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L'autobiographie par Christophe Honoré

Publié le par Jean-Yves Alt

« [...] puisque je me suis déchaussé devant vous, je comprendrais que vous réclamiez quelques détails, [...] qui vous permettraient d'envisager de quoi je parle, qu'au moins je récapitule ce que fût cette histoire, qui n'en est pas une. Je ne veux pas céder à votre légitime demande.

Je refuse de raconter cet impossible amour. Et je n'ai d'autre explication que ma survie morale. Je peux m'épancher sur ma détresse amoureuse, tenter de communiquer avec vous sur mon état, je ne peux pas raconter.

Je m'aperçois en vous refusant ça que je ne considère pas du tout l'entreprise générale de ce livre comme une autobiographie, d'ailleurs je n'ai signé aucun pacte à ce sujet, non pas que je sois hostile à ce genre, autofiction, autoportrait, je n'ai plus aujourd'hui aucune idée générale sur la littérature, la vérité étant que je m'interdis d'en concevoir, l'expérience m'ayant convaincu que les idées servent au cinéma mais qu'elles portent en littérature une ombre malveillante, elles détruisent.

Cette déclaration paraîtra peut-être puérile et péremptoire, je suis pourtant prêt à l'exprimer de manière solennelle, je ne veux plus avoir aucune idée générale sur la littérature, solennelle et tacite. Je n'ai pas signé de pacte autobiographique parce que j'ai appris combien écrire sur les gens qui constituent votre vie est une violence démesurée, non pas écrire sur les gens, mais raconter ce qu'ils ont fait, rendre compte de leurs actes, du temps passé ensemble.

L'écrivain le plus discret et affable se transforme en boucher dès qu'il s'aventure sur ce terrain-là. Il dépèce les autres, rendus incapables de «se» lire sans mourir, mais les autres meurent aussi quand on leur décommande un dîner, et il mutile dans son âme la place que les autres ont bâtie.

Écrire revient à se démunir.

Je ne tiens pas, pas encore, à me démunir de cet impossible amour. En revanche, j'aimerais réussir ici la description de ce garçon. Du moins la tenter, et en trois points, un petit caractère scolaire à ce récit nous reposera tous. »

Christophe Honoré, Le Livre pour enfants, Editions de L'Olivier, 26 août 2005, ISBN : 2879295033, pages 100-101

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Identité chez les colons français des années 20 par Léon Werth

Publié le par Jean-Yves Alt

En 1925, au cours d'un de ses voyages, Léon Werth relatait que le colon n'avait rien conservé de son identité européenne :

« L'Européen d'ici est sans mystère, facile à lire. Mais il n'a plus rien d'européen. Je ne sais quel voyageur a raconté l'histoire d'un nègre qui se promenait tout nu, coiffé d'un chapeau haut de forme. Ce nègre croyait ainsi participer à la civilisation des Blancs. Ce que ce nègre pouvait imiter de la civilisation européenne, c'est à peu près ce que les coloniaux en ont gardé. »

Léon Werth, Cochinchine, Editions Viviane Hamy, Collection Les Aînés, 1997, ISBN : 2878580885

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Harry Potter de Joanne Kathleen Rowling : seulement un évènement éditorial ?

Publié le par Jean-Yves Alt

7 millions d'exemplaires vendus dans le monde, en une seule journée, lors de sa sortie en anglais au printemps dernier. Plusieurs centaines de milliers d'exemplaires en France lors de sa mise en vente dans notre langue début octobre.

Malgré ces statistiques, je crois qu'il ne faut pas réduire le phénomène Harry Potter à une seule opération commerciale avec, certes, une machinerie publicitaire terriblement efficace, mais qui ne peut expliquer l'engouement pour les aventures d'un adolescent dans le monde des sorciers.

Si l'on en croit les professeurs de français, Harry Potter conduirait à la lecture les élèves les plus rétifs, ceux qui refusent habituellement d'ouvrir le moindre ouvrage. Et, une fois le livre commencé, ils ne le lâcheraient plus... Phénomène extrêmement intéressant quand on sait que 70 % des ouvrages empruntés dans les bibliothèques par les jeunes, ne sont pas lus entièrement.

Quand j’avais l'âge des lecteurs de Harry Potter, mes lectures se partageaient le plus souvent entre "Bibi Fricotin" et le "Club des cinq" : le niveau n'a donc pas baissé comme je l'entends si souvent.

Madame Joanne Kathleen Rowling n'est, certes pas, Homère. La magie dont elle parle n'a pas la portée universelle de la quête du Graal, les sorcières de Poudlard ne peuvent rivaliser avec celles de Shakespeare et les aventures du jeune Harry n'ont pas la profondeur psychologique de celle de l'élève Törless

Il reste que les aventures de Harry Potter sont plutôt bien écrites, avec une vraie réflexion sur la paternité, les rites initiatiques qui permettent de sortir de l'enfance, la naissance du sentiment amoureux.

Ce sont des textes qui associent l'imaginaire et le réel et permettent aux lecteurs d'accéder au symbolique, fonction essentielle s'il en est, condition d'entrée dans la véritable culture.

■ Harry Potter de Joanne Kathleen Rowling, Éditions Gallimard Jeunesse, Collection : Hors-série Littéraire, octobre 2005 pour le tome 6, ISBN : 2070572676

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Être amoureux par Christophe Honoré

Publié le par Jean-Yves Alt

« […] croyez-vous que nos sentiments sont hors la réalité, qu'ils sont premiers, admis de toute éternité, des flammes autour de nous, comme l'Esprit-Saint, pensez-vous concrètement que si vous croisiez la même personne à quinze ans, à vingt ans, à trente ans, vous tomberiez à chaque fois amoureux de cette personne, d'une manière identique, comme si c'était immuable, que ça dépendait vraiment d'autre chose que des circonstances, que vraiment les personnes dont on tombe amoureux, on ne peut pas éviter de les aimer, même si le jour où on les croise n'est pas le bon jour, qu'il y a quelque chose de plus fort, et autant oser le dire, quelque chose qui nous dépasse, nous transcende, que le sentiment amoureux serait une vérité à laquelle on ne peut échapper […]

[…] on tombe amoureux tout simplement parce qu'il était temps, et que pour l'autre aussi, il était temps, et que ces deux temps se joignent un moment et se mettent à écrire une histoire, parce que tomber amoureux c'est bien ça, c'est se mettre à écrire une histoire, c'est rentrer dans la fable, croyez-vous que c'est le temps et non pas le personnage qui lance la fiction, comme c'est le temps qui met fin à la fiction, qui se ramasse, se replie, interdit la suite d'un récit, parce que je l'ai cru moi, longtemps, j'ai cru à cette conception circonstancielle du sentiment, et finalement ça ne marche pas vous savez, en tout cas pour moi ça ne marche pas parce que le sentiment a toujours perduré chez moi à la rupture, même lorsque j'étais celui qui rompait […]

[…] mais revenons à l'idée de la rupture, et à cette expérience que j'ai, l'expérience est souveraine, que le sentiment perdure à la rupture, qu'il existe hors du temps, que la fin d'une histoire ne signe jamais, chez moi, la fin du sentiment, ce qui, soyons logique, revient à dire que le sentiment serait tout à fait autonome au début d'une histoire, qu'il est ontologiquement porté par la rencontre, par l'autre, que c'est 1'autre qui a le pouvoir sur moi de me faire tomber et non pas moi qui suis en état de tomber, l'autre qui fait résonner quelque chose d'inédit, un scandale, un sentiment amoureux, l'autre qui me donne la preuve que je suis au monde, et que le monde me voit, et me charme, et me change, que le monde me transforme en amoureux. »

Christophe Honoré, Le Livre pour enfants, Editions de L'Olivier, 26 août 2005, ISBN : 2879295033, pages 96-98

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Ce à quoi je prétends : l'inédit par Christophe Honoré

Publié le par Jean-Yves Alt

« …j’écris sur la chemise de carton le mot de ce à quoi je prétends, ce n'est pas le mot Art, ce n'est pas le mot Succès, ce n'est pas le mot Amour, ce n'est pas le mot Révolution, c'est le mot Inédit, et je souris, parce que j'ai l'intuition que tous ici, nés en 1970, tous ici nous prétendons à ça, l'Inédit.

Je sors du cinéma avec Vincent […] Vincent me demande de lui parler […] Alors je lui parle de l'Inédit. Il m'écoute tandis que nous regagnons Le Braz, il ne m'interrompt pas, je choisis mes mots, j'avance dans la crainte, exprimer ma pensée est un défi périlleux, je bégaie, et Vincent m'aide, il me demande de préciser, il le demande avec bienveillance.

- Et, excuse-moi d'insister Christophe mais, quelle est la différence entre révolution et inédit ?

- Il me semble que dans le mot révolution, ce qui est visé, c'est avant tout le pouvoir non, qu'il s'agit de s'emparer d'un pouvoir, d'inverser des valeurs, de conformer la réalité à une idée qu'on en aurait, plus juste, ou plus logique, ou nouvelle tout simplement... Mon truc d'inédit n'a rien à voir avec le pouvoir. Pour te dire ça autrement, je ne prétends pas à prendre le pouvoir à la place de quelqu'un, et ce sentiment de ne pas vouloir le pouvoir, je t'assure, je le sens très partagé chez les gens de mon âge, le pouvoir n'est pas la cible... […]

- Ce n'est pas imaginaire... l'idée, c'est de créer une chose qui n'existait pas avant... Mais une chose concrète.

- Et pourquoi les gens de ta génération...

- Je ne sais pas si c'est une question de génération ou une question d'âge...

- Bon, disons les gens de ton âge, pourquoi voudraient-ils par-dessus tout créer un truc qui n'existait pas avant eux ?

Je m'arrête un instant, Vincent me regarde […] j'ai envie de répondre que c'est par désespoir, que prétendre à l'inédit est une manière absurde de ne rien faire, que précisément nous, savons depuis toujours, que rien ne peut advenir, que sans talent, sans révolte, et tant aimés, nous sommes promis secrètement par nos parents à faire moins bien qu'eux, sauf si, par miracle, nous nous réinventons, mais je sens que ces mots auraient une emphase qui n'est pas juste, alors je hausse les épaules […] »

Christophe Honoré, Le Livre pour enfants, Editions de L'Olivier, 26 août 2005, ISBN : 2879295033, pages 63-65

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