Mercredi 1 novembre 2006

« La grande prostituée qui a accouché sur la Mer, c'est Christophe Colomb découvrant l'Amérique. Les anges et les étoiles de Saint-Jean sont dans le drapeau américain, et avec la Californie, une nouvelle étoile, l'étoile d'Absinthe, est venue s'inscrire dans la bannière étoilée. » (1) Ainsi parle Blaise Cendrars dans L'or.


Il est vrai que la conquête de l'Amérique n'a été bien souvent qu'un moyen pour imposer aux Indiens les principaux articles de foi du phalanstère occidental : la communauté des femmes et des biens, la sainteté régénératrice du travail, le visionnarisme et la possession.


La diversité sexuelle présente dans le Nouveau Monde avait quelque chose d'effrayant, qu'il fallait à tout prix faire disparaître. Tel a été le sort des Berdaches.


On appelle berdaches des hommes qui ne se conforment pas, ni dans leur comportement, ni dans leur habillement, aux règles qu'une « société bien-pensante » serait en droit d'imposer à ses membres masculins. Nombre de tribus indiennes acceptent que certains individus qui ne se sentent ni homme ni femme, au sens strict, puissent choisir une voie différente ; leur « esprit » ou leur caractère moral étant davantage pris en considération que leur identité sexuelle.

A la différence de nos sociétés occidentales où ces hommes sont gratifiés du qualificatif de « folles » ou de « travelos », les Indiens respectent le plus souvent les berdaches dont la particularité est appréhendée comme un don des dieux. On honore ces hommes, en leur confiant des fonctions sacramentelles comme celles de guérisseur, de prophète ou de sorcier.


Les berdaches ainsi occupent une position économique et sociale influente et ils arborent leur homosexualité sinon avec fierté, du moins sans aucune gêne apparente : l'attirance sexuelle des berdaches pour les hommes est perçue par les Indiens comme une dimension importante de leur comportement, et concourt de la même manière que l'androgynie et la spiritualité à leur extrême singularité.


De la sorte, faut-il vraiment considérer le berdache comme un homosexuel ou comme un transsexuel ? Les Indiens ne s'embarrassent pas de distinctions si subtiles et ne cataloguent pas les gens au simple regard du comportement sexuel. Chez un Indien la différence est plutôt d'ordre spirituel.


Les berdaches, dont la grandeur est spirituelle et morale, peuvent être rangés à l'intérieur de ce genre mixte auquel appartiennent les «folles» dans le langage vernaculaire de la communauté gaie. Comme les travestis occidentaux, les Indiens berdaches s'habillent de vêtements féminins et savent mêler, les éléments masculins aux aspects féminins de leur personnalité. Ils ont souvent des loisirs ou des occupations les amenant à s'associer avec des hommes, et - cela est le plus important - conservent des traits de caractère fortement teintés d'androgynie.


Générosité et spiritualité, et non pas homosexualité, voilà les aspects constitutifs du prestige social du berdache parmi les Indiens. Mais si ces qualités sont mises en exergue, elles ne constituent pas pour autant une dénégation de la sexualité. Spiritualité, androgynie, travaux féminins, et rapports sexuels avec des hommes restent les indicateurs de base du statut d'un Indien berdache.


Quoi qu'il en soit, la définition du berdache pour les Indiens tient en ces mots : une « spiritualité différente ».


Après la découverte de Christophe Colomb, les Européens devaient s'apercevoir de l'importance de l'existence d'un continent nouveau. Pour eux, cette terre encore vierge était à tous les points de vue et au sens strict du mot, un « Nouveau Monde ». Le choc des civilisations n'en devait être que plus rude. L'intolérance des Européens eu égard à la diversité culturelle qu'ils rencontraient s'étendit rapidement à la sexualité. La fornication ne pouvait être que l'expression de la perversité du cœur humain et le terme de « crime abominable » fit son apparition.



La colonisation espagnole introduisit donc les persécutions liées au crime sodomitique à l'intérieur des communautés indiennes. L'Inquisition espagnole avait alors atteint des degrés extrêmes dans la suppression systématique de la diversité sexuelle. La sodomie était définie comme une activité non reproductive, et ce crime était considéré comme une atteinte directe à la personne du roi et se définissait donc comme une hérésie majeure. La sodomie était un péché mortel.


La condamnation sans appel du comportement homosexuel des Indiens fut l'une des conséquences de la conquête espagnole et les conquistadores se firent un devoir de supprimer par tous les moyens cet abominable péché de sodomie.


Quelle fut la réponse des Indiens à ces persécutions et comment réagirent-ils à la suppression systématique des berdaches ?


Nombre de tribus décidèrent de changer leur mode de vie. Comme les Espagnols s'acharnaient à faire disparaître l'institution religieuse incarnée par le berdache, les Indiens choisirent des femmes pour les remplacer. Si les mâles androgynes ne pouvaient plus remplir leurs fonctions, les femmes seules étaient aptes à les suppléer. Ce fut donc d'une manière originale que les Indiens répondirent au génocide espagnol.


Les Indiens ont ainsi usé d'une habile stratégie : en retirant aux berdaches tout rôle institutionnalisé à l'intérieur de la communauté, ils ne signaient pas leur arrêt de mort, mais bien plutôt les protégeaient de la colère des Espagnols. Le berdache parvint à survivre en supprimant de son comportement toute connotation religieuse. Les éléments religieux disparaissaient ; seuls quelques traits subsistaient.


Trois caractères, aujourd'hui présents chez les Indiens ayant échappé aux foudres des colonisateurs, émergèrent. Caractère androgyne, polarisation sur les tâches féminines et comportement sexuellement passif envers les hommes, en sont les maîtres mots. Ces trois facteurs restent les variables indispensables à la compréhension du phénomène berdache aujourd'hui. Ces traits ont remplacé la spiritualité naguère prédominante dans sa définition.


(1) Blaise Cendrars, L'or, Editions Gallimard/Folio, 1973, ISBN: 2070363317, page 162



A LIRE : The Spirit and the Flesh : Sexual Diversity in American Indian Culture, Walter L. Williams, Editions Beacon Press, 1992, ISBN : 0807046159 (2)

LIRE AUSSI sur ce site : L'étrange aventure des bardaches par Richard C. Trexler (prochainement)



(2) Je remercie tout particulièrement C. C. qui a bien voulu me faire une lecture en français de larges passages de cet ouvrage.


par Jean-Yves publié dans : HISTOIRE
Lundi 30 octobre 2006

« L'éducation se fonde sur la peur de jouir. La nécessité de produire, d'être rentable, de servir à quelque chose, quoi de mieux pour jeter l'interdit sur la jouissance de soi ? Il n'y a pas de contrainte, si futile soit-elle, qui ne suscite la crainte pusillanime de vivre, d'exister gratuitement. Là commence l'apprentissage de l'enfant. »


Raoul Vaneigem


■ in "Le Livre des Plaisirs", Editions Encre/L'Atelier du possible, 1979


(1) Front homosexuel d'action révolutionnaire


par Jean-Yves publié dans : CITATIONS
Dimanche 29 octobre 2006


Les farouches détracteurs d'Ingres lui ont souvent reproché de forcer le dessin, voire de ne pas savoir dessiner, de mépriser les proportions du corps et les usages de la perspective, de chercher l'extraordinaire plutôt que la simple beauté.


Si Ingres était un fervent défenseur du classicisme, il n'a pas hésité à déformer certains des corps qu'il a peint : portraits de femmes dont le cou serait comme affligé d'un goitre, bras ou dos allongés de façon démesurée, yeux agrandis…



Il reste que ces déformations se fondent dans la composition d'ensemble : l'œil ne perçoit pas immédiatement ces distorsions de la nature. Ingres stylise ses formes afin que les détails ne compromettent pas les grandes masses.


Cet hommage à Jean-Auguste-Dominique Ingres - réalisé en une seule ligne - m'a été inspiré tant par le peintre (sa Vénus Anadyomène) que par le travail graphique de Patrick.


dessin au feutre sur papier - 2006


Samedi 28 octobre 2006

Ce roman met en présence deux personnages désabusés, le narrateur et son double, Monky, qui arpente les trottoirs de Paris en égrenant les souvenirs d'une passion désespérée.



Leurs rencontres, au hasard des cafés ou passage du désir, sont à la fois redoutées et espérées par le narrateur qui se veut hors d'atteinte des désordres de la passion et qui se protège des heurts de la vie en se réfugiant dans un scepticisme amer.


Pourtant, le narrateur est peu à peu fasciné par Monky, ce bretteur aux multiples facettes, cet homme étrange qui a une histoire à raconter mais ne la livre que par bribes allusives.


Ces relations envoûtantes sont rapidement poussées à leur paroxysme : passage du désir, Monky remet au narrateur un manuscrit, sa douloureuse histoire d'amour, manuscrit que le narrateur s'approprie et qui devient le livre lui-même.


Cette mise en abîme, ce jeu des narrations entrecroisées, mise en évidence des rapports et des distances entre la vie et son écriture, est aussi une réflexion entre l'amour et sa théâtralisation : comment vivre la passion ?

● En la fuyant par lâcheté, comme le narrateur

● En l'extrêmisant, en rejoignant la violence du fait divers comme Monky qui dans son manuscrit avoue avoir été jusqu'au bout de la geste d'amour : le meurtre

Les ravages de la passion, l'auteur sait aussi les faire intensément ressentir en filigrane en évoquant les amours furtives d'un adolescent, Patrick, qui cherche désespérément à vivre son amour des hommes.


« Je m'assis brutalement sur mon lit. Patrick était là. Sa silhouette était large, flottante comme arrachée du sol, pendue par le dos à un croc de boucher. Il regardait ailleurs, comme la fille rousse de la banque. Sans que j'eusse le temps de rien faire, de rien dire, la silhouette s'enroula sur elle-même et tomba sur le lit. Patrick était allongé près de moi. Sa respiration était si lente qu'on l'eût dit contrainte.

« Bouge pas. Dis rien. Je partirai tout de suite. »

J'avais honte, ou peur. Je voulais hurler, le faire rouler à terre, le rouer de coups. Pourtant je ne bougeais pas, figé, engourdi, prostré. Ma violence restait tout intérieure. Quelque chose de plus impérieux la bridait, lui interdisait toute apparence.

Trêve d'hypocrisie. Ce corps qui creusait le lit près de mes reins me délivrait, m'accordait le poids de la présence qui me faisait défaut. La respiration de Patrick, plus immobile que ma peur même, instaurait dans ma chambre la tension que j'attendais.

Le garçon, en un mouvement de chiot étourdi, glissa sa tête sur mon épaule. Sa main coula dans le pli de l'aine et se posa, museau, velours moite à l'intérieur de ma cuisse.

Tout s'ankylosa alors dans une torpeur et un silence d'après l'amour. Amour ? Peut-être était-ce dans l'évènement absurde de cet instant que tout m'arrivait enfin ? Cet accord de nos présences, parce qu'il n'était l'effet d'aucun appel, d'aucun mouvement, de nul effort, cet accord enfin me procurait la paix et le défi de tout ce que j'avais traqué en vain le jour durant.

Je m'endormis sur la joue de Patrick. »

pages 60-61


Patrick que la société traquera : irruption de la violence sociale, le père et les policiers.

Roman sur les dérives de l'amour, « Passage du désir » est surtout un plaisir de lecture. Jean-Pierre Siméon sait par la narration d'anecdotes, de rencontres fortuites, de monologues caustiques, suggérer plus que démontrer. Il fait entrer dans ce roman sans dire que l'histoire en fait concerne chacun. Impeccablement pris au piège, le lecteur reconnaît - trop tard ( ?) - ces lieux familiers, ces lieux du désir où il ne fait que passer. Une sorte de doux malheur.

« - N'empêche, quel doux malheur c'était !

Je me dis que c'était là ce que tout homme devait penser de sa vie avant de la quitter. »

page 159

■ Editions Le Castor Astral, collection Millésimes, 2006, ISBN : 2859206329


par Jean-Yves publié dans : LIVRES
Mercredi 25 octobre 2006

On lit encore parfois cette formule dans les avis de décès. Par ces mots, les familles veulent sans doute témoigner de leurs convictions chrétiennes et de leur confiance dans la volonté divine.


En faisant de Dieu celui qui rappelle les hommes les uns après les autres, on peut penser à un dieu-souverain, prenant des décisions qui semblent faire fi du chagrin - parfois des drames - qu'il déclenche dans les familles.


On peut même aller jusqu’à penser qu'il les rappelle parce qu'il en était séparé. Cette formule renforce l'idée selon laquelle la vie avec Dieu serait réservée à l'au-delà.


Avec ce point de vue, que faire de sa vie terrestre ?


par Jean-Yves publié dans : MON CARNET
Mardi 24 octobre 2006

J'ai découvert dernièrement, à la bibliothèque de Mauriac, ce petit ouvrage – déjà ancien et aujourd'hui, totalement désuet par rapport au sujet traité –, les mouvements de mode expliqués aux parents.


Le minet gay, le « teddy boy », la catho... Qui est qui ? Qui fait quoi ? Comment reconnaître une situation sociale derrière une image ? Tel était le projet des auteurs.


Minet, pop, rasta, gay, newwave... C'est fou ce qu'il y avait comme looks dans les années 80. Avant, les hommes ressemblaient à des hommes. Ils étaient tous habillés en gris-administration. Et les femmes pouvaient en gros se diviser en élégantes, petites bourgeoises et ouvrières.


Ce guide recoupe un peu l'histoire de la France depuis les années 60.

On assiste ainsi à la dissection du hippie devenu plus tard baba cool ou du gauchiste qui a, lui, généralement préféré se transformer en baba hard. L'intellectuel de gauche triste (pages 90/91) est saisi dans toute l'horreur de sa condition : lunettes rondes, lèvres minces, sac artisanal (du Rouergue) contenant un exemplaire des œuvres de Nicos Poulantzas édité chez Maspéro. Madame Badinter était « BCBG, tendance pas de frivolité féminine » (page 136), tandis que Marie-Christine Barrault était « tendance sophistiquée mais naturelle » (page 137)... Les jeunes surtout étaient compliqués. Comment distinguer sans se tromper entre un new wave néo-BCBG et un BCBG branché ?


Je ne résiste pas à l'envie de vous présenter le minet « gay » tel que nous le décrivent les auteurs aux pages 190/191 : A-t-il vraiment existé ? Je ne m'en souviens pas ou plutôt il n'était pas ma préoccupation…



Grâce à ce livre, ce devait être facile de s'y retrouver même si comme littérature, évidemment, c'est nettement moins subtil que le "Système de la mode" de Roland Barthes. Pas de texte long à lire. Exactement comme dans les magazines. Des légendes, des images, des encadrés. De la lecture rapide, à consommer sur place !


■ Les mouvements de mode expliqués aux parents, d'Hector Obalk, Alain Soral et Alexandre Pasche, Editions Le Livre de Poche, 1985, ISBN : 2253037362


par Jean-Yves publié dans : LIVRES
Dimanche 22 octobre 2006

J'aime suivre le travail pictural que nous propose régulièrement Patrick. J'aime sa façon d'élaborer une peinture « noblement » décorative.


J'aime à travers elle sa façon de m'inviter à renouveler ma manière de percevoir l'espace de la feuille de papier. J'aime avec lui abandonner les conventions de la représentation fondée sur la perspective.


Avec Patrick, tout éclate dans une abondance d'éléments décoratifs - objets, arabesques, lignes diverses - qui constitue une unité sensible à mille lieues de tout réalisme.



J'aime la façon dont il organise et aplanit l'espace dans une continuité artistique. J'aime quand il élimine tout effet de contraste entre intérieur et extérieur.



J'aime l'idée qu'il n'existe plus un ordre de lecture. J'aime cet univers en expansion qui brise la lecture « classique » de la périphérie vers le centre.


J'aime me sentir partout à la fois dans ses tableaux car chaque endroit a autant d'importance qu'un autre. J'aime son univers non hiérarchique. J'aime l'intensité colorée de son travail qui est partout vive et s'équilibre parfaitement.



J'aime l'idée d'un champ de lutte entre la statique des objets (qui échappent à toute logique naturaliste) et l'animation suscitée par de vifs contrastes de lignes et de couleurs.


J'aime cette confrontation entre l'écoute d'un sujet - encore présent grâce aux objets par exemple - et le travail sur la peinture elle-même...


Vierge à l'enfant et à l'oiseau, bois sculpté polychrome, XVIe siècle, hauteur 108cm, Basilique Notre Dame des Miracles de Mauriac (Cantal) et sa réinterprétation par Patrick


Samedi 21 octobre 2006

Jess, jeune anglaise pleine d’humour, lucide sur sa beauté, aimerait bien passer ses prochaines vacances avec Fred, son petit copain. Mais elle doit aussi aller rendre visite à son père qu'elle n'a encore jamais vu chez lui depuis le divorce de ses parents.


Avant de rejoindre son père, sa mère, bibliothécaire et adepte des vacances culturelles a tout prévu sauf une « place » au jeune garçon avec qui elle a une idylle… Après de multiples péripéties, elle apprendra la raison de la séparation de ses parents (l'homosexualité de son père) tout en savourant l’arrivée surprise de Fred.


Un roman à la lecture facile et agréable et qui pourtant n'emporte pas totalement mon adhésion. Les thématiques abordées (jalousie, mort d'un être cher, mensonge et homosexualité cachée) sont pourtant riches de potentialité mais leur traitement a du mal à dépasser la simple superficialité, ce qui est dû sans doute au système de narration centré sur l'adolescente ce qui ne favorise pas le développement des problématiques sous-jacentes.


Il restera au lecteur à dépasser les faits certes habilement relatés grâce à l'humour de Jess et du narrateur qui se permet parfois même de donner son avis – ce qui est bien vu – mais seulement sur des éléments secondaires voire insignifiants du roman.


Annonce par le père de Jess de son homosexualité :

« - Bon, finit-il par dire. Puisque c'est le moment des grandes révélations, moi aussi j'en ai une. Moi aussi, j'ai un petit ami. (page 180)

Réponses de Jess :

Jess était de plus en plus soulagée. Elle n'aimait pas l'idée que son père fréquente d'autres hommes, les embrasse et tout ça. Mais s'il avait été hétérosexuel, elle n'aurait pas non plus aimé l'idée qu'il fréquente une femme. Peut-être qu'on n'aimait tout simplement pas imaginer ses parents en train de faire ce genre de truc. […] Elle commença à penser aux gays qu'on voyait à la télé: Ian McKellen, l'acteur qui jouait Gandalf dans Le Seigneur des anneaux. Et Elton John, pour ne citer qu'eux. Dire que son père appartenait au club très spécial de ces types géniaux !

- C'est trop cool ! Quand je vais raconter ça à mes copines, elles vont être vraiment jalouses ! (page 182)

- Tu aurais dû me le dire il y a des années, dit Jess. Ça explique pourquoi vous n'êtes pas restés ensemble, tu n'as pas pensé à ça ? Un mariage hétérosexuel ne peut pas marcher si l'homme est gay. Et puis, avoir un ex devenu gay, c'est trop à la mode. C'est génialissime ! (page 183)

- Promets-moi juste une chose, dit-elle. Je ne veux pas que tu tiennes Phil par la main ou que tu l'embrasses en ma présence. Ce n'est pas le problème que tu sois gay. Je détesterais encore plus si c'était une femme. (page 186)

Quand Jess en parle à son petit ami, Fred :

- […] Maintenant, je suis ravie ! C'est tellement mieux que s'il (elle parle de son père) avait eu une nouvelle femme et un bébé ! Ça aurait été atroce ! Au lieu de ça, il est gay ! Trop cool ! Attends que je raconte ça à mes amies ! Elles vont être si jalouses ! (page 214)

« Seize ans ou presque… » est un roman branché, à tous les sens de ce terme : le téléphone portable y joue un rôle central. Les adolescentes d'aujourd'hui ne pourront que plus facilement s'identifier à Jess mais cette plongée dans la vie réelle suffit-elle à faire de ce roman une œuvre littéraire ?


Dernier point, plus général, je m'étonne du développement, depuis quelques temps, d'«écrits pour les filles» (de la petite enfance à l'adolescence) : je crains que les enseignants qui souhaiteraient faire étudier ce roman aux élèves de leurs classes aient bien du mal à vaincre les réticences de certains garçons à lire un livre dont les "enluminures" de début des chapitres sont des petits cœurs et des étoiles. Dommage, « Seize ans ou presque… » pourrait être l'objet d'une fructueuse réflexion sur ce qui se cache derrière la superficialité et le cliché dans la littérature.


■ Editions Gallimard Jeunesse, juillet 2006, ISBN : 2070574830



Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualité.com


Vendredi 20 octobre 2006

La clientèle anglaise de retraités fortunés en croisière sur la Manche à bord du Falaise est enchantée des deux nouveaux passagers qui sont montés à l'escale de Southampton. Importants fonctionnaires du Foreign Office, selon le commandant, quarantaine élégante et accent aristocratique, ils sont des compagnons de voyage inespérés avec leur bonne descente au bar et leur conversation brillante à dîner.


Il est certes un peu curieux qu'ils occupent la même cabine et donnent de gros pourboires aux jeunes marins, mais enfin, « honni soit qui mal y pense », au môme rivage des îles anglo-normandes. Pourtant, alors que les deux amis se partagent aimablement le privilège de faire le quatrième au bridge, à la table de rombières emperlouzées, l'Intelligence Service et Scotland Yard sont sur les dents et lancent des avis de recherche frénétiques, car, ce 24 mai 1951, Guy Burgess et Donald MacLean, diplomates de haut rang ayant accès aux dossiers les plus sensibles, ont subitement disparu alors qu'on venait de les démasquer comme espions à la solde des Soviétiques depuis près de vingt ans. Volatilisés à Saint-Malo, ils ne reparaîtront qu'à Moscou, quelques mois plus tard, narquois et hors d'atteinte, tandis qu'une commission d'enquête s'échine encore à démêler, dans une atmosphère survoltée de scandale, l'invraisemblable écheveau de secrets militaires essentiels qu'ils ont transmis au KGB en pleine guerre froide.


Burgess et MacLean se sont connus à Cambridge au début des années 30. Rejetons de grandes familles qui ont donné des flopées d'officiers supérieurs et de ministres à Sa Gracieuse Majesté, passés des tendres émois des vestiaires après le cricket à la haine des hypocrisies de leur caste, et du spectacle des ravages de la grande crise à l'adhésion aux cercles d'étudiants marxistes, ces enfants perdus de l'Empire avaient tous les atouts pour intéresser les patients limiers de la Loubianka : promesse de grande carrière au sein de l'establishment, maîtrise des chantages dans le réseau d'une homosexualité encore honteuse, idéologie communiste d'autant plus ferme qu'ils continuaient à rouler en Rolls et à fréquenter les garden-parties pour la cause. Mais le flamboyant Burgess et l'efféminé MacLean n'auraient pas été de si bons espions sans le contrôle d'un cerveau supérieur que les services secrets enrageaient de ne pouvoir localiser, malgré l'efficacité légendaire de leur chef, cet anticommuniste enragé de Kim Philby. Or, il y avait une raison aussi simple qu'inimaginable à l'échec de ces recherches et dont l'intéressé révéla la fracassante nouvelle en s'enfuyant à son tour à Moscou dix ans plus tard : le troisième homme, ancien de Cambridge également, où il avait agi comme recruteur, c'était Philby lui-même.


Frédéric Mitterrand


■ in Un jour dans le Siècle, Editions Robert Laffont, 2000, ISBN : 2221093208, pages 232/233


LIRE aussi : Another Country, un film de Marek Kanievska (1984)


par Jean-Yves publié dans : CITATIONS
Mercredi 18 octobre 2006

L’hôtel New-Hampshire est un livre riche, foisonnant d'idées et de personnages. Chronique d'une famille pas comme les autres, les Berry, traitée avec humour et tendresse, le roman de John Irwing est une galerie de portraits savoureux.


Le narrateur, John, est le troisième des cinq enfants, un pauvre réaliste dans une famille de rêveurs, petits et grands. Il a quarante ans et entreprend de raconter l'histoire de sa famille depuis la rencontre de ses parents, un certain jour de l'été 1939 dans un hôtel d'une station balnéaire où ils étaient employés, jusqu'au crépuscule des années 60.


Le titre du livre est trompeur, car ce n'est pas un seul hôtel New-Hampshire que nous découvrons peu à peu mais trois auxquels les Berry impriment leurs personnalités. Ils transforment tout d'abord un ancien collège de jeunes filles de leur ville natale ; le succès n'étant pas au rendez-vous, ils s'expatrient à Vienne dans un hôtel miteux, occupé par les extrémistes et les putains. Après moult aventures, les voilà de retour aux Etats-Unis où ils rachètent l'hôtel où leurs parents se sont rencontrés.


Le personnage central du livre est sans conteste Franny, la fille aînée de la famille. Personnage non conventionnel, à la personnalité affirmée, elle exerce son ascendant sur tous ses proches et entretient avec son frère John, le narrateur, des rapports amoureux, toujours à la limite de l'inceste.

Egg, le plus jeune frère, est sourd comme un pot et Lilly, la benjamine, est naine. Quant à Frank, l'aîné, il est homosexuel : la famille Berry est plutôt iconoclaste.

John Irving définit assez bien, dans sa manière ironique, Frank comme le stéréotype de l'homosexuel amateur de cymbales et de taxidermie. Souffre-douleur de Franny et de John, tête de turc du collège, le pauvre Frank n'est pas gâté par les circonstances. John Irving sait pourtant le rendre attachant sans complaisance.


L'Hôtel New-Hampshire, roman plein de fantaisie et parfois de folie, que traversent régulièrement un chien, un ours, un homme en smoking blanc et l'inénarrable Freud (pas Sigmund), est un livre passionnant.


■ Editions du Seuil, collection Points, 1995, ISBN : 2020255863


par Jean-Yves publié dans : LIVRES
 

Texte Libre



Texte Libre 1

 

[...] les mots possèdent ce prodigieux pouvoir de rapprocher et de confronter ce qui, sans eux, resterait épars dans le temps des horloges et l'espace mesurable.
Claude Simon, Album d’un amateur,  Editions Remagen-Rolandseck, 1988, p. 31

 

Photographie de Cédric Genty – 2004


Lire c'est aller à la rencontre de quelque chose qui va exister.
Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur



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"Qui sommes-nous, qu’est chacun de nous sinon une combinaison d’expériences, d’informations, de lectures, de rêveries ? Chaque vie est une encyclopédie, une bibliothèque, un inventaire d’objets, un échantillonnage de styles, où tout peut se mêler et se réorganiser de toutes les manières possibles."
(Italo Calvino, Leçons américaines)

 

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« Tu ne sauras jamais les efforts qu'il nous a fallu faire pour nous intéresser à là vie ; mais maintenant qu'elle nous intéresse, ce sera comme toute chose - passionnément. »
André Gide, Les Nourritures terrestres (1897)

 

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« Tout est vrai, le temps d’un texte. »
Kirsty Gunn

 

 

 

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« Je crois aussi qu'on ne meurt pas avant d'en avoir secrètement, tenacement le désir. »
Tony Duvert

 

Le site de Lionel Labosse. Un regard altersexuel sur le monde.

 

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C’est ainsi par exemple que l’on envoie les enfants à l’école, non pas dans l’intention qu’ils y apprennent quelque chose, mais afin qu’ils s’habituent à demeurer tranquillement assis et à observer ce qu’on leur ordonne, en sorte que par la suite ils pensent ne pas mettre réellement et sur le champ leurs idées à exécution.
KANT, Réflexions sur l’éducation

 

 


 

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POUSSE-POUSSE

 

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Aidons les enfants du Vietnam

 


 

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