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Philosophie et réconciliation

Publié le par Jean-Yves Alt

Il y eut le modèle de la Justice grecque du IVe siècle av. J.-C. préconisant l'amnésie pour ne pas évoquer les maux du passé. Il y eut celui du tribunal de Nuremberg réclamant une sanction imprescriptible des crimes contre l'humanité. Il y a aussi celui de la commission Vérité et réconciliation créée, voilà dix ans, en Afrique du Sud : une justice sans tribunal qui tente de construire une troisième voie entre oubli et vengeance. Inédit dans l'histoire de l'humanité, ce processus pose autant de questions qu'il apporte de solutions.

Pour faire du juste avec de l'injuste, la commission a mis sur le même pied victimes et bourreaux : toute action violente, d'où qu'elle émanait, pouvait être étudiée et «absoute». C'est donc par le biais d'un «mal» supplémentaire (celui que constitue le déni de justice à l'égard des victimes de l'apartheid) que le processus entendait combattre ce mal plus fondamental qui gangrenait la société sud-africaine : l'esprit de violence.

Car cette justice «restauratrice», selon le philosophe Paul Ricœur, ne privilégie ni la loi, ni la victime, ni l'accusé, mais «le lien organique qui fait tenir ensemble une communauté humaine» [1].

L'édifice reposait sur un trépied : vérité (aveu des crimes), réconciliation (amnistie) et réparation (indemnisation par l'État des torts causés).

Cette troisième dimension est, hélas, restée lettre morte, fragilisant ainsi l'ensemble. Il n'empêche que l'expérience sud-africaine ouvre une voie d'un autre modèle de justice.

BIBLIOGRAPHIE

- [1] Le genre humain, N° 43 : Vérité, réconciliation, réparation, Ouvrage collectif (Barbara Cassin, Jacques Derrida, Paul Ricœur, Pierre Truche…) Éditions Seuil, Collection : Genre Humain, Novembre 2004, ISBN : 2020628864 Ce livre juxtapose des réflexions contradictoires sur ce que Pierre Truche, premier président honoraire de la Cour de cassation, appelle une «infrajustice non violente».

- Amnistier l'Apartheid : Travaux de la Commission Vérité et Réconciliation, de Desmond Tutu, Éditions Seuil, Collection : L'ordre philosophique, Novembre 2004, ISBN : 202068604X

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Un docteur irréprochable de Damon Galgut

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Chercher la vérité : un chemin vers la réconciliation ? Travail de la «Commission sud-africaine pour la Vérité et la Réconciliation», une contribution à la Décennie «Vaincre la Violence » (2001-2010)

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Le goût du sperme du diable par Marcela Iacub

Publié le par Jean-Yves Alt

S'il y eut tant de faux coupables dans la triste affaire d'Outreau, c'est que le juge d'instruction avait en tête l'hypothèse du «réseau pédophile». C'était l'époque où, à la suite de l'affaire Dutroux (dans laquelle d'ailleurs l'hypothèse du réseau pédophile n'a jamais été confirmée), certains journalistes et associations de défense de l'enfance commençaient à faire courir le bruit que des groupes organisés cherchaient à violer, assassiner et torturer des enfants, et qu'ils filmaient leurs crimes pour vendre les cassettes ensuite. Outreau n'est pas isolé : d'autres procès doivent bientôt avoir lieu, où encore des dizaines de pauvres gens sont accusés d'appartenir à des réseaux de ce type. Le passage des pédophiles réels aux réseaux pédophiles virtuels et fantasmés n'a pas été l'apanage de la France. Entre 1983 et 1994, une véritable panique des réseaux pédophiles s'est emparée des Etats-Unis, jusqu'à ce que le gouvernement fédéral, à la suite d'une enquête qui dura cinq ans et coûta 750 000 dollars, mît fin à ces rumeurs d'une manière officielle. On imagina des sectes satanistes infiltrées dans les écoles maternelles et les familles, qui violaient, assassinaient, torturaient des enfants avant de les filmer, selon des rituels «lucifériens». Dans un sondage réalisé à la fin des années 1980, on estimait à 70 % la population qui adhérait à ces croyances et à 33 % ceux qui étaient persuadés que ces crimes «innommables» étaient réalisés avec des complicités officielles, notamment du FBI et de la police.

Une véritable armée d'experts psychologues, d'assistants sociaux, de féministes, d'antipornographes, de chrétiens fondamentalistes, de ligues de protection de l'enfance, s'est discréditée à force d'accréditer ces soupçons. Ces délires collectifs ont donné lieu à des procès à l'issue desquels des centaines d'innocents furent mis en prison à vie. Loin de concerner les riches et les puissants, ces accusations n'ont touché que de gens pauvres qui n'avaient pas les moyens de se défendre et de résister aux pressions de la police et de la justice. Aucune preuve n'a pu être apportée : aucun cadavre, aucun film pornographique, aucune trace d'abus sexuel. On s'est contenté de s'appuyer sur les témoignages de petits enfants, qu'on ne lâchait pas jusqu'à ce qu'ils aient dit aux enquêteurs ce qu'on attendait d'eux (1). On a pu ainsi entendre les récits les plus fantaisistes : des partouzes géantes réalisées dans des endroits souterrains dans lesquelles on faisait manger aux enfants les cerveaux des autres, et où des êtres avec des ailes comme celles de Lucifer volaient dans les airs. Certains enfants ont même fini par accuser les juges et enquêteurs et l'un d'entre eux, enthousiaste et confus avec ces histoires démoniaques, n'a pas hésité à dénoncer Dieu. Ces accusations sont arrivées par la suite en Australie et au Canada. Puis, dans une moindre mesure, la Grande Bretagne les a subies pendant environ un an. Il y eut une affaire isolée aux Pays-Bas et en Norvège au début des années 1990.

Vous pensez peut-être qu'en France des soupçons de ce genre n'arriveront jamais. Pourtant, la rumeur luciférienne a vu le jour en France en même temps que celle des réseaux pédophiles. Dans un livre qui vient de sortir, les Réseaux cachés des pervers sexuels (2), un journaliste accrédite la thèse d'organisations internationales satanistes d'extrême droite pratiquant des abus sexuels sur des enfants, tout ceci, bien sûr, avec les «plus hautes protections» politiques. Si Outreau n'avait pas révélé à l'opinion publique la légèreté scandaleuse des accusations dans le domaine de la «pédocriminalité», et ainsi forcé le ministère de la Justice à se montrer moins enthousiaste, ne serions-nous pas déjà en train d'entendre des récits similaires à ceux qui ont fleuri aux Etats-Unis ?

Lorsqu'une société se donne comme crime maximal, qui appelle la plus haute sanction pénale, un acte qui ne laisse aucune trace matérielle, qu'on ne peut donc prouver qu'au moyen de témoignages (de surcroît extirpés à des enfants influençables), mais qu'on ne peut s'empêcher de pourchasser tant on le considère énorme, lorsque, en plus, des personnalités politiques apparemment aussi respectables que Ségolène Royal se livrent sur le sujet à la démagogie la plus odieuse, toutes les conditions ne sont-elles pas réunies pour que voient le jour les accusations les plus invraisemblables ? Certains intellectuels américains ont comparé ces pratiques judiciaires aux procès en sorcellerie des XVIe et XVIIe siècles. Ce n'est pas seulement une métaphore. On sait qu'alors, grâce à la torture, on a réussi à faire «avouer» à des milliers de malheureuses qu'elles avaient commis elles aussi le crime maximal, le crime contre Dieu. Ces méthodes d'enquête ont permis de savoir qu'elles avaient copulé avec le diable, et même de rendre compte de la couleur et du goût de son sperme.

Tant qu'on n'aura pas non seulement imposé des protocoles de preuve rigoureux, mais aussi repensé la place des abus sexuels sur les enfants dans la hiérarchie pénale, on peut s'attendre à avoir d'autres Outreau et, qui sait, bientôt de nouvelles informations sur le goût qu'a, en vérité, le sperme du diable.

(1) Debbie Nathan et Michael Snedeker, Satan's Silence, Ritual Abuse and the Making of a Modern American Witch Hunt, 2001.

(2) Eric Raynaud, Ed. du Rocher, 2004.

Libération, Marcela IACUB, mardi 16 novembre 2004

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Un atlas des atlas qui montre le dessous des cartes... [1]

Publié le par Jean-Yves Alt

On a perdu le nord ? Bizarre, non ? Pas pour les Australiens, qui trouvent normal de mettre leur pays au centre du planisphère, mais surtout de placer le sud en haut de la carte. Le fait de s'obstiner à vouloir que le nord tienne le haut du pavé ne serait qu'une convention venant des navigateurs européens, qui utilisaient l'étoile Polaire et le compas pour s'orienter. Remarquez comme le fait de placer les terres du sud au-dessus de celles du nord semble réduire l'importance géographique des Etats-Unis (en jaune, à gauche)...

Avec son amusant « Atlas des atlas », l'hebdomadaire Courrier International vient nous rappeler qu'«une carte n'est jamais neutre» et que «les guerres servent aussi à faire de la géographie».

Le concept de cet atlas repose sur une idée assez simple : regarder comment les autres pays, les autres Etats ou les journaux et mouvements militants représentent le monde – ou leur monde. Et organiser, le cas échéant, une confrontation entre toutes ces cartes qui représentent la même chose tout en disant autre chose.

Qui sait, par exemple, qu'après l'annexion des Sudètes par Hitler de zélés fonctionnaires retouchèrent au pinceau les frontières de la Tchécoslovaquie sur les globes terrestres des écoliers français ? Il est quelques exceptions historiques heureuses : au XVIIe siècle, explique le romancier américain Paul Theroux, la cour impériale chinoise s'indigna d'une carte jésuite qui représentait l'empire du Milieu sur le bord droit de l'image. Le père Jésuite eut l'intelligence de rectifier son erreur. Au XXIe siècle, il faudra peut-être sagement s'habituer à voir l'Europe tout au bout à gauche sur la carte...

■ L'Atlas des atlas, Hors-série n°11 de Courrier International, paru le 8 mars 2005 [Code presse pour le commander chez votre marchand de journaux : M04224 n°11H]

 


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Peter Pan ou l'enfant triste de Kathleen Kelley-Lainé

Publié le par Jean-Yves Alt

Peter Pan était un nouveau-né quand il décida de s'envoler pour aller jouer avec les fées. Quand l'envie lui vint de retrouver sa mère, il trouva la fenêtre fermée et aperçut, dans son berceau, un autre bébé. Walt Disney a occulté ce drame initiatique imaginé par James Matthew Barrie, l'auteur de Peter Pan.

La psychanalyste Kathleen Kelley-Lainé, quant à elle, ne s'est pas laissé abuser par le sourire aux dents de lait du lutin virevoltant. Elle a reconnu en lui le symbole même de l'enfant triste.

Trop tôt chassé du monde de son enfance, il n'a plus voulu ni pu grandir. Kathleen Kelley-Lainé connaît bien ce syndrome pour le retrouver chez nombre de ses patients, mais aussi pour y avoir fait face elle-même : elle était encore une toute petite fille quand ses parents durent fuir la Hongrie pour échapper aux persécutions du régime soviétique.

« Quelle est la vraie histoire d'une vie ? » s’interroge-t-elle. On oublie les blessures les plus violentes, on ignore les secrets de famille et les désirs inavoués qui pourtant déterminent un destin. La psychanalyste tente de mettre au clair sa propre « vraie histoire », à la lumière de celle de Peter Pan, mais aussi de son créateur. Cette exploration, qui renvoie évidemment chacun à ses négociations personnelles avec les fées, peut coûter au lecteur une part de sa tranquillité.

■ Peter Pan ou l'enfant triste de Kathleen Kelley-Lainé, Editions Calmann-Lévy, janvier 2005, ISBN : 2702135455


Biographie de l'auteur : Kathleen Kelley-Lainé est psychanalyste. Elle a aussi écrit, avec Dominique Rousset, Petits contes cruels sur la mondialisation (Bayard, mars 2001, ISBN : 2227137835).

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Va, vis et deviens, un film de Radu Mihaileanu (2004)

Publié le par Jean-Yves Alt

Le sujet peut sembler lointain. Qui se souvient encore des Falashas, des Éthiopiens juifs accueillis par Israël en 1984 ? C’est le sujet de ce film raconté à travers l’histoire d’un enfant noir, Schlomo, que sa mère chrétienne confie à une mère juive éthiopienne, avant qu'il ne soit adopté par une troisième mère, israélienne : un long voyage, géographique, et plus encore psychique, un périple éprouvant qui démarre en Ethiopie, se poursuit en Israël, passe par la France et s'achève dans un camp de réfugiés au Soudan. Schlomo doit mentir pour survivre : taire sa religion chrétienne, se dire juif et orphelin.

C'est au prix de ce terrible déchirement, qu'il est adopté par une famille israélienne. Schlomo grandira obsédé par ce pays où il a pourtant promis de ne jamais revenir. Il n'aura de cesse de retrouver sa mère restée dans un camp de réfugiés.

L'histoire, touffue, peut paraître complexe, d'autant qu'elle brasse mille et une questions passionnantes sur l'identité juive, la singularité d'Israël, terre d'accueil et d'exclusion, sans oublier le délicat problème de l'intégration des Falashas qui pourrait être qualifiée d’« imposture positive »... Imposture qui permet à Schlomo de survivre. Une question essentielle reste : à quel moment l'adaptation, processus normal, devient trahison de soi et de l'autre ?

Radu Mihaileanu (un cinéaste français d'origine roumaine) ne discourt pas, ne théorise pas, il conte le lien universel entre une mère et son enfant. Il filme des êtres de chair et de sang, des personnes riches et attachantes. Schlomo, l'étranger, le lointain, devient proche. Ce n'est pas là le moindre des miracles de ce grand film bouleversant. Voilà longtemps que je n’avais pas pleuré ainsi au cinéma.

■ Avec : Yaël Abecassis (Yaël), Roschdy Zem (Yoram), Moshe Agazai (Schlomo enfant)

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