ou prétendument avant-gardistes, ont pris peur. Ils se sont mis à dire que nous avions perdu nos «repères», quand, en réalité, notre société a créé les conditions d'émergence d'un pluralisme des valeurs, c'est-à-dire a obtenu la défaite de l'idée selon laquelle il n'y aurait qu'une seule manière de bien vivre. Ces craintes et les politiques qui les ont accompagnées ont eu comme conséquence ce résultat curieux : plus les formes de vie familiale se libéralisent, plus l'on souhaite créer par la voie pénale des dispositifs individualisés de contrôle de la vie de chacun.

Le slogan selon lequel nous aurions perdu nos «repères» vise donc à imposer par la voie de la contrainte juridique une «morale commune», celle que l'on avait précisément souhaité abolir à travers la révolution des mœurs.

Ainsi, légaliser l'avortement n'oblige personne à avorter mais ouvre la possibilité d'étendre l'espace dans lequel on peut se rapporter à ses propres valeurs. Tandis que lorsqu'on accuse un parent de «corruption du mineur» pour avoir montré à son enfant adolescent une cassette pornographique, on emprunte le chemin inverse : on tend à imposer une forme d'éducation sexuelle que chaque famille devrait respecter.

Cette explosion du droit pénal se heurte non seulement à des objections de fond, mais aussi à des paradoxes et à des impasses. On voudrait par ce biais créer une «morale commune», en oubliant que l'un des signes d'une démocratie solide est précisément la séparation claire et précise de ces deux instances du droit et de la morale. Le fait de les confondre produit des conséquences bien redoutables. Lorsque l'on transforme la morale en droit, on démoralise la société. Un Etat qui étouffe ses citoyens sous tant de lois pénales ne leur permet pas de traverser par eux-mêmes des dilemmes moraux, de se déterminer à partir de règles différentes, de créer des valeurs nouvelles en dehors de celles qu'impose la contrainte du droit. On ne se rend pas compte que l'on risque ainsi d'accoucher d'un peuple déchargé de toute conscience morale qui ne chercherait qu'à échapper à la rigueur des lois. Voire à pire. Car un Etat qui ne laisse pas la place à la morale demande aux citoyens de n'avoir que le droit, c'est-à-dire l'Etat lui-même, comme critère du bien et du mal. Et on peut trouver un tel modèle, sans être taxé d'exagération ou de goût des comparaisons hâtives, quelque peu totalitaire. Impasses enfin. Car on sait que, plus l'Etat cherche à régler des comportements privés, que plus il devient intime et psychologique, plus il ouvre la porte à l'arbitraire judiciaire tout en promouvant une conflictualité de plus en plus étendue entre les individus.

Cette explosion des lois pénales, loin d'être considérée comme inéluctable, devrait être perçue comme une véritable révolution conservatrice par laquelle on cherche à «maîtriser», voire à «neutraliser» les conséquences de la révolution des mœurs. Lorsque les intellectuels «de gauche» mettent sur le même plan la libéralisation de la vie privée et celle de l'économie, cela peut sonner «socialiste ». Pourtant, lorsqu'ils cherchent à expliquer notre prétendu mal de vivre comme l'extension du capitalisme mondialisé dans nos couples ou notre psychisme, ils évoquent irrésistiblement les critiques «précapitalistes» du capitalisme dont Marx se gaussait il y a plus d'un siècle. C'est pour cette raison que la gauche officielle peut si bien s'allier à la droite dans cette croisade nationale contre la « perte des repères». Ne sont-elles pas l'une et l'autre également nostalgiques d'un temps où «une seule morale» imposait une idée contrainte du Bien et du Mal à tous ?

Faire que le droit répressif ne s'occupe que des transgressions les plus graves à la vie commune (les atteintes à la vie, à l'intégrité corporelle, à la propriété) serait donc une bonne manière de renverser ce processus et de laisser enfin sa chance à la morale. Ainsi, «sauver la morale» pourrait devenir le curieux slogan d'un parti qui prendrait la libéralisation des mœurs au sérieux.


Libération, Marcela IACUB, mardi 21 juin 2005


La photographie de Marcela Iacub, en logo dans les articles, est de Crocus [copyright “crocus / www.crocusss.net"]


Jeudi 30 juin 2005

Madame la présidente, mesdames, messieurs les députés,


La proposition de loi qui vous est soumise est de celles auxquelles le Gouvernement s’associe pleinement [...] Une évidence s'impose : pendant cent cinquante ans, comme l’a rappelé Mme le rapporteur, de 1791 à 1942, la loi pénale française a refusé la répression de l’homosexualité en tant que telle, c’est-à-dire entre personnes consentantes, y compris si l’une d’elles ou les deux étaient des mineurs de plus de quinze ans. [...]

Les années 1791 à 1942 ne sont pourtant pas, historiquement, ce qu’on peut appeler une période de libertinage ou de laxisme dans les mœurs ; c'est l'époque du triomphe de la morale bourgeoise, avec ce qu’elle comportait de valeurs et de rigueur au moins proclamées dans le domaine des mœurs. Croit-on vraiment que si les champions de l’ordre moral si exigeants du XIXe siècle – qu’ils s’appellent Odilon Barrot, Mole ou le duc de Broglie - avaient considéré que la sauvegarde des mineurs contre ce qu’ils appelaient le « désordre des mœurs » passait par la répression pénale de l’homosexualité, ils n’auraient pas saisi les assemblées parlementaires, alors composées en majeure partie de notables, de projets de textes répressifs identiques à l’article 331, deuxième alinéa ? Rendons-leur à cet égard, témoignage ; si Oscar Wilde a été condamné par la justice anglaise pour avoir séduit Lord Douglas, nous savons que Verlaine ne pouvait être poursuivi par la justice française pour avoir séduit Rimbaud, âgé de dix-sept ans, à moins d’ailleurs, que la séduction ne fût en sens contraire. Tous les rapports de police de l’époque témoignent que la liaison était notoire Alors, interrogeons-nous ! La justice anglaise s’est-elle trouvée grandie d’avoir détruit moralement et physiquement Oscar Wilde ? Et l'homosexualité chez les jeunes gens de l’aristocratie anglaise s’est-elle trouvée réduite par ces pratiques répressives ? À lire les mémoires de l’époque, il est permis d’en douter.

En réalité, ces législateurs du XIXe siècle savaient fort bien - je n'ose pas dire par expérience séculaire - que jamais la répression pénale n’a eu à l'égard de l’homosexualité, la moindre efficacité. Nul d’ailleurs ne le savait mieux que notre éminent prédécesseur, l’archichancelier de l’Empire, M. Cambacérès l’un des auteurs du Code pénal, bien connu au Palais-Royal sous le sobriquet de « Tante Urlurette ». [...]

L’Assemblée sait quel type de société, toujours marquée par l’arbitraire, l’intolérance, le fanatisme ou le racisme a constamment pratiqué la chasse à l’homosexualité. Cette discrimination et cette répression sont incompatible les principes d’un grand pays de liberté comme le nôtre. Il n’est que temps de prendre conscience de tout ce que la France doit aux homosexuels comme à tous ses autres citoyens dans tant de domaines.

La discrimination, la flétrissure qu’implique à leur égard l’existence d’une infraction particulière d’homosexualité les atteint - nous atteint tous - à travers une loi qui exprime l’idéologie, la pesanteur d'une époque odieuse de notre histoire. Le moment est venu, pour l’Assemblée, d’en finir avec ces discriminations comme avec toutes les autres qui subsistent encore dans notre société, car elles sont indignes de la France.


Robert Badinter - Garde des Sceaux du gouvernement Mauroy


■ Extrait de Homosexualité, Bruno Perreau, Editions J’ai lu, Librio, 2005, ISBN : 2290341363, pages 62-63

par Jean-Yves publié dans : HISTOIRE
Mercredi 29 juin 2005

« Je disais qu'un homme hétérosexuel était, avec insistance, après six années d'insistance hésitante, entré dans ma vie, avait couché avec moi, était tombé amoureux de moi, m'avait rendu amoureux de lui, avait détruit ma vie, puis la sienne, et qu'il était mort. »


La mort d'Hervé, auquel j'avais consacré quatre livres, m'a été annoncée par un rêve, en Italie où je me trouvais pour présenter le recueil de nouvelles d'une amie. Je n'ai pas compris ce rêve, dont le sens ne m'est apparu que quand j'ai appris la nouvelle de la rupture d'anévrisme. Dix jours plus tard, après un coma profond, Hervé mourait. J'ai tenté, selon une méthode qui est la mienne depuis quelques années, de comprendre en quoi avait consisté la tristesse d'un tel amour, auquel certains pourraient ne pas donner le nom d'amour.


MON COMMENTAIRE : Je t’aime moi non plus Une histoire « simple » que nous raconte René de Ceccatty : durant neuf années, un écrivain (le narrateur) et un médecin, Hervé, vivent un amour tissé d’attente et de désespoir chez le premier, de refus et de fuites chez le second. En 2002, Hervé, le médecin, meurt d’une rupture d’anévrisme.

Histoire simple, en apparence seulement. La répétition du contenu des chapitres qui constituent cette histoire, la rende complexe. En mêlant continuellement, avec beaucoup de talent, la mélancolie et l'analyse de soi, l’auteur - nous plonge dans ses questionnements incessants sur sa relation passionnelle avec Hervé - et nous conduit à un vertige proche des portes de la folie : - par un déchiffrement de tous les signes qui pourraient annoncer la mort d‘Hervé. - par une recherche de tous les moments de la dépendance amoureuse. - par un décryptage des rouages de sa propre jalousie. - par la recherche du pourquoi de sa propre trahison (en avouant son infidélité à Hervé qui n'en a d’ailleurs rien à faire, étant lui-même intéressé par les femmes)

« Une fin » nous parle d’amour, mais aussi de possession et de mort :

« Celui que j’avais aimé et qui avait affirmé, au début de notre amour, alors illusoirement partagé, qu’il durerait jusqu’à la mort, entrait dans la mort et avec cette mort confirmait sa prédiction. »

Dans ce dernier livre René de Ceccatty trace le portrait de l’amant insaisissable sous ses deux aspects antinomiques : ténébreux et éblouissant tout en explorant lucidement les raisons d’un amour non partagé, ou que trop provisoirement. Un texte fort, où le silence est palpable, où se rassemblent, se superposent et se défont les différents moments d’un amour tant de fois rêvé : un silence parfois troublé par les affres de l'aigreur et de la jalousie.

Au détour d’une page, on découvre la question essentielle : question qui est à la fois un cri, une crainte, un espoir : « Il faut bien que tant d’amour m’ait donné une puissance visionnaire minimale, n’est-ce pas ? Ou alors c’est à désespérer d’écrire, à désespérer d’aimer. »

«UNE FIN» conclut le périple intérieur commencé à travers quatre livres «Aimer» (Gallimard 1996) ; «Consolation provisoire» (Gallimard 1998) ; «L’éloignement» (Gallimard 2000) ; «Fiction douce» (Seuil, 2002).


Éditions du Seuil, 224 p, 2004, ISBN : 2020639823


René de Ceccatty est né le 1er janvier 1952 à Tunis. Il est romancier, traducteur (italien et japonais), critique littéraire et éditeur. Il a fait des études de philosophie. Il a vécu au Japon et en Angleterre. Il collabore régulièrement au Monde des livres. Il fait partie du comité de lecture des éditions du Seuil. Il travaille également pour le théâtre avec le metteur en scène argentin Alfredo Arias pour lequel il a participé à l'écriture de Mortadela (Molière du Meilleur Spectacle Musical 1993), de la traduction de Cachafaz de Copi (Théâtre de la Colline, 1993), des chansons de Fous des Folies (Folies Bergères, 1993-1994), du one-woman-show Nini (Théâtre du Petit Montparnasse, 1995), de Faust Argentin ( Théâtre de la Cigale, 1995, Mogador, 1996).



Du même auteur : Esther - L'extrémité du monde - L'or et la poussière


par Jean-Yves publié dans : LIVRES
Mercredi 29 juin 2005

Les enjeux que le mariage gay, le pacs, l'union civile mettent au jour sont doublement paradoxaux. D'une part, ils révèlent une curieuse volonté de ramener l'État dans la chambre à coucher, une ironie étant donné que le but des premières luttes pour les droits des gay s a été justement de sortir l'État de la chambre à coucher ; pensons ici aux lois antisodomies par exemple. D'autre part, ils renforcent une culture publique et politique dans laquelle la majorité des citoyens ainsi que ses représentants croient encore que le salut passe par la confession publique d'une vie vertueuse. Hors de tout doute raisonnable. Le projet de société que l'on dit un projet familial ou de couple devient ainsi une manière d'être et de vivre qui, loin de s'opposer aux configurations hétéros traditionnelles au contraire, les réénergisent d'une façon dangereusement et extraordinairement efficace. En d'autres termes, ce n'est pas parce qu'on introduit la donne « homo » qu'on change une institution et c'est pourquoi il faut dénoncer la généralisation d'une économie de citoyens ordinaires que renforce le mariage gay. Ce qui fascine dans le débat actuel sur le mariage gay, l'homoparentalité et aux autres droits familiaux, c'est le niveau d'énergie dépensée par nombre de groupes et lobby queer pour convaincre la planète et les politiciens que les queers caressent des aspirations somme toute bien modestes : former des couples normaux, avec des enfants normaux et se fondre dans un système de parenté bétonné depuis des siècles. Tout le discours sur la différence, si-important dans les années soixante-dix et quatre-vingt, se retrouve maintenant escamoté pour faire place au discours du même. Ce qui me trouble profondément ici, c'est que jamais personne ne semble questionner cette idéologie, voire cette économie du même. Passe encore que la stratégie du même soit le bouclier de l'État et de la nation contre les invasions barbares, pardon bestiaires, mais là où les choses se compliquent, c'est lorsque ce sont les « queers » eux-mêmes qui mettent en œuvre des stratégies de contrôle destinées à discipliner, ou devrais-je dire dompter ses éléments les plus sauvages pour permettre à une certaine classe d'augmenter sa cote sur le marché boursier des droits et de la citoyenneté.

Avez-vous remarqué que chaque fois que des queers pro-mariage parlent de leur désir d'union reconnue c'est pour mieux dénoncer les « excès » des queers qui refusent la monogamie, le couple traditionnel, l'hétéro normativité de la sexualité et des relations intimes, voire même dans certains cas un rapport au corps, qui n'est pas dans la logique binaire. des genres ? Si les Gay Pride, rave queers, etc. fusent encore de part et d'autre, c'est d'abord et avant tout parce que ces grands rassemblements sont perçus par la gente « straight » et gentil gay comme des zoos, des parcs humains queers qui se déploient dans un contexte sous haute surveillance et toujours dans des limites spatiales et temporelles bien définies. On ne parade pas tous les jours, mais on se marie pour toujours. En fait, et cela m'amène maintenant à mon deuxième point, soit l'idée que le mariage des queer s'arrime parfaitement à une logique nationaliste qui carbure aux liens de sang (le mariage gay et l'homoparentalité révèlent au législateur comment la filiation queer fonctionne) et aux clivages ethniques. Je vois dans le mariage gay un passeport pour un modèle de citoyenneté qui perpétue un système d'alliances fondé sur l’autocontrôle (« self monitoring ») et l’exclusion ; et je serais presque tentée de dire «délation» des éléments indésirables. Ce n'est pas un hasard si parmi les pays occidentaux qui ont adopté des dispositions juridiques favorables vis-à-vis les couples de même sexe et familles gaies (France, Belgique, Danemark, Allemagne, les Pays-Bas, le Canada, l'Australie, et les États-Unis), ils ont dans un même souffle renforcé leur politique d'immigration et de droit d'entrée dans leur pays. Car la nation est d'abord et avant tout un espace domestique, aux frontières fermes.

Les couples gays liés par l'union civile, le pacs, voire le mariage, ne le savent que trop peu, eux dont le mariage n'est valide que sur le terrain national. En ce sens, il faut réfléchir davantage sur l'idée que les droits des gays et lesbiennes sont aussi des droits « nationaux ». Le double - geste- de l'État envers les queer et réciproquement des queer qui veulent la reconnaissance étatique de leur « homonormativité » à tout prix s'inscrit dans cet idéal de conformité qui consiste à publiciser la famille et ses liens - naturels au tissu social, et cela, au nom du sacro-saint bien-être national et de la sécurité nationale. Il faut donc dans un avenir rapproché se pencher sérieusement sur les rapports entre droits des gays et lesbiennes et le nationalisme.

Comme le remarque si judicieusement Laurent Berlant, une historienne queer américaine, ce qui fait carburer nos démocraties en voie d'extinction et toujours vulnérables aux vagues migratoires, c'est l'intense croyance que la citoyenneté, celle-là même qui engendre des communautés de sang, est un droit privé, un privilège réservé exclusivement aux membres de la famille, voire aux membres invités d'honneur à la noce. Ainsi, les alliances entre le citoyen queer et la nation ne se matérialisent pas tant sous le couvert de liens de sang, que de boucliers de sang, formes d'écrans humains et institutionnels qui ne laissent filtrer aucune forme d'expression ou d'action susceptible de troubler l'ordre social hétéronormatif. Dans une économie des droits ou la loi du plus offrant établit la valeur d'une requête d'égalité, il importe de revoir comment les revendications des gays et lesbiennes pour 1' « égalité » à tout prix (c'est-à-dire le mariage, SVP) peuvent aussi participer d'un modèle de citoyenneté à deux vitesses. Un projet qui va non seulement profondément à rencontre de la tradition critique queer, mais qui dans le contexte actuel signifie l'abêtissement des politiques sexuelles et la création d'un zoo national d'animaux domestiques.


Chantal Nadeau ; Université Concordia de Montréal

 

Article publié dans Les Lettres Françaises, supplément au journal L’Humanité du 31 août 2004

 

Texte Libre



Texte Libre 1

 

[...] les mots possèdent ce prodigieux pouvoir de rapprocher et de confronter ce qui, sans eux, resterait épars dans le temps des horloges et l'espace mesurable.
Claude Simon, Album d’un amateur,  Editions Remagen-Rolandseck, 1988, p. 31

 

Photographie de Cédric Genty – 2004


Lire c'est aller à la rencontre de quelque chose qui va exister.
Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur



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"Qui sommes-nous, qu’est chacun de nous sinon une combinaison d’expériences, d’informations, de lectures, de rêveries ? Chaque vie est une encyclopédie, une bibliothèque, un inventaire d’objets, un échantillonnage de styles, où tout peut se mêler et se réorganiser de toutes les manières possibles."
(Italo Calvino, Leçons américaines)

 

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« Tu ne sauras jamais les efforts qu'il nous a fallu faire pour nous intéresser à là vie ; mais maintenant qu'elle nous intéresse, ce sera comme toute chose - passionnément. »
André Gide, Les Nourritures terrestres (1897)

 

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« Tout est vrai, le temps d’un texte. »
Kirsty Gunn

 

 

 

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« Je crois aussi qu'on ne meurt pas avant d'en avoir secrètement, tenacement le désir. »
Tony Duvert

 

Le site de Lionel Labosse. Un regard altersexuel sur le monde.

 

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C’est ainsi par exemple que l’on envoie les enfants à l’école, non pas dans l’intention qu’ils y apprennent quelque chose, mais afin qu’ils s’habituent à demeurer tranquillement assis et à observer ce qu’on leur ordonne, en sorte que par la suite ils pensent ne pas mettre réellement et sur le champ leurs idées à exécution.
KANT, Réflexions sur l’éducation

 

 


 

ASSOCIATION
POUSSE-POUSSE

 

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Aidons les enfants du Vietnam

 


 

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