Il n'y a pas un saint Sébastien peint par Gustave Moreau, mais une dizaine plus les nombreuses esquisses. L'artiste ne s'est d'ailleurs pas essayé à cette représentation du saint, comme le firent nombre de peintres, par conformisme du motif.
Le mystère que provoque la peinture de Gustave Moreau est lié à l'indistinction des corps, à une sorte de Séraphita balzacienne. Ses saint Sébastien n'échappent pas à cette règle, dévirilisation accentuée des corps.
De la même esquisse, tel Prométhée séparant dans l'argile des deux sexes, Gustave Moreau tranche le lien. D'un, il fait deux.
Il est une femme, de la légende officielle de Sébastien, que le peintre ignorera. Il s'agit d'Irène, figure de la soignante qui vient panser les plaies, retirer les flèches entre deux doigts fins, ressusciter celui qui avait été laissé pour mort. Du couple, il n'a gardé qu'une figure hiératique, un Sébastien toujours debout alors même que les flèches ont constellé ses cuisses, appuyé tel un Titan contre un arbre. De deux, Moreau ne fait qu'un(e). Moreau n'a pas peint un saint, alangui, recueilli dans un snobisme extatique, presque mort ou endormi dans les bras consolateurs d'Irène.
Le pubis du saint est celui d'une femme, rond, recouvert d'un linge devenu une sorte de paréo enroulé sur sa cuisse droite. Image du désir, symbolisme d'un pantalon ouvert sur le ventre, sur le sexe.

Saint Sébastien aux archers [détail], Gustave Moreau, vers 1875
Peinture à l'huile sur toile – Musée Gustave Moreau (Paris)
Le saint lui-même dresse sa croix comme un chrome, la tête fondue dans une auréole qui singe le néon. Cette mise à mort est électrique.
Une toile survoltée… où je trouve un plaisir à plonger mon regard dans ce fouillis métallique, dans cette débauche d'accessoires incandescents, dans ce fatras de bimbeloterie et de visions orfévrées.
Gustave Moreau a particulièrement bien compris que la séduction du martyr est liée à un goût prononcé pour le fétichisme. Le mien, bien entendu !
Pour l'amour de son patron, à qui il voue une admiration sans nuances, un camionnneur accepte de se charger d'une périlleuse mission :
convoyer jusqu'à bon port huit semi-remorques bourrés de maïs, mais à travers une région rendue impraticable en raison des pluies diluviennes qui ne cessent de tomber depuis des jours...
Nous sommes au Brésil, terre d'exhaltation et de démesure, et le héros de cette odyssée moderne, Jorge, devra déployer toutes les ressources de sa force, de son ingéniosité et son intuition pour triompher des multiples obstacles qui vont se dresser sur sa route : inondations, ponts endommagés, sans oublier le moral des troupes qu'il faut régulièrement «regonfler».
Ecrit sous forme de monologue intérieur, Jorge le camionneur est un roman passionnant de bout en bout, avec ses innombrables péripéties génératrices de suspense et son héros tendre et violent, entier dans ses coups de gueule comme dans ses élans d'amours.
■ Editions Actes Sud, 1993, ISBN : 2868691390
Que notre entourage nous traite « indifféremment », comme si notre différence n'existait pas, et nous nous sentons mal à l'aise, parce que mal reconnus. Qu'à l'inverse il s'intéresse si bien à celle-ci que nous nous y sentions réduits, enfermés, et c'est encore le malaise.
Cette contradiction désigne l'invivable de cette ligne de démarcation sexuelle entre le Même et l'Autre.
Les maladies, comme les guerres, se racontent mal ; les combattants ne peuvent pas communiquer ce qu'ils sentent, surtout dans les premiers temps, faute de recul, et les autres «font de la littérature». Je ne compose pas de Mémoires de guerre à la De Gaulle ou à la Churchill, car je ne suis qu'un fantassin, qui n'a pas de vue d'ensemble du conflit.
Je raconterai ma guerre aux jeunes pédés arrivés après la découverte du remède miracle, après la signature de l'armistice. Ils frissonneront un instant à mes souvenirs séniles, pour reprendre ensuite leurs activités ludiques et oublier très vite cette horrible période de notre histoire collective. Qui veut entendre encore parler de la guerre de Corée ?
D'ailleurs, une guerre racontée au jour le jour serait une mélopée interminable. Seuls les épisodes saillants et symboliques, les hauts faits - individuels ou collectifs - sont dignes d'intérêt. Le langage est trop rudimentaire ou trop oiseux pour rendre compte du lent déroulement des heures et des jours.
■ in Corps à corps : Journal de sida, Editions Gallimard/Au Vif du Sujet, 1987, ISBN : 2070711951, page 177
Luka était un pilote prometteur jusqu'à ce qu'un grave accident de moto le plonge dans un profond
coma. Les médecins le maintiennent en vie, mais cela coûte très cher.
Si ses parents ne trouvent pas le moyen de continuer à payer les frais d'hospitalisation, Luka subira une lobotomie, une opération qui fera de lui un automate, une machine.
Car les techniques médicales ont fait de tels progrès que pour faire «revivre» quelqu'un, il suffit de lui greffer, dans le cerveau, un ordinateur. C'est la proposition que fait le professeur Allen aux parents de Luka. Sauf que cette «renaissance» ne fera que transmuer l'adolescent en un automate privé de sentiments et de volonté !
Alors Andhré-Ann, sa jeune sœur décide de concourir aux Olympies, déguisée en garçon, sur une moto dont la conduite est interdite aux femmes, pour gagner l'argent nécessaire à l'hospitalisation de son frère. Mais Andhré-Ann se doute-t-elle que l'accident de Luka n'a rien de fortuit, et qu'elle risque elle-même, en participant aux courses, davantage que la prison ?
Cette Andhré-Ann, narratrice de sa propre histoire, a un tempérament bien trempé et se bat avec courage contre les préjugés qui règnent dans la société où elle vit. Elle confondera le professeur Allen et ses agissements terrifiants tout en découvrant sa propre attirance vis-à-vis de son amie Illana :
– Andhré-A ! Rien ne pourra altérer notre amitié !
Je ferme deux secondes les yeux avant d'attaquer :
– Voilà... j'éprouve de drôles de choses pour toi... Quand tu me touches, quand tu m'embrasses... Je sais, on fait semblant devant les autres... Mais pour moi, c'est différent... Une lumière s'allume en moi... comme si j'étais...
Illana me lâche brusquement la main. Blessée par sa réaction, je jette :
– Je suis un monstre, hein ?
– Continue, dit-elle simplement.
– Non, tu ne vas plus me...
– Continue!
Son ton implorant me déroute. J'obéis :
– Quand je t'ai vue la première fois dans les bras de Marco, ou encore si proche de Fredd... Lorsque les mecs posent leur regard appréciateur sur toi... ça me rend chaque fois malade... Et puis... ce soir, c'est une évidence... Dès que Duncan m'a touchée, je suis devenue aussi froide qu'un iceberg... pire... je ne pensais qu'à toi. Illana... je suis navrée... Je n'ai jamais ressenti ça auparavant... pour une fille, ou du moins je ne me rendais pas compte que j'étais comme ça...
– Que tu étais comme quoi ? Comme un monstre ? Une personne anormale ?
Ces questions me font mal. La douleur dans sa voix me terrifie. Je l'ai perdue...
– Réponds !
Je frissonne.
– Non ! Pas du tout ! Je voulais dire que je ne savais pas que j'étais attirée par les filles. Je ne me considère pas comme un monstre ! (page 118)
« Automates » est un roman plein de rebondissements qui se lit avec la même célérité que ceux-ci apparaissent et qui aborde, avec finesse, élégance et crédibilité, l'orientation homosexuelle de son héroïne.
– Je n'ai pas envie de passer le reste de mes jours dans une société qui brime la liberté personnelle, surtout celle des femmes. J'ai trop envie de vivre. De goûter à tout ce qui existe sur terre, sans restriction.Je plonge mon regard dans celui d'Illana tout en lui serrant tendrement la main.
– Et puis, nous voulons trouver un pays où l'homosexualité n'est pas taboue ou considérée comme une erreur de la nature, un pays où l'on peut s'accomplir, que l'on soit femme ou homme. (page 198)
Un roman de science-fiction – sur une société pas si éloignée que la nôtre – apte à faire réfléchir ses lecteurs sur des problématiques éthiques actuelles.
■ Editions Mango, Collection Autres Mondes, 2005, ISBN : 2740419201
Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualité.com

La plupart des tableaux de Léonard de Vinci ont trait à la prophétie.
L'Adoration des Rois mages, c'est la prophétie d'un nouveau Seigneur. Dans les vierges à l'enfant qu'il peint, ce sont toujours des prophéties : par exemple dans la Vierge aux rochers, c'est la prophétie de la Passion.
L'annonciation, c'est une prophétie au sens propre du terme, c'est l'ange qui vient annoncer à Marie qu'elle va être la mère du fils de Dieu.
La Cène, c'est encore une prophétie, puisque Léonard de Vinci choisit le moment où le Christ annonce qu'il va être trahi et non pas l'instant de l'Eucharistie.
L'essentiel de son œuvre semble être tournée autour de cet axe.
Si la prophétie se fait sur le Christ, c'est naturellement sur le Christ en tant qu'homme :
Quand saint Jean-Baptiste sourit, du même sourire énigmatique que celui de la Joconde, et désigne du doigt le ciel, hors cadre, il annonce, certes, que le Christ va mourir crucifié, mais aussi que toute sa vie est passion. La prophétie est heureuse.

Saint Jean-Baptiste peint par Léonardo di Ser Piero da Vinci (Léonard de Vinci)
Peinture à l'huile sur bois, vers 1514, 57 cm x 69 cm
Léonard, qui s'est interrogé toute sa vie, croyant pouvoir percer les mystères du monde, s'est aperçu en fin de compte que c'était impossible. La vérité est ailleurs. Cependant, même si chaque homme sait qu'il va mourir, que tel est son destin, Léonard de Vinci semble dire qu'il n'y a pas d'autres choix et que c'est une chose merveilleuse.
Et quand on sait que le saint Jean-Baptiste est son dernier tableau, donc d'une certaine manière son testament, et que dans ses derniers jours, malade, il écrit « je continuerai », ça prend un sens magnifique.
Je crois que le jour est venu où je dois accepter d'être dans un monde qui appartient au passé.
Je ne renie rien de ce que j'ai pu faire ou penser mais je dois aussi admettre qu'il n'y a aucune gloire dans cette vie qui ne sera jamais ce monument – celui de mon histoire personnelle, j'entends – dont j'ai pu rêver, ambitieusement, le temps de ma jeunesse.
Tout a tenu grâce à des béquilles qu'il me faut bien voir aujourd'hui.
Le présent sera dorénavant hostile.
Visconti n'a pas tourné « son » grand film d'après le roman de Marcel Proust. Il a seulement laissé le scénario qu'il a écrit avec Suso Cecchi d’Amico.
Les images, nous pouvons seulement les rêver. La controverse est toujours présente : peut-on mettre en images ce qui tient de l'intimité de la lecture ?
La question se pose-t-elle aussi avec Luchino Visconti qui a réalisé Mort à Venise d'après Thomas Mann. Les inoubliables photographies de ce film évoquent sans doute le mieux ce que le metteur en scène aurait pu donner à voir à partir de la Recherche du temps perdu. Une particulière atmosphère, frémissante de cette grâce spéciale qui hante ses films.
Lire le scénario que Visconti a écrit à partir de La Recherche et qu'il a travaillé dans les moindres détails, est un grand moment. Une double richesse s'y décèle : à mesure que les scènes se succèdent (98 au total, la dernière découpée en 6 visions) le livre resurgit dans sa texture complexe et en même temps les visages et les scènes imprègnent la mémoire ou suscitent la découverte.
Le narrateur Marcel est vraiment palpable, il est non seulement un regard mais un corps, un messager de chair et de sang. Saint-Loup, Charlus, Morel, Mme de Villeparisis, la duchesse de Guermantes, Françoise... et les dizaines de personnages qui composent la Recherche, prennent force à travers Marcel que le lecteur du scénario suit de son enfance jusqu'au moment, proche de la mort de Proust, où le livre se construit.
Remarquable scénario d'un livre sur un livre !
Les amours homosexuelles n'ont pas été occultées par Visconti, ni voilées, ni suggérées... Dans le scénario, Visconti leur donne une place où l'on voit la passion du baron de Charlus pour le violoniste Morel qui prend toute sa dimension de drame.
On découvre aussi l'amour identique pour le même Morel qui embrase son neveu Saint-loup, découvert homosexuel à la fin du roman.
De toute évidence, choisissant de porter à l'écran la Recherche, Visconti avait voulu mettre en scène un grand roman d'amour où les partenaires auraient été des hommes, un grand film enfin sur les figures multiples de l'homosexualité et du lesbianisme. Dans la mesure où ce regard, fidèle à l'œuvre, mais courageux et neuf, se serait imposé au travers de l'essence profonde du roman – les interférences des amours et du temps –, on est en droit de supposer que ce film serait devenu une magnifique évocation de l'homosexualité dans un reflet historique passionnant.
Le découpage en scènes visuelles et en dialogues que propose cette œuvre posthume de Luchino Visconti, est, au-delà du regret d'être frustré du film, une redécouverte juste et intelligente du roman de Marcel Proust.
Scène 92/A : Antichambre
Marcel est avec Jupien dans l'antichambre. Marcel semble accablé et las. Jupien n'a pas l'air de s'en rendre compte, bien qu'il ait l'air embarrassé de la visite de Marcel.
Jupien : - Je ne voudrais pas que vous me jugiez mal, cette maison ne me rapporte pas autant d'argent que vous croyez. Si j'ai pris cette maison, c'est uniquement pour rendre service au baron et distraire ses vieux jours. C'est surtout pour lui éviter des ennuis, parce que le baron, voyez-vous, c'est un grand enfant.
Un jeune homme s'approche de Jupien et lui remet une croix de guerre.
Jeune homme (à Jupien) : - J'ai trouvé ça par terre. C'est une croix de guerre. Faudrait la renvoyer à celui qui l'a perdue, pour lui éviter une punition. Mais personne ne sait qui peut l'avoir perdue...
Jupien prend la croix de guerre et la met dans sa poche. Marcel l'a regardée. Il regarde maintenant le jeune homme qui, à son tour, le regarde puis lui lance un coup d'œil interrogateur, avant de s'en aller.
Jupien (à Marcel) : - Venez avec moi. Il ne faut à aucun prix que le baron vous voie quand il descendra.
Continuant à parler bas à Marcel, et le prenant par le bras pour le guider, Jupien passe dans une petite pièce peu éclairée où, d'une unique fenêtre intérieure - sorte d'ouverture biaisée - on peut voir la salle où attendent les hommes, sans être vu d'eux.
Jupien (tandis qu'ils parviennent à la petite pièce) : - D'ailleurs, je dois vous avouer que je n'ai pas trop de scrupules à avoir ce genre de gains. A quoi bon vous le cacher ? La chose que l'on fait ici, je l'aime : elle est le goût de ma vie. Sans doute le directeur d'un établissement de ce genre, comme une grande cocotte, ne reçoit que des hommes, mais il reçoit des hommes marquants, dans tous les genres, et qui sont généralement, à situation égale, parmi les plus fins, les plus sensibles, les plus aimables de leur profession...
Tout en parlant, Jupien, comme d'ailleurs Marcel, s'est approché de l'espèce de fenêtre permettant de voir ce qui se passe dans la salle où sont les jeunes gens. Pour le moment, ils sont presque tous en train de jouer aux cartes; Maurice entre maintenant dans la pièce. Il fait signe à l'un des joueurs, qui se lève pour lui céder sa place. Tous deux restent un moment debout, l'un à côté de l'autre, à parler tout bas. Marcel les regarde, les deux jeunes gens ne se ressemblent pas, mais il y a un élément commun dans leur expression. Un élément que la surimpression du visage de Morel met soudain en relief. Les trois visages - celui de Morel, celui de Maurice, celui du troisième jeune homme - se confondent. Les trois visages deviennent alors un seul et même visage : celui de Morel. Seul, derrière un rideau de fumée : Morel militaire à la gare de Doncières... Venant à la rencontre de Morel - nous sommes toujours à la gare de Doncières - avance Charlus, les yeux fixés sur lui. Nous revenons sur Jupien qui, raconte, indigné...
Jupien (indigné) : - Il s'est si mal conduit avec le baron. Croyez-moi si je vous dis que quelles qu'eussent été ses relations exactes avec le baron, Morel a connu de lui ce qu'il cache à tant de gens : sa profonde bonté.Morel a été cruel... il l'a poursuivi de sa haine. Et ce qu'il a fait avec le neveu du baron c'est honteux. Il a fallu qu'il y mette des ruses diaboliques, car personne n'était plus opposé de nature à ces choses-là que le marquis de Saint-Loup.
Marcel : - Robert de Saint-Loup. Donc c'était bien lui que j'ai vu sortir d'ici...
Jupien : - Morel s'est aussi mal conduit avec lui qu'avec son oncle. Heureusement il y a quand même une justice au monde. Depuis quelques jours (Robert de Saint-Loup n'en sait rien) Morel est en prison. Et c'est l'amour de Saint-Loup qui en est la cause. N'ayant plus de nouvelles de Morel, qu'il croyait au front, Saint-Loup a fait des démarches auprès d'un général pour le retrouver. C'est ainsi qu'on a découvert que Morel était déserteur et on l'a recherché et arrêté...
Durant cette tirade nous continuons à voir les jeunes gens qui jouent aux cartes dans la salle tout en bavardant.
Voix Maurice et autres hommes : - Et puis c'est un homme qui cause bien, on sent qu'il a de l'instruction. Dit-il que ce sera bientôt fini ?
- Il dit qu'on ne pourra pas les avoir, que ça finira sans que personne ait le dessus...
- Bon sang de bon sang, mais c'est donc un boche !
- Je vous ai déjà dit que vous causiez trop haut.
- Ah, ta gueule, toi ! T'es pas le maître ici.
Précédé d'un bruit de pas lourds, le baron de Charlus pénètre dans la salle où se trouvent les jeunes gens. Le baron marche avec une certaine difficulté. Malgré cela, il a de la prestance. Il entre dans la salle, les regardant et les saluant avec une certaine timidité. Tandis qu'il avance, nous voyons à la place des jeunes gens, les amis de madame Verdurin qui, tout excités par l'arrivée des Cambremer, ne prêtent guère attention à l'entrée du baron à la Raspelière. Ce n'est plus à des fidèles amis de Madame Verdurin, mais à un des jeunes gens de l'hôtel de Jupien que Charlus s'adresse maintenant se plaisant à employer ostensiblement ce qu'il croit être leur style vulgaire.
Charlus (à un des jeunes gens) : - Toi, c'est dégoûtant, je t'ai aperçu devant l'Olympia avec deux cartons. C'est pour te faire donner du pèze. Voilà comme tu me trompes.
Homme : - Oh, non ! Je ne vous trompe pas.
Charlus (à un autre) : - Et toi. Tu penseras à moi dans tes tranchées ? C'est pas trop dur ?
2e homme : - Ah ! dame. Il y a des jours, quand une grenade vous passe à côté...
Et le jeune homme se met à imiter l'éclatement de la grenade, le bruit des avions etc... Marcel a quitté son observatoire.
■ Extrait de « A la recherche du temps perdu : scénario d’après l’œuvre de Marcel Proust », de Suso Cecchi d’Amico et Luchino Visconti, Editions Persona, 1984, ISBN : 2903669201, pages 170 à 172
Scott Fitzgerald, tel qu'il apparaît à Hemingway pour la première fois, frêle et élégant dans son costume impeccablement taillé de chez Brooks et sa chemise blanche au col boutonné, donne l'impression d'être un personnage incongru dans la bohème négligée de Montparnasse.
Dans "Paris est une fête", règlement de comptes posthume publié en 1964, trois ans après la mort de son auteur, Hemingway relate sa rencontre avec Fitzgerald que l'on peut lire, selon les conseils qu'il donne dans sa préface, comme une fiction.
Le portrait qu'il brosse de Scott est autant le portrait du modèle que celui du peintre. L'attention portée aux traits du visage, à la bouche en particulier est assez révélatrice :
« Scott était un homme qui ressemblait à un adolescent dont le visage hésitait entre la joliesse et la beauté. Il avait des cheveux ondulés très blonds, un grand front, un regard vif et cordial et une bouche délicate, aux lèvres allongées, typiquement irlandaise, qui, dans un visage de fille, auraient été la bouche de la beauté. » (page 164)
Le regard admiratif s'attarde sur
« cette bouche si troublante encore pour qui ne connaissait pas Scott et plus troublante encore pour qui le connaissait. » (page 164)

Puis l'œil inspecte la silhouette à la recherche du défaut qui le confortera dans le sentiment de sa supériorité. Il le trouve aisément. Comme Fitzgerald s'assied sur l'un des tabourets du bar, Hemingway ne peut s'empêcher de remarquer
« qu'il avait des jambes très courtes. Avec des jambes normales, il aurait peut-être été plus grand de cinq centimètres. » (page 165)
Hemingway consacre trois chapitres de "Paris est une fête" a caricaturer Fitzgerald. Dans le dernier, «Une question de taille», Hemingway y exploite l'anecdote la plus méchante. L'histoire commence quatre ans après la première rencontre entre les deux écrivains, à l'époque où Zelda, la femme de Fitzgerald, venait de subir sa première dépression nerveuse. Fitzgerald et Hemingway se trouvent à ce moment-là tous deux à Paris, et, à la demande de Scott, ils déjeunent ensemble chez Michaud. Scott veut lui parler de quelque chose de grave, mais ce n'est qu'au dessert qu'il en trouve le courage : il n'a jamais couché avec personne d'autre que Zelda. Il ne connaît aucune autre femme vers laquelle se tourner pour apaiser les doutes terribles que son épouse a soulevés en lui à propos de sa virilité : Zelda lui a déclaré qu'étant donné la façon dont il est monté, il ne pourra jamais rendre une femme heureuse. Et d'ajouter que c'est une question de taille. Alors, Hemingway emmène son ami désespéré aux toilettes, et après une inspection minutieuse, il déclare qu'il est
« tout à fait normal. » (page 215)
Mais Fitzgerald n'est pas vraiment rassuré. Aussi, ils se rendent au Louvre, dans les salles de sculpture, où Hemingway improvise une conférence sur le problème qui préoccupe Scott :
« Au fond, ce n'est pas une question de taille au repos. Cela dépend aussi des dimensions qu'il prend en activité, et c'est aussi une question d'angle.» (page 215)
Il lui explique également comment se servir d'un oreiller et conclut en le prévenant :
« Zelda ne cherche qu'à te détruire. » (page 216)
■ in "Paris est une fête" de Ernest Hemingway, Editions Gallimard/Folio, 1996, ISBN : 2070364658
Nous sommes au théâtre. Sébastien vient de faire son entrée. Comme le montre la position de ses pieds, Sébastien entre en scène comme un danseur.
Il est suivi, on ne sait pourquoi de Sainte Marguerite et de sa tarasque, monstre dévorant. Sainte Marguerite n'a pourtant rien à faire ici. Elle ne fait pas partie du trio féminin de saint Sébastien : Zoé, Irène, Lucine : celle à qui il a rendu la parole, celle qui l'a soigné et sauvé après avoir été transpercé de flèches, celle à qui il est apparu pour lui demander d'enlever son cadavre du grand égout de Rome, le cloaca maxima.
Sébastien : ses boucles blondes, admirables, encadrent son visage au teint rose, aux yeux mi-clos, au nez parfait. Deux flèches seulement l'ont atteint en des endroits sans danger, la cuisse et le bras : serait-il vrai que sainte Irène ait payé les archers pour qu'ils ne visent pas les endroits mortels ? Le bras droit levé au-dessus de la tête montre une aisselle fournie et tentante.
Qu'il est beau ce jeune homme. Il n'est ni l'adolescent au regard "vicieux" de Bellini (dans le tableau La Vierge et l'Enfant entre saint Pierre et saint Sébastien, Musée du Louvre, vers 1487), ni le tragique homme à la noble violence érotique de Mantegna. C'est un jeune homme, ou un homme jeune si l'on préfère, au torse bien dessiné, aux jambes admirables, à l'abdomen un rien trop nourri, à la poitrine prometteuse.
Une certaine aristocratie se dégage de lui et j'y suis sensible. Bien que théâtral, ce Sébastien de Cariani est élégant jusque dans la souffrance.

Saint Sébastien entouré de saint Roch et de sainte Marguerite
Giovanni Cariani (vers 1480, 1547/49 ?), peinture à l'huile
Musée des Beaux-Arts de Marseille
A regarder de près son visage, ce n'est pas exactement la souffrance que je lis : aucun Sébastien d'ailleurs, n'est à ce propos réaliste. Ce serait davantage une sorte d'extase même si elle n'atteint pas celle de la sainte Thérèse du Bernin (sculpture en marbre, hauteur : 3,50 m, chapelle Cornaro, Santa Maria della Vittoria, Rome, 1644-1652) à moins qu'il s'agisse d'un plaisir masochiste.
Marguerite donne l'impression qu'elle est l'habilleuse de ce théâtre qui a suivi la vedette au-delà du portant pour arranger, in extremis, un détail du costume.
A gauche, côté jardin, il y a saint Roch dont la présence ne sert qu'à rappeler le rôle anti-pesteux de Sébastien. Son brave chien, indifférent à ce qui se passe, attend sa pâtée avec un air attendrissant.
Au-delà de cet entourage banal, mi réaliste mi allégorique, il y a surtout Sébastien. Qui oserait se draper de ce pagne noué en «œuf de Pâques» et qui, lourdement tombe à terre, contrariant l'élégance du supplicié ?
Et pourtant si ce noeud n'existait pas, si Sébastien était représenté en invité académique, il serait moins troublant :
ce pagne permet de laisser vagabonde mon imagination.

Tout en parlant, Jupien, comme d'ailleurs Marcel, s'est approché de l'espèce de fenêtre permettant de voir ce qui se passe dans la salle où sont les jeunes gens. Pour le moment, ils sont presque tous en train de jouer aux cartes; Maurice entre maintenant dans la pièce. Il fait signe à l'un des joueurs, qui se lève pour lui céder sa place. Tous deux restent un moment debout, l'un à côté de l'autre, à parler tout bas. Marcel les regarde, les deux jeunes gens ne se ressemblent pas, mais il y a un élément commun dans leur expression. Un élément que la surimpression du visage de Morel met soudain en relief. Les trois visages - celui de Morel, celui de Maurice, celui du troisième jeune homme - se confondent. Les trois visages deviennent alors un seul et même visage : celui de Morel. Seul, derrière un rideau de fumée : Morel militaire à la gare de Doncières... Venant à la rencontre de Morel - nous sommes toujours à la gare de Doncières - avance Charlus, les yeux fixés sur lui. Nous revenons sur Jupien qui, raconte, indigné... 




















