Le roman débute dans les années 30, avec le héros –
Jean Paul, né en 1912, étudiant en philosophie – en prise à la passion dévorante de Geneviève. Cette dernière ne sait pas que l'homme dont elle est amoureuse est un pédéraste (1).
Le lecteur est immédiatement placé dans les questionnements intérieurs du jeune homme – parfois cru mais conservant toujours une profonde acuité de son vécu. Après un long et profond baiser donné par Geneviève, Jean-Paul s'interroge sur ses sensations qu'il compare avec les baisers qu'il a reçus de garçons. En 1953, quelle audace !
« […] je dois tout de suite reconnaître que ça ne vaut quand même pas un baiser de garçon. […] Il faut bien que je me dise la vérité en face : Si un gars de seize ans m'avait pris comme Geneviève l'a fait tout à l'heure dans le taxi, je n'aurais pas tardé à rechercher activement d'autres précisions. J'aurais immédiatement mesuré le degré d'excitation du petit mâle offert et avouant ainsi son désir. » (p.14)
Après l'épisode de Geneviève, le roman se déroule chronologiquement et raconte la profonde introspection de Jean-Paul : des premiers émois qu'il ressent à 15 ans, au collège, pour Jean Premor, un camarade, à sa mort en 1935. Ce personnage illustre parfaitement bien le thème pascalien de la misère de l'homme sans Dieu.
« Nous naissons dans l'obscur, […] et nous paierons toujours de ne pas savoir qui nous sommes. » (p.35)
Jean-Paul ne manque pas d'interroger ses pulsions par rapport aux théories de Freud dont il a connaissance. Mais il les réfute d'emblée car il n'avait pas été amoureux de sa mère, ni jaloux de son père que, jeune du moins, il n'avait jamais eu l'envie d'égorger ; il n'avait pas éprouvé non plus d'inclinations incestueuses à l'endroit de sa soeur ou de ses frères.
Jean Premor lui permet de se défaire des lourdes ignorances, des inquiétudes imbéciles, des questions qui n'en sont pas. Il lui offre l'occasion d'apprendre sur le sexe ce qu'il faut savoir, sans y ajouter les bêtises fantastiques et imaginaires de la première enfance.
« […] qu'il lui ait proposé d'être son ami ! Ça ne pouvait pas tomber mieux... Ça ne pouvait pas tomber mieux ? Est-ce sûr ? Jean-Paul est saisi d'un frisson. La phrase l'attriste. […] Quelle cruelle ironie, cependant ! Au moment même où naissait la tenaillante pédérastie qui devait l'exclure du monde, faire de lui le paria, l'inférieur, l'homme seul, le gosse se réjouissait. Il découvrait des poisons effroyables et se précipitait dessus. Il se serait battu pour avaler la drogue pernicieuse. » (p.81)
Après Jean, il y aura d'autres garçons qui attireront Jean-Paul : Christian, sombre et ardent comme un matador ; Guy, triste et distingué, romantique et tendre, subtilement féminin ; Louis, qui n'aimait les garçons qu'en attendant d'aller aux filles, brutal et positif et qui se refusait au baiser sur les lèvres ; Rémi, exquis et cérébral, qui distillait en formules heureuses l'analyse de ses émotions et ne jouissait jamais si bien qu'en ses masturbations solitaires ; François-Xavier, sportif délirant, plein de muscles et de santé, et qui se faisait caresser avec le même sourire qu'on lui voyait aux lèvres après un cent mètres bien gagné ; Jacques, dont la bouche était si belle qu'on ne pouvait penser qu'à l'embrasser…
Au printemps de 1932, Jean-Paul se fait interpeller, à la terrasse d'un café, par un détective privé, chargé d'enquêter, à la demande de son père, sur sa vie et sur ses dépenses. L'homme a bien entendu tout découvert des secrets du jeune homme. Comme ce dernier refuse les petits arrangements du détective pour gagner son silence, Monsieur Chargnier père est informé de la vie de son fils.
Quelques jours plus tard, Monsieur Chargnier impose à son fils de quitter la maison et comme il est encore mineur, l'émancipe. Jean-Paul s'installe donc dans un appartement qui lui offre une liberté qu'il n'avait pas jusque-là. Les rencontres peuvent alors se multiplier :
« Soyons francs : au moins deux par semaine. Quelques-uns, cependant, ont émergé du lot et laissé un souvenir : […] Robert, qui a posé son vélo contre la pissotière et s'est immédiatement précipité contre Jean-Paul, l'embrassant comme jamais personne, rigoureusement comme jamais personne. Jean-Paul, ému, lui avait donné rendez-vous pour le lendemain, mais le petit amant fantaisiste et audacieux n'était pas venu […]. Et ce gamin en beige clair, avec lequel pas un mot ne fut échangé et avec qui ce fut si bon, dans ce silence même, pour ce silence, peut-être... Et ce petit Espagnol ou Portugais, Manuel, chaud comme une orange sanguine, qui avait essayé de faire chanter le garçon ; Jean-Paul lui avait flanqué deux gifles et puis, plaquant le môme sur le lit, il l'avait embrassé avec une passion folle ; le petit, sa tentative échouée, s'était immédiatement laissé faire avec une ardeur sans feinte... » (p.115)
Conscient de ce qu'il appelle son détraquement, Jean-Paul veut essayer l'amour hétérosexuel car il estime qu'il n'a pas le droit moral de négliger cette possibilité, de ne pas tenter de se débarrasser de son vice : le lecteur retrouve ainsi l’épisode qui commençait le roman. Avec Geneviève, une seule préoccupation le mobilise et le terrorise :
« Il faut absolument que j'arrive à la baiser. » (p.117)
Il ne faut pas longtemps à Jean-Paul pour comprendre que sa tentative auprès de Geneviève ne répond pas à ses attentes. Même s'il s'est épandu en elle, même si cela a été bon, il a dû faire appel à des images plus musclées, plus membrées, plus vives et plus provocantes que ses sensations présentes. Jean-Paul est maintenant certain qu'il ne connaîtra pas les transports de l'amour avec une femme :
« Ton destin est bien marqué ; et tu dois le jouer dans les zones interdites. » (p.130)
Jean-Paul reprend alors ses rencontres nocturnes. Il attend son enfant du rêve, celui pour lequel l'amour pourra se développer. En attendant, dans les contacts qu'il a avec les garçons d'un soir, il est incapable d'aller au bout, saisi d'inhibitions. Il pense trop avant de jouir. Et cette pensée chaque fois gâte tout son désir, appauvrit tous ses moyens. Il est soumis à cette insupportable dictature de la pensée.
« Est-ce qu'il lui était arrivé une seule fois dans sa vie de désirer sans regret, de chercher sans méfiance, d'oser sans peur, d'esquisser sans trembler ? Est-ce qu'il avait une seule fois joui sans penser à autre chose qu'à la volupté envahissante ? » (pp.171-172)
Un soir, comme à l'accoutumée, Jean-Paul entre dans une vespasienne. Il se déboutonne. L'homme, à côté, ne pisse pas ; Jean-Paul non plus. Ce silence classique assure à chacun que le voisin est un complice. Jean-Paul se recule un peu et touche la main de l'homme muet qui lui prend alors brutalement le bras en le sortant de force de la vespasienne. Jean-Paul reçoit des gifles magistrales. Il est saisi d'une terreur inouïe. Cependant, pour mieux le rosser, l'autre lâche prise. Jean-Paul, comme un fou, court mais l'homme le rejoint :
« Salaud ! Tante ! Enculé ! » (p.173)
Les deux hommes roulent à terre. Jean-Paul tombe sous lui et se fracasse la tête sur la bordure du trottoir. Jean-Paul est transporté à l'hôpital dans un service où l’interne, Pierre Merlin, et le chef de service, le professeur Gossin, sont à l'image du bon samaritain. Les deux médecins sont inquiets : l'état de Jean-Paul fait craindre des séquelles graves dans un futur proche. De plus Jean-Paul, est atteint de la syphilis. Et, la police qui l'a ramassé sur le trottoir, a signalé l'affaire à un juge d'instruction qui l'inculpe d'outrage public à la pudeur (art.330 du code pénal).
« Il pensait, non pas seulement pour excuser ses tergiversations et ses lâchetés, mais aussi parce que c'était conforme à l'ensemble même de sa doctrine, que l'on est moins responsable des défaillances du vouloir que des aveuglements de l'esprit. ? » (p.189)
L'interne, Pierre Merlin, aura jusqu’au bout, la grâce de s'occuper de Jean-Paul. C'est que Pierre est toujours prêt à faire la charité. C'est quelqu'un qui pense qu'opter pour le catholicisme simplifie singulièrement la vie (p.199). Il fait venir un ami avocat qui s'enflamme à défendre Jean-Paul :
« Le rôle de l'avocat est précisément de faire ce qui ne fait pas le Parquet, de discerner si un type vaut vraiment d'être sauvé, s'il sera ou non récidiviste, si le coup qui le fait tomber est une exception, une malchance, un accident. Dans ces cas-là, je défends à outrance, car la condamnation le perdrait définitivement : la prison, les fréquentations abominables des détentions, les promiscuités lui en apprendraient beaucoup plus qu'il n'en a dans la tête, et, à sa sortie, il serait un vrai bandit fabriqué par la Société au nom de sa défense et de sa morale ! ? » (p.192)
Depuis qu'il est dans cet hôpital, Jean-Paul doit s'avouer qu'il n'est déjà plus tout à fait le même bonhomme que celui qui tentait une approche dans une vespasienne. Il reconnaît que c'est à la présence de Pierre Merlin qu'il doit cette évolution.
Mais le professeur Gossin reste très pessimiste sur l'inversion de Jean-Paul :
« Les seules liaisons amoureuses entre la sensation et la jouissance […], il les doit à des garçons. Tout son érotisme est branché sur le mauvais courant. En outre, il est non seulement inverti, mais positivement obsédé ; à mon avis, il est irrécupérable pour une vie amoureuse normale. […] Au point où il en est, le seul remède consiste non à tenter de le normaliser et de redresser ses déviations essentielles, mais d'en faire un garçon sans érotisme du tout. Mais là, mon ami, c'est à vous de jouer avec vos flûtes surnaturelles ; nous, ici, avec les moyens du bord, nous ne pouvons rien en ce domaine, du moins pour l'instant. » (pp.209-210)
Le diagnostic de son chef de service incite Pierre, à parler de Jean-Paul au Père Mermillod, son directeur de conscience : Jean-Paul lui devenant de plus en plus cher à mesure qu'il lui apparaît plus perdu et complexe. Pierre est troublé par tant de misères physiques, morales et psychologiques qui accablent ce garçon pourtant si doué, plein de charme et d'intelligence. Pierre est persuadé que le Père Mermillod, en jouant avec les flûtes surnaturelles suggérées par Gossin, saura apaiser Jean-Paul, devenu son ami. Il en appelle à Dieu :
« Seigneur, je vous en supplie, ayez pitié de Jean-Paul ; n'oubliez pas qu'il est votre enfant ; regardez-le dans la misère où l'a réduit sa nature aveuglée ; regardez-le dans l'abandon terrible où il est perdu. Aidez-le, venez à son secours, apaisez-le. Il est fait pour Vous, il Vous désire sans le savoir. […] Faites-moi souffrir pour lui, afin que je l'aide. Dites-moi ce qu'il faut que je fasse pour lui être secourable, pour l'amener à Vous, pour qu'il Vous réponde et Vous comprenne. Mais ne le laissez pas là où il est. Profitez de ce qui lui arrive en ce moment, Seigneur, pour lui donner un signe ; il en a tant besoin. […] Excusez-moi, mon Dieu, de cette insistance ; mais je voudrais tellement que Vous le guérissiez. » (pp.226-227)
Au procès de Jean-Paul, l'avocat plaide non coupable et n'a pas de mal à démontrer le manque preuve de la matérialité du délit retenu par l'accusation. Le Président du tribunal, finalement, prononce un verdict d'acquittement pur et simple. Jean-Paul peut donc quitter la prison où il est entré à sa sortie de l'hôpital.
Ce qui surprend Jean-Paul que Pierre a conduit chez le Père Mermillod, c'est la façon dont le confesseur lui parle comme s'il était avancé dans les voies spirituelles, ou comme s'il était capable de s'y engager du jour au lendemain, sans considérer que depuis quatre ans et plus il est enfoncé dans le péché mortel le plus croûteux, le plus tenace (p.283) :
« Notre religion, ce n'est ni les Tables de la Loi, ni le Ciel, ni la Théologie, ni la Morale ; c'est le Christ qui est tout cela, mais vivant, attirant, rendu possible et accessible. Il est la vie de l'âme, et il ne faut pas vous étonner de mourir loin de Lui. Jean-Paul, le Christ a transformé l'Humanité toute entière ; ne pourrait-Il vous transformer, vous ? » (p.283)
Bien entendu, le Père ne demeure pas sur les hauteurs : il invite Jean-Paul à poursuivre un travail de philosophie (2) que lui-même avait entamé dans sa jeunesse. Il lui prodigue aussi, avec soin, des conseils détaillés :
« Le péché avec un autre doit être banni rigoureusement et c'est facile parce qu'il requiert toujours, plus ou moins, une participation volontaire et consciente. C'est vrai. Proscrire par conséquent – cela va de soi – toute phrase d'appel, de contact, d'invitation. Rien de plus simple. A ce moment là on est encore en quelque sorte assez froid et maître du bonhomme ; le refus de commencer est plus facile que la décision de s'arrêter. » (p.286)
Ainsi le Père proscrit radicalement à Jean-Paul la fréquentation des lieux où ces choses se passent : les pissotières, toutes, sans exception, parce que le hasard qui fait diaboliquement les choses pourrait un jour le surprendre. Les cinémas aussi ou alors s'installer délibérément entre deux bonnes femmes (p.287) Le métro. Il lui faudra se contenter de l'autobus ou des taxis. Les boulevards, les foires, les fêtes foraines, les petites baraques, les kermesses, tout ça devra être rayé en bloc des tablettes ; sans oublier les champs de courses où les occasions ne sont pas moins fréquentes.
La masturbation est aussi proscrite. En ce domaine, le Père propose à Jean-Paul la confession fréquente, toujours au même prêtre, et suffisamment souvent pour n'avoir jamais deux fautes à accuser dans une même confession. Au même prêtre, parce que la crainte de s'humilier devant le même homme par un même aveu et qui peut, au début, être très fréquemment répété, est de nature à retenir de pécher. […] Et […] ne confesser qu'une seule faute de cette nature par séance, pour ne pas vivre, ne fût-ce que vingt-quatre heures, en état de péché mortel. (p.288)
Jean-Paul est ébloui par cette clarté inconnue. Tant de pénétration psychologique, tant d'humanité mêlée intimement à tant de surnaturel lui paraît absolument admirable.
La prescription du Père Mermillod à Jean-Paul est en tout point conforme au diagnostic du Docteur Gossin pourtant complètement incroyant. Ce rapprochement entre le prêtre et le médecin s'accordent pour juger Jean-Paul incurable. Cette extraordinaire concordance des deux diagnostics établis et des deux méthodes préconisées par deux hommes aussi différents, l'un naturaliste et matérialiste, l'autre moral et religieux et qui ne se sont jamais rencontrés, a pour Jean-Paul une valeur absolue : la conclusion est qu'il ne peut être sauvé que si, par un effort particulièrement ardu, il étouffe en lui tout mouvement érotique, toute vie amoureuse… une totale abdication sexuelle.
Depuis son entrevue avec le Père Mermillod, Jean-Paul a changé complètement son angle de vue ; l'optique nouvelle qui en résulte lui paraît plus authentique. Mais pour combien de temps ? Maintenant, il se rive aux petites choses : la valeur morale, c'est l'accomplissement très simple et très précis des commandements et l'exécution d'abord des devoirs d'état (p.328).
Jean-Paul a bien saisi que le reste de sa vie sera faite d'une continuelle pénitence… A certains moments, il tente de trouver un responsable comme le montre cette révolte contre ses parents :
« Je leur en veux à mort […]. On ne m'avait même pas dit ce qu'était la pureté, ni le prix de la chasteté, ni la gloire de se maintenir vierge. Il fallait que je devine seul ce que pouvait bien signifier les questions de l'examen de conscience dans le livre de messe : "Ai-je commis des actes impurs ?" Je n'ai compris que bien longtemps après les avoir commis […]. Qui m'avait dit qu'à ces jeux je perdrais ma liberté ? Ils m'avaient eu pur entre leurs mains et ils m'ont laissé, muets, me corrompre sous leurs yeux ; et quand ça a été fait, suffisamment pour qu'ils s'en aperçoivent, ils ont feint de le découvrir et de s'en scandaliser. » (p.339)
Jean-Paul est de plus en plus soumis au doute face à la conduite que lui demande le Père Mermillod. Il s'en ouvre à Pierre qui a décidé de devenir prêtre :
« Je vis avec une chape de plomb sur la tête […] Je crois bien, moi, que la vengeance sera terrible et qu'une fois de plus, j'en serai la victime. Ce n'est pas impunément que l'on endigue les fleuves sans en tarir la source. Un jour ou l'autre, ils débordent et emportent, comme des fétus, les maisons riveraines. […] Si encore j'y croyais à cette continence de moi ; elle est une des exigences les plus inouïes, les plus incompréhensibles de la morale. Pourquoi est-ce que c'est défendu ? J'en reviens indéfiniment là ; et indéfiniment, je ne comprends pas. […] Je suis devant cette interdiction comme d'autres devant les affirmations de la Trinité : j'y crois sans en avoir aucune autre raison que la référence à l'Écriture et à l'Enseignement. […] C'est très maigre et pour cela c'est très fragile. […] Je disais l'autre jour au Père Mermillod que ma situation était la moins enviable de toutes ; car quel est mon lot, à moi ? D'une part, je n'ai pas reçu la grâce de la vocation, et, d'autre part, je ne peux pas me marier ; ainsi, je dois rester dans une continence absolue. » (pp.447-448)
Un jour, alors qu'il est en retard à un rendez-vous, Jean-Paul se trouve contraint de prendre le métro. Il rencontre un jeune garçon aux yeux bleus et aux cheveux blonds bouclés : il ne peut s'empêcher de penser qu'il a devant lui son enfant du rêve d'autant que l'adolescent, Philippe, espiègle, n'hésite pas à l'aborder et à le charmer. Jean-Paul et Philippe décident de partir quelques jours en escapade. C'est là que la culpabilité de Jean-Paul refait surface ; il abandonne Philippe et retourne auprès du Père Mermillod pour se confesser. C'est à ce moment qu'il prend conscience d'une dichotomie qui existe en lui, par rapport à la notion de faute :
« J'ai le regret de l'avoir fait, parce que je sais qu'il ne faut pas le faire. J'aimerais mieux, certes, ne l'avoir pas fait. […] Mais je n'en éprouve pas une horreur naturelle […] C'est uniquement à cause de ma foi et de ma soumission à l'Église et de ma volonté pure d'être chrétien, non à cause de ma nature ou de la nature de la chose que je regrette. Je ressens davantage une réprobation extérieure à moi qu'une répulsion personnelle. […] S'il n'y avait ni la morale ni la religion, je ne vois pas, non, je ne vois absolument pas par quel côté je pourrais avoir le moindre regret de tels actes. C'est terrible, mais c'est comme ça. . » (p.400)
Le Père Mermillod oblige Jean-Paul à déménager, et dans un premier temps à revenir chez son père afin que Philippe ne le retrouve pas. Sauf, que Monsieur Chargnier père est un célèbre médecin de la capitale… Philippe ne tarde donc pas à retrouver sa trace. Lors de leur ultime rencontre, Jean-Paul s'épuise en s'interdisant d'évoquer leur amour. Malgré les suppliques de Philippe, Jean-Paul s'en tient à une étreinte chaste. Jean-Paul lui écrit une lettre qu'il renonce au dernier moment à envoyer, estimant que Philippe n'est pas prêt à la recevoir ni à la comprendre. La nuit suivante, Jean-Paul ressent les premiers malaises – séquelles de son agression dans la pissotière – qui vont bientôt l'emporter.
Ce roman que Dominique Fernandez a qualifié de misérabiliste, d'accumulation de poncifs angoissés, de fatras bien-pensant, de ramassis de clichés culpabilisants… est pour moi d'une grande précision psychologique. Il montre les interrogations d'un jeune homme pris entre ses aspirations et les positions de l'Eglise. D'autres auteurs, bien plus connus, n'ont pas eu le courage de Marcel Guersant pour publier – sous leur vrai nom – un roman qui aborde clairement, sans litotes ni allusions tarabiscotées, les désirs homosexuels. C'est avec le cœur serré que j'ai lu ce livre. Et des larmes n'ont pas manqué de monter à plusieurs reprises…
■ Editions de Minuit, 1953, 531 pages
(1) Le terme de pédéraste est à replacer dans le contexte de l'époque ; il a le sens d’homosexuel.
(2) Le rôle de l'Incarnation selon la philosophie de Maurice Blondel.
Il n'y a sans doute pas, sur la
terre, de désespoir plus absolu que de mourir sous la torture car l'humanité se trouve alors totalement bafouée, néantisée.
Telle est l'idée force que je lis dans ce saint Sébastien de la cathédrale de Strasbourg.
Les archers-bourreaux ont été d'une telle maladresse – ou alors, ils ont un tel de degré de perversité – que de tous les impacts des flèches, aucun n'est mortel.
Tableau avant tout d'une torture d'où ce surcroît de souffrance que je ressens face à cet homme qui n'est saint que par la présence de son auréole.
Si l'homme est retenu debout par des liens, il n'est pas défaillant. Il ne penche pas même vers la mort : l'agonie lente n'est pas suggérée ; seulement la barbarie des bourreaux et son inadéquation à renverser le déroulement des événements.
Saint Sébastien – Revers d'un panneau de retable – deuxième quart du XVIe
Huile sur bois, cathédrale de Strasbourg
Ce Sébastien est un homme du commun : aucune beauté antique chez lui. Il se présente comme un homme qui a d'abord cru au partage et qui ne regrette rien de ses choix. Il a aspiré à un autre monde terrestre et découvre maintenant que même les rêves, à la longue, peuvent tuer.
Ce tableau descend en moi, au plus profond, dans ces espaces secrets où adviennent les seuls motifs qui mènent ma vie.
Merci à Jean-Christophe qui m'a transmis cette œuvre.
Trahisons, passions, jalousies, amitiés,
chantage à l'homosexualité... Le vice et la vertu ont la part belle dans Bras de Fer, au coeur de la Résistance.
Bras de Fer, c'est un duo comme dans Les Cavaliers de l'orage du même réalisateur.
Un duo dramatique, un duo de frères d'armes, Pierre Wagnies dit Augustin (Christophe Malavoy) et Delancourt dit Condor (Bernard Giraudeau), un duo de sportifs, d'escrimeurs de haut niveau habitués à croiser le fer pour la gloire. Un duo d'amis lancés dans un réseau de Résistance dans le Paris de l'Occupation.
Entre eux, une femme blafarde, sensuelle et camée (Camille jouée par Angela Molina), à qui chacun voue une passion sans bornes : si la Résistance et l'action patriotique rapprochent Augustin et Condor, la femme les sépare et influence leurs décisions au plus profond d'eux-mêmes.
Rien n'est simple dans cet affrontement où la raison d'Etat (le devoir) se mêle intimement aux bouillonnements impulsifs de l'amour : l'amitié se montre telle qu'elle est souvent, incertaine, parfois fidèle, parfois perverse.
Ce film regorge d'hésitations, de revirements, de réactions imprévues. Aussi, jusqu'à la fin, le spectateur reste dans un flou artistique de ses propres suppositions : où commence la trahison ? où finit-elle ? Condor est-il vraiment un salaud ? Augustin, jaloux jusqu'à la moelle, d'une jalousie qu'il refoule totalement, mérite-t-il un brevet de sainteté ? Condor trahit-il Augustin ?
Mais, alors que l'opération Judas prévoyait
l'élimination d'Augustin une fois accomplie la mission de ce dernier, Condor lui sauve la vie. Une vie qu'il n'hésite pourtant pas à livrer en pâture aux nazis durant tout le film.
Rien n'est évident dans ce film. D'emblée, Bras de Fer plonge le spectateur en eaux troubles : le décor de cet hôtel parisien luxueux, avec sa piscine et sa salle d'escrime où naviguent les requins de tous bords, participe pleinement de l'ambiance générale. C'est le lieu où se croisent officiers nazis et espions de la Résistance, putes de haut vol et hommes d'affaires, tout le gratin interlope et sournois d'une époque aux enjeux capitaux (les nazis veulent extorquer à Condor des renseignements sur le débarquement allié).
Rivalités au sein de la Résistance donc, mais partie d'échecs aussi entre Condor et les Allemands : il sait profiter du petit défaut de l'officier Von Bleicher incarné par Mathieu Carrière pour marquer des points en le compromettant dans les bras d'un gymnaste dénudé. Il tient Von Bleicher par son homosexualité, comme les nazis le tiennent, lui, par Angela Molina interposée : Angela en chanteuse de cabaret, accrochée à la cocaïne pour être mieux tenue en laisse par ses geôliers.
Gérard Vergez a vraiment réussi une mixture savante d'étude des comportements, en un moment dramatique sans oublier l'action. Du sens et du suspense : magnifique !
Jean-Paul
Chargnier, à la veille de mourir, décide d'écrire à Philippe, cet adolescent dont il fut épris, celui qu'il nommait « enfant du rêve », pour le conjurer d'envisager une autre vie… Il ne l'enverra
pas estimant Philippe non prêt à la recevoir ni à la comprendre.
Mon cher Philippe,
Je crois que je vais mourir bientôt, et c'est très bien ainsi. Comme nous en avons convenu au mois de juin, ne cherche pas à me revoir. Je veux te dire, avant de m'en aller, deux choses également importantes et que mon expérience ainsi que mon extrême affection pour toi m'autorisent à te dire, plus que personne.
D'abord, ne continue pas à, demander à la vie les joies du coeur et du corps, selon l'inclination qui a été la nôtre. Tu es encore jeune et les habitudes n'ont pas encore été assez répétées pour créer en toi de véritables impuissances à être normal ; ton corps n'est pas encore exclusif ; garde-lui sa disponibilité. Si tu persévérais dans la voie où tu es engagé, laisse-moi te dire que tu serais bien vite un malheureux, comme je l'ai été moi-même, c'est-à-dire au delà de tout ce qui se peut imaginer tant que l'on n'y est pas soi-même passé. Ne cherche pas le plaisir, seul ou avec d'autres garçons. Il n'y a que des poisons mortifiants à recueillir. Fais, en souvenir de moi, si tu le veux, l'effort de volonté de te contenir quand tu es seul et de te refuser à autrui. Crois-moi, surtout crois-moi : humainement parlant, tu seras moins malheureux à vivre dans le désert qu'à subir des contacts pourrisseurs.
Et puis, je voudrais que tu profites de ton année de philo pour te mettre à penser aux problèmes sérieux de l'existence : Dieu, la destinée, la mort, l'après-mort, la morale, la liberté, la responsabilité, l'instauration de soi-même. Au nom de notre affection qui aurait pu être très belle et très profonde, je crois, si nous ne l'avions tout de suite gâchée par le péché, je te demande d'aller voir le Père Mermillod. Il habite rue de Sèvres, n°..., tout près des Missions étrangères. Il te connaît déjà parce que je lui ai parlé de toi. Il t'aidera comme un père, et un peu en mon nom. C'est un type formidable. C'est à lui que je dois tout. Tu pourras tout lui dire de toi. Seul, tu seras incapable de te prendre en main; avec lui, je t'assure que tu le pourras et que la vie, même austère, aura du goût et vaudra d'être vécue. Fais-le, afin que je m'en aille complètement en paix sur ton compte. Ton avenir me trouble.
Je ne vois pas autre chose à te dire. Si mes souffrances et celles de ma mort peuvent te servir à quelque chose, elles sont offertes dans cette intention, pour réparer s'il est possible le mal que je t'ai fait et pour t'ouvrir la voie où je voudrais te voir me suivre. Voilà. Je t'embrasse, mon cher petit enfant, bien tendrement. C'est vrai : bien tendrement et très purement, cette fois.
[Jean-Paul]
■ in Jean-Paul, roman de Marcel Guersant, Editions de Minuit, 1953, pages 514-515
Une romance homosexuelle tournée en
Vendée
« J'aimerais, j'aimerais. » Sorti en DVD au, mois de juillet, le film expérimental de Jann Halexander raconte la romance sombre de deux hommes à Chantonnay en Vendée.
« Me voilà, à Chantonnay. Sur les erres de Philippe Katerine... Y a rien à faire, sinon chantonner... » Les premières paroles du film décadent de Jann Halexander donnent le ton de cette romance mélancolique et inattendue. L'histoire se passe en 2006 à Chantonnay. Antoine Blanchard, homme solitaire victime d'homophobie, est fou amoureux de Philistin de Valence, député catholique de Vendée, qui cache cette relation à sa femme et à ses enfants. En peu de temps, leur histoire va tourner au drame.
Sorti en DVD il y a un peu plus d'un mois, le film tantôt muet tantôt musical de Jann Halexander s'est déjà vendu à 1000 exemplaires mais a déjà été vivement critiqué. « Certaines personnalités politiques m'ont reproché d'avoir créé le personnage d'un député vendéen noir. Vraiment, les réactions suscitées par ce film me dépassent, explique Jann Halexander, auteur et réalisateur du film. J'ai choisi la Vendée parce qu'une partie de ma famille vit à Chantonnay et parce que je pense que c'est un endroit représentatif de la France. D'accord, j'ai choisi un angle non convenu. »
P de V : les initiales d'un héros
Le projet de film est parti du texte d'une chanson que Jann Halexander avait
écrite en 2005 autour de cette histoire d'amour entre Antoine Blanchard et Philistin de Valence. Certes, les initiales d'un des deux héros pourrait bien rappelles celles d'une personnalité
politique vendéenne...
« C'est une, simple coïncidence, affirme le réalisateur. Ce nom, je l'avais choisi en feuilletant un livre. Philistin de Valence, j'avais trouvé ça très beau mais jamais je n'avais fait le rapprochement avant que d'autres personnes extérieures au film me le signalent. »
Il faut dire que le film est carrément passé inaperçu dans la ville en question, Chantonnay. À la mairie, on en n'a jamais entendu parler. Évident, puisqu'il a en fait été tourné « sauvagement », comme on dit dans le jargon du cinéma, dans les alentours de Chantonnay. « Je prévois de faire une suite, explique Jann Halexander. Et cette fois, j'aimerai vraiment tourner dans le centre de Chantonnay, je vais demander les autorisations, mais j'ai peur qu'elles me soient refusées. » La suite de ce film, « Good bye Tristesse », devrait donc sortir en DVD courant 2008.
Céline Pedro, article publié dans Vendée Matin le 28 août 2007
Art, un jeune comédien, quitte l'Europe
et s'installe à Toronto. Il fuit le succès que lui a valu son personnage dans un téléfilm, mais va devenir le héros d'un jeu de rôles hanté par la mort.
"Le jeu de la rue du Loup" est un récit à faire peur mais aussi une enquête intérieure sur les camouflages de l'identité.
Art ne dévoile pas son passé. A travers l'histoire qu'il raconte à la première personne, ce sont ses amis que le lecteur découvre, ou du moins ce qu'ils donnent à voir de la comédie qu'ils lui jouent. Son ami George vit avec un homme, Philip, à quelques mètres de sa femme Alice et de leurs deux enfants. Art est logé dans la maison de Nick, un autre ami de George, parti en voyage. Art ne l'a jamais rencontré. Et il y a Jivaro, un homosexuel («son plaisir venait entre la violence et la peur») qui l'entraîne dans les lieux dangereux de la drague :
« Je crois qu'il pensait que j'étais gai... J'ai souvent cette réputation parce que les gens me voient toujours seul, que je le suis, que je n'ai jamais eu de liaison très sérieuse avec une femme. J'aime bien que les gens se fassent une autre idée de moi-même, qui pourrait être vraie, puisque j'ai un physique passe-partout, pourquoi pas ? Tout le monde peut me modeler à sa guise, chacun peut choisir ma sexualité. »
Neutre, Art
devient l'enjeu d'un complot dont il ignore les mobiles. En dépit de leur prévenance, ces gens branchés le manipulent.
Le roman s'ouvre sur un aveu qui brise un terrible tabou : Art vient d'être violé mais n'identifie pas son agresseur. Vers quels abîmes veut-on le précipiter ? Pour quelles raisons secrètes est-il la proie d'une étrange machination ?
Avec la même rigueur implacable qu'un film de Hichcock, le "Jeu de la rue du Loup" happe lentement le lecteur dans un suspense insidieux. Philip, puis Jivaro meurent. Accident ? Meurtre ? Un assassin rôde. Est-ce parce que Art ressemble à ce Nick dont il emprunte l'appartement et les vêtements, ce Nick absent dont l'image s'impose obsessionnellement ?
Le mystère de Art est à la mesure de l'intrigue. Art est à la recherche de lui-même. Jeune adolescent, il a connu la jouissance dans les bras robustes du sombre amant de sa mère. Plus tard, l'homme mourait dans un accident de voiture. S'est-il cru coupable de cette disparition ?
L'atmosphère du roman naît de l'angoisse cachée de Art. Hervé Claude rend cette peur d'autant plus cruelle que la ville est paisible, les mondanités de bon ton, et que ses amis sont des privilégiés qui ont le temps d'écouter leurs désirs et de les satisfaire. Pourquoi alors cette amertume et ce désespoir latents ?
L'originalité du roman est d'organiser le récit autour d'un homme, tendre et vulnérable, amoureux de lui-même, romantique, loin du macho et du don Juan, épris de paix, essentiellement seul, capable d'aimer un homme ou une femme qui lui donnerait l'illusion de trouver enfin son double, à l'orée d'un avenir inquiétant et sans repères. Il sera trahi par ceux-là mêmes qui semblent pourtant réussir ce que lui-même recherche : des marginaux de luxe, gays et lesbiennes, des femmes libérées.
"Le jeu de la rue du Loup" est un très beau roman, une fable cruelle sur un homme qui croyait au bonheur.
■ Editions Flammarion, 1992, ISBN : 2080665960

Deux femmes sont assises dans un salon. L'une lit. L'autre semble prêter l'oreille.
A observer plus attentivement ce tableau, il est impossible de savoir si cette dernière est en état réel d'écoute.
Dans ce tableau, Henri Fantin-Latour, a isolé psychologiquement ses « modèles » – instaurant non seulement une distance entre eux mais aussi avec moi – ce qui me remémore ma solitude et mon propre manque de communication.
Henri Fantin-Latour, La lecture, 1877
Huile sur toile – 97 cm x 130 cm – Musée des Beaux Arts de Lyon
Thomas Edward Lawrence (1888-1935), qui est devenu
un personnage de légende sous le nom de Lawrence d'Arabie, était-il homosexuel ?
Lawrence a-t-il aimé les hommes ? Sa quête d'un idéal à travers l'aventure exotique, la fascination qu'il éprouva pour la civilisation musulmane arabe, son implication exaltée dans la révolte arabe contre l'occupant turc, l'amitié passionnée qu'il partagea avec le jeune chef arabe Fayçal, puis de retour dans son pays, son impossibilité à vivre l'existence ordinaire d'un Anglais sédentaire (il s'engagea sous un faux nom comme simple soldat dans la R.A.F, puis dans le Royal Tank Corps), dessinent une biographie de la fuite où il est impossible de repérer le moindre attachement à une femme et qui suggère qu'il fut homosexuel.
La vérité n'est pas si simple. Disons-le clairement, la biographie, écrite en 1927 par son ami Robert Graves : "Lawrence et les Arabes", ne dévoile rien. Ecrite au début du siècle, vérifiée par Lawrence lui-même, publiée du vivant de la mère, il est évident que toute allusion à l'homosexualité est écartée. Il n'en reste pas moins que cette étude très documentée est exceptionnelle et relate avec objectivité et une grande finesse d'analyse l'épopée arabe de Lawrence.
Dans sa préface à la réédition, Roger Stéphane rappelle que le fameux livre : "Les sept piliers de la sagesse" est dédié à Sheik Ahmed. «Je t'aimais ; c'est pourquoi, tirant de mes mains ces marées d'hommes, j'ai tracé en étoiles dans le ciel / Afin de te gagner la Liberté, la maison digne de toi, la maison aux sept piliers : ainsi tes yeux brilleraient peut-être pour moi / Lors de notre arrivée.»
Mais le mot «aimer» implique-t-il ici une expérience sexuelle ? C'est ce que tente de préciser une courte postface de Michel Le Bris : «Sur l'homosexualité de T.E. Lawrence».
Pour Michel Le Bris la quasi-unanimité s'est faite quant à une homosexualité concrète de Lawrence par réaction à ce que l'on crut une falsification de la réalité. Les dernières études faites sur l'œuvre et la personne de Lawrence montreraient que cette version n'est peut-être pas la bonne non plus : «Qu'il "en fût", cela semble aujourd'hui ne plus faire de doute pour personne - sauf, et c'est là que le bât blesse, pour tous les spécialistes (...) La vérité, bien plus troublante, à tout prendre, que la légende (...) semble être que Lawrence n'était pas non plus hétérosexuel.» Lawrence aurait laissé entendre n'avoir jamais eu de rapports sexuels.
Suivent quelques documents et
notamment des lettres que Lawrence écrivit à son ami Forster, l'auteur de Maurice, dont l'homosexualité était notoire. Très librement semble-t-il, Lawrence lui avoue à propos du viol dont il
aurait été la victime : «Comme vous le savez probablement (ou comme les retenues des Sept piliers vous l'auront fait deviner) c'est cela que les Turcs m'ont fait, de force. Et depuis je n'ai
cessé de pleurnicher sur moi-même. Souillure, souillure. Maintenant, je ne sais plus. Peut-être faudrait-il voir les choses sous un autre angle, comme vous le faites, je crains de ne jamais le
pouvoir. L'élan assez puissant pour m'amener à toucher une autre créature n'est pas encore né en moi...» Il écrit ceci en décembre 1927. Il a trente-neuf ans ! Il meurt dans un accident de
moto le 13 mai 1935.
A un autre ami, il écrit le 26 mars 1929 : «Il va de soi qu'on est toujours seul avec soi-même, mais il n'empêche que voir dans la rue un autre aviateur, c'est un peu (pour moi) apercevoir un autre bateau sur la mer. Tout à coup la mer cesse d'être un désert.»
Il passera les dernières années d'une vie brève dans la compagnie des hommes, hors des conventions, dans les lieux fermés de la discipline militaire.
Pourquoi ne pas croire Michel Le Bris qui s'appuie sur les derniers documents connus et sur la vérification de la véracité historique des "Sept piliers de la sagesse" et admettre que Lawrence est mort vierge ? Le culte de la virilité et sa tragédie solitaire.
■ Editions Payot/Petite bibliothèque, 2002, ISBN : 2228895938
Il supprima les braguettes des hauts-de-chausse,
pour oublier qu'il était un homme, il se faisait appeler Sa Majesté pour qu'on parle de lui au féminin...
Pourtant, l'image que Pierre Chevallier donne d'Henri III est bien différente de celle d'un prince débauché totalement absorbé par ses plaisirs. Ainsi l'auteur propose de parler à son sujet, plutôt que d'homosexualité, d'une tendance au transsexualisme pour rendre compte de son goût des toilettes extravagantes.
Viril, Henri III aurait été outrageusement viril : à tel point que son ardeur à l'ouvrage, selon les ambassadeurs vénitiens de sa cour, était la vraie cause de sa stérilité. « Il transmet la semence pendant le coït avec plus de rapidité qu'il ne faut pour pouvoir engendrer », assuraient-ils, et son médecin dut lui donner du lait d'ânesse pour modérer sa vigueur.
Mais alors, que dire des atours féminins dont on le vit plus d'une fois paré ? La robe de damas rose et argent, les bijoux, les parfums, le corset, les folies de Chenonceau ? Force est d'y reconnaître un « indéniable attrait » pour les charmes de la féminité. « La question se pose, suggère Pierre Chevallier, de savoir s'il n'y a pas eu chez le roi une tendance transsexuelle inconsciente. » Foin du mythe du roi homosexuel, « un inverti psychique pur », qui ne toucha jamais que sa femme et ses maîtresses, voilà ce qu'il était.
Et les mignons,
archimignons ? Pierre Chevallier démontre que le choix des ducs d'Epernon et de Joyeuse pour favoris répondait essentiellement à des raisons politiques - seules les mauvaises langues
soulignent qu'il s'agissait des jeunes gens les plus séduisants de la cour.
Quant aux innombrables témoignages contemporains, il ne s'agirait que de calomnies. Attaqué sur sa droite par la Ligue et sur sa gauche par les Huguenots, Henri III ne suscitait que pamphlets haineux et orduriers que l'historien repousse d'un pied dédaigneux.
Et si ces « régents et pédants de collèges imbus de grec » sont obsédés par la sodomie, n'est-ce pas qu'eux-mêmes sont « adeptes de l'amour socratique et donc enclins à prêter à leur adversaire leurs propres mœurs » ?
EXTRAIT : Ainsi, tout servait de prétexte pour discréditer Henri III. Si ses ennemis n’avaient voulu que défendre les bonnes mœurs, pourquoi ne trouve-t-on dans la collection de pasquils et de poésies licencieuses, si complaisamment recueillis par L’Estoile, rien de relatif aux mœurs de Monsieur dont pourtant l’orthodoxie paraît bien avoir été plus que douteuse ? Serait-ce parce que L’Estoile, qui avait quelque penchant pour la réforme, a préféré passer sous silence tout ce qui pourrait nuire au crédit d’un prince qui avait souvent uni sa fortune à celle des huguenots ?
En conclusion, que les mignons du roi aient été des hommes à femmes et ardents au déduit amoureux, il n’est pas inutile, avant de produire des textes inédits qui le prouvent, de recueillir sur eux l’opinion de Michelet : « Puisque ce mot de mignon est arrivé sous ma plume, je dois dire que je ne crois ni certain ni vraisemblable le sens que tous les partis, acharnés contre Henri III, s’accordèrent à lui donner. » Mais plus que l’autorité d’un citoyen aussi perspicace et honnête que Michelet malgré ses partis pris et ses préjugés, ce qui emporte la conviction sont d’authentiques documents.
C’est le cas de la correspondance de l’agent à Paris du cardinal Louis d’Este, protecteur des affaires de France à la Curie pour les années 1585-1586. Conservée aux archives vaticanes dans le fonds de la Nonciature de France (volume 285), elle contient de précieux détails. Le 17 août 1585, le comte Giglioli écrit ces lignes révélatrices : « Le roi a mené ces jours passés à Limours une vie qui a donné à dire à tous, étant resté en ce lieu, six jours continus, avec quatorze putains. Ils ont fait ce qui peut se faire et c’est une chose publique dans toute la Cour. » En marge, au folio 20, une main a écrit : « Vita lasciva regis » (Vie dissolue du roi). Ce texte se trouve confirmé plus discrètement par L’Estoile : « Le 4 août, le roi étant parti d’Etampes pour s’en venir à Paris passe à Limours, où le duc de Joyeuse, son beau-frère, le reçoit honorablement et traite humainement en compagnie de femmes et filles de toutes façons. » L’expression « de toutes façons » vaut bien les quattordeci puttane du texte italien. Mais, il y a mieux encore, et le 25 août, l’agent du cardinal récidive. Après son séjour à Limours, Henri III pensait s’arrêter quelques jours à Fontenay-en-Brie, maison de plaisance d’Epernon. Or, écrit Giglioli, « le voyage de Fontenay a été rompu, parce que d’Epernon a dit résolument au roi qu’il ne voulait pas, que chez lui, se fasse le bordel qui s’était fait chez Joyeuse ». [pages 438-439]
■ Editions Fayard, 1985, ISBN : 221301583X
Lire aussi : Henri III, mort pour la France
François Vigier est un
psychiatre renommé. Pour sa fin de carrière, il avait prévu de transmettre les notes de ses recherches à son poulain, Costi Batchano, afin qu'il poursuive son œuvre. Décision qu'il remet
en cause dans le dialogue qui suit :
— Nous avons quelques minutes devant nous. […] Je voudrais, mon bon Costi, vous entretenir d'un projet qui vous intéresse. […]
— Je vous aime tendrement, Batchano, poursuivit François Vigier d'une voix qui hésitait. J'ai de l'estime, même de l'admiration pour votre intelligence. Je suis convaincu que, si vous vous séparez des amitiés mondaines qui vous absorbent, vous deviendrez quelqu'un. Je n'en dirai pas autant de la plupart de mes élèves. Mais, à cause de cela, justement, j'ai décidé de revenir sur une promesse que je vous ai faite. Il s'agit des manuscrits et des documents que je laisserai : je devais vous les léguer, je les lègue à Jacques Duprin. […]
— En quoi ai-je démérité à vos yeux, Maître ? […]
— En rien... Essayez de me comprendre : vous avez trop d'originalité dans l'esprit pour vous astreindre à jouer le rôle que je réserve à Duprin. Tandis que lui, dont les vues sont courtes et l'initiative nulle, mettra son orgueil à reproduire exactement ma pensée, vous la déformeriez, et c'est un compliment, Batchano, car il vaut mieux être soi que le porte-parole d'un mort.
— Laissez-moi espérer, monsieur Vigier, que vous changerez d'avis. Si Duprin est capable, en effet, de collationner vos notes, vous ne pouvez imaginer qu'il s'en servira pour aller plus loin ?
— Il n'est pas question d'aller plus loin, Costi. Ce « plus loin » qui vous attire ne m'intéresse pas. Il me paraît une illusion. Je ne crois plus en mon amour pour la science, Batchano. Vous pensez que j'ai vécu pour elle, je sais. J'ai pensé cela, mais nous nous payons de mensonges ; nous ne vivons tous que pour retarder le moment où nous ne serons plus. Quand je dis « tous », j'entends ceux qui vivent pour quelque chose, qui se séparent du troupeau. « Après moi, le déluge ! » Aucun homme n'échappe à cet égoïsme, mais la valeur d'un homme est en rapport direct avec les efforts qu'il fait pour que son « moi » ne meure pas quand mourra son corps ; et, nous autres, stupides destructeurs des paradis surhumains, nous n'avons que la gloire pour espérance. J'ai travaillé, pendant des années et des années, sans concevoir cela : je ne travaillais que pour ne pas mourir ! A présent, la mort est devant moi. Dans quelques semaines, j'aurai atteint l'âge qu'avait mon père quand il est parti. La mort est une chose affreuse, Batchano... « je ne veux pas mourir ! » Voilà le seul instinct. Créer pour ne pas mourir... Le reste n'est que mirage.
Binet-Valmer
■ in Lucien, Librairie Paul Ollendorff, 1910, [p.55 dans l'édition de 1929 chez Flammarion]
« Soyons francs : au moins deux par semaine. Quelques-uns, cependant, ont émergé du lot et laissé un souvenir : […] Robert, qui a posé son vélo contre la pissotière et s'est
immédiatement précipité contre Jean-Paul, l'embrassant comme jamais personne, rigoureusement comme jamais personne. Jean-Paul, ému, lui avait donné rendez-vous pour le lendemain, mais le petit
amant fantaisiste et audacieux n'était pas venu […]. Et ce gamin en beige clair, avec lequel pas un mot ne fut échangé et avec qui ce fut si bon, dans ce silence même, pour ce silence,
peut-être... Et ce petit Espagnol ou Portugais, Manuel, chaud comme une orange sanguine, qui avait essayé de faire chanter le garçon ; Jean-Paul lui avait flanqué deux gifles et puis, plaquant
le môme sur le lit, il l'avait embrassé avec une passion folle ; le petit, sa tentative échouée, s'était immédiatement laissé faire avec une ardeur sans feinte... »
(p.115)























