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Sur le bavardage

Publié le par Jean-Yves

«Le bavard [...] au cas où le propos tomberait sur quelque chose où il pourrait s'instruire ou s'enquérir de ce qu'il ignore, le repousse et le rejette, incapable de lui donner la plus humble contribution par son silence : il préfère tourner en rond et ramener les propos vers ses rhapsodies éventées et rebattues.»


Le platonicien Plutarque, qui avait dû côtoyer trop de consultants et autre vase communicant, savait que le malheur n'est pas de ne pouvoir s'exprimer, mais d'être incapable d'écouter. Après quelques observations pratiques (tout le monde s'enfuit à l'approche d'un bavard), il propose un remède : discuter avec soi-même et par écrit, car «en se battant fictivement et en criant avec son stylet», celui qui a la logorrhée purulente «se dispose à devenir chaque jour plus tolérable à son entourage». On peut aussi «fréquenter des hommes meilleurs et plus vénérables : le respect de leur jugement donnera l'habitude du silence».


Libération, Eric LORET, vendredi 26 mai 2006


Sur le bavardage, Plutarque, Editions Rivages/Poches, mai 2006, ISBN : 2743615354


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Michel Foucault et l'archéologie des plaisirs

Publié le par Jean-Yves Alt

En 1976, Michel Foucault faisait paraître un court volume "La Volonté de savoir" (1) qui s'annonçait comme le premier tome d'une histoire de la sexualité, à venir. Introduction extrêmement brillante et paradoxale, où le philosophe prenait le contre-pied des thèmes à la mode sur la libération sexuelle.

Au rebours du prêchi-prêcha soixante-huitard sur le sexe réprimé, objet d'une conspiration du silence et de l'obscurantisme, Foucault affirmait allègrement que la sexualité depuis le XIXe siècle au moins était le centre de discours permanents, l'objet de sollicitations constantes et multiformes d'informations, de confidences, de conseils ; bref, toute une industrie langagière, infiniment bavarde et rusée, s'employait, selon lui, à faire parler sur ce sujet soi-disant tabou.

L'invention la plus étonnante de cette stratégie n'étant-elle pas l'institution psychanalytique où l'individu paie un tiers invisible et muet pour parler de son sexe et en connaître la vérité ?

Le livre refermé sur cette dénonciation de « l'austère monarchie du sexe » (« Ne pas croire qu'en disant oui au sexe, on dit non au pouvoir : on suit au contraire le fil du dispositif général de la sexualité. »), on pouvait lire au dos du livre l'annoncé très précis des autres tomes à paraître.

Michel Foucault est resté fidèle à lui-même, à sa méthodologie d'historien-philosophe telle qu'il l'a définie et mise en pratique dans l'Archéologie du savoir ou "Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère...". Remonter aux sources, au plus près des origines, décrire généalogiquement cet état naissant où les mots et les choses sont encore assez libres pour «jouer» à l'intérieur de discours non-figés.

« Contre le dispositif de sexualité, le point d'appui de la contre attaque ne doit pas être le sexe-désir, mais les corps et les plaisirs. » Ce programme, inscrit dans les dernières pages de la Volonté de savoir, commandait un détour, un retour vers la Grèce de Platon et la Rome de Sénèque. Non pour interroger les sujets, traquer leurs désirs, mais constater les comportements, en retrouver les codes, restituer les pratiques, avec les déliés des accommodements et les traits pleins des contradictions. Michel Foucault, qui n'était ni helléniste ni latiniste de profession, s'est donc donné le temps et la peine de se faire historien des textes de l'Antiquité grecque et romaine, mais dans le domaine particulier de la sexualité : l'Usage des plaisirs (tome 2), le Souci de soi (tome 3). Sans occulter le thème : l'amour des garçons.

Dire la sexualité sans Freud

Quelle reconnaissance, quel intérêt lui portait la société antique ? A quelle contradiction spécifique venait se heurter cet amour qui, à ces époques, n'était jamais disqualifié ou marqué négativement comme une faute contre-nature, mais ne s'embarrassait pas moins de dilemmes éthiques : comment un homme libre peut-il être le sujet passif d'un autre, sans devenir esclave ou cesser d'être homme ?

Michel Foucault a élaboré une généalogie de la morale sexuelle en posant l'importante question : Pourquoi les hommes ont-ils fait de la sexualité une expérience morale ?

A cette question fondamentale qui n'avait peut-être jamais été posée avec autant de lumineuse rigueur avant Foucault, les Anciens semblent avoir apporté une réponse bien ambiguë. Certes, rien, ni chez les Grecs ni chez les Romains, qui relève de la faute à expier, du péché à confesser. Ce sera pour plus tard. Mais, sous couvert d'une « stylisation » ou d'une « diététique » de la vie amoureuse (un style à maintenir, un régime à observer), les Anciens semblent privilégier l'abstinence sur les ébats, les rigueurs de l'hygiène sur les voluptés de l'hédonisme.

Cette histoire de la sexualité, même inachevée, représente encore aujourd'hui une tentative audacieuse et radicale pour penser et dire la sexualité sans recourir un seul instant, de près ou de loin, à l'œuvre de Freud ; sans jamais enliser, empoisser le Sujet dans son histoire. Michel Foucault, ou l'ultime leçon de liberté.

(1) ■ Histoire de la Sexualité de Michel Foucault, Tome 1, la Volonté de savoir, Gallimard, collection Tel, 1994 (réédition), ISBN : 2070740706


LIRE aussi sur ce blog :

- L’invention de l’homosexualité par Michel Foucault - Michel Foucault et la sexualité : du comportement sexuel comme enjeu moral - Michel Foucault et le désir - Michel Foucault : une histoire de la problématisation des comportements sexuels - Herculine Barbin, dite Alexina B, présenté par Michel Foucault

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L'homme n'a pas d'avenir par Marcela Iacub

Publié le par Jean-Yves

« La femme est l'avenir de l'homme » :

voilà une phrase qui, quand je l'entends, provoque en moi une colère très proche de celle que m'inspirent les expressions les plus misogynes.

 

J'ignore si c'est que mon cerveau est mal fait, que j'ai des problèmes cognitifs, ou si c'est que je ne suis justement qu'une pauvre femme, mais cette phrase qui m'érige en « reine » générique d'un monde prochain produit en moi un sentiment extrême d'humiliation.

 

Il faut dire que c'est une phrase d'hommes, et d'hommes dans le genre qu'on appelle « mûrs » de surcroît : on l'imagine prononcée avec un sourire un peu paternel, et un peu séducteur aussi, qui vous fait comprendre qu'ils sont de ces hommes qui aiment les femmes, assez sûrs de leur pouvoir pour prétendre le déléguer à qui leur convient, pleins de condescendance et de fatuité.

 

Des hommes qui regardent les femmes comme des bêtes complètement différentes d'eux, tellement différentes qu'ils s'imaginent qu'ils ont trouvé enfin de quoi faire un Homme Nouveau sans faire de mal à personne.

 

Et en les entendant, je me souviens qu'il m'arrive, à moi qui aime tellement les animaux, qui aime cette forme si peu personnelle qu'ils ont d'être au monde, qui aime tant la manière dont ils sont capables d'aimer, qu'il m'arrive donc, lorsque la mélancolie me surprend, de penser que peut-être le salut devrait passer par une sorte de devenir animal.

 

Que ce serait bien que mes bêtes chéries fassent la loi, qu'il serait heureux que leur simplicité, leur façon si propre à elles d'exister, deviennent l'idéal de l'humanité ! Vous penserez que je suis hypocrite, que je n'aime guère les animaux car pourquoi sinon me mettrais-je en colère d'être comparée à eux ? Mais non, je vous jure que j'adore les animaux, plus que je ne suis capable d'aimer beaucoup d'êtres humains. Je les adore et je suis prête à faire bien des efforts pour eux, à commencer, par exemple, par devenir végétarienne, moi qui aime tellement manger toutes sortes de viandes.

 

Et pourtant, lorsque j'imagine qu'il y a des hommes qui parlent de ma subjectivité, de la différence radicale qui me sépare d'eux, au point de penser que l'avenir est à des créatures aussi étranges que moi, j'ai envie de leur dire : êtes-vous sûrs de vouloir tant de bien aux femmes ? Êtes-vous certains de penser que vous leur confieriez la gestion des choses importantes et délicates ? Ne craignez-vous pas de mettre l'humanité entre leurs mains?

 

Il m'arrive parfois de me demander : est-ce un hasard si les hommes qui s'expriment ainsi sont un peu âgés ? Ne serait-ce pas que cela les rassure, au fond, de penser qu'après tout, ils ne seront pas là lorsque le désastre arrivera ?

 

Mais il est possible que je ne comprenne rien, en effet. Que je ne puisse pas comprendre exactement tout le bien que ces gens me veulent. Il se peut que l'idée que j'ai toujours eu qu'être homme ou femme, cela n'était pas trop important, que les femmes devaient chercher à être aussi autonomes, aussi affirmatives, aussi exigeantes, aussi dévouées aux choses publiques, que les hommes, n'était qu'une idée de pauvre bonne femme. Et c'est bien possible que j'aie la tête pourrie à force de propagande machiste.

Il faut donc que je prenne cette idée au sérieux et que je pense : « Il n'y a que ces hommes-là. qui cherchent ton bien. » Je me le dis et je me le répète, mais hélas ! cela ne marche pas. Et je n'ai qu'une envie, une seule et puissante envie - répondre : « Mais non, monsieur, l'homme n'a pas d'avenir. »

Le Magazine Littéraire n°454, Marcela Iacub, juin 2006, page 24/25

 

 

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Ixe, un film de Lionel Soukaz (1980)

Publié le par Jean-Yves

Jusqu'à "Race d'Ep" un thème commun caractérise les films de Lionel Soukaz :




l'homosexualité revendiquée comme une liberté de choix dans l'accomplissement des désirs, comme une chose normale qui ne doit pas être refoulée par les pressions de la société, d'où un aspect parfois quelque peu vindicatif et militant du discours de ces films.

 

Filmé pendant plusieurs mois, au jour le jour, IXE constitue une sorte de « diary », de journal, avec la révolte en plus.

 

Ici ce n'est pas directement l'environnement du cinéaste qui est montré ou analysé, mais ses réactions personnelles, ses angoisses et sa révolte face aux agressions des pouvoirs quels qu'ils soient : politiques, religieux ou moraux.

 

L'homosexualité n'est pas représentée pour elle-même mais dans le social qu'elle suppose et qu'elle dénonce parfois.

 

Réactions aux agressions de l'actualité, des guerres et de la répression, des tournées papales qui ne sont en fait que show business à l'échelle religieuse. Pape ridiculisé ; foules qui « marchent » à cette orchestration grotesque.

 

Face à cela un sentiment de désespoir au sens fort du terme et de révolte devant une société où le bonheur est peut-être le plus grand mythe qui soit.



Mais cette révolte au dernier degré et ce désespoir ne sont pas criés avec des mots mais avec des images, et certaines sont réellement à la mesure du désespoir et de la révolte ressentis. Elles sont insoutenables. Et c'est là où IXE est un film réussi. Il n'utilise que les images et la musique (et les bruitages) pour faire ressentir ce désespoir. Ici l'absurdité de la vie n'est pas dite, elle est montrée. Les images se choquent, les musiques aussi, et elles ont choqué la commission de contrôle.

C'est en cela que IXE est un film fort : il utilise ce qui est la principale caractéristique du cinéma : les images et leur montage.


Du même réalisateur : Race d'Ep - Maman que man

 

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Chaque fête du sang, Jean-Louis Bastian

Publié le par Jean-Yves

On chercherait en vain, dans ce roman, la trace d'une intrigue, la moindre concession au roman traditionnel. Ce livre tient d'ailleurs davantage du poème en prose que du roman proprement dit :


célébration de l'amour placé sous le signe d'Arthur Rimbaud dont l'auteur a choisi de partager la quête, entreprenant à son tour « ce long et raisonné dérèglement de tous les sens » qui donne accès à une autre dimension de la réalité.

Tout commence avec la découverte du Maroc. En voyage avec sa femme, « une amie érotique » rompue à toutes les fantaisies sexuelles, le narrateur découvre une terre de liberté éblouie de soleil, avec ses odeurs sensuelles, ses coloris perçants, enfin ses garçons délurés à qui toute occasion de jouir est bonne, tirant du clavier de leurs corps les harmonies les plus inouïes, les plus insolites qui se puissent imaginer. Sa femme ne le suivra pas longtemps dans cette vie de débauches ininterrompues. Très vite, elle se lasse et ne rêve que de retrouver l' « Europe aux anciens parapets ».


Entre-temps, le narrateur traverse une expérience décisive au terme de laquelle sa façon d'envisager la vie sera complètement bouleversée. Voulant sauver de la noyade un jeune garçon, il frôle lui-même la mort, repêché in extremis par des Arabes.


« Là où est le danger, là est aussi le salut » écrit Hölderlin. De fait, ce choc va jouer le rôle d'un révélateur et lui faire mesurer l'étendue de l'insignifiance de l'existence qu'il avait menée jusqu'alors :

« Et ce remords, cet unique remords : avoir courbé ma vie à l'aune des autres, avoir tenté de faire miennes leurs règles mutilantes, avoir tyrannisé ce corps dispensateur de joie, l'avoir conduit à cette agonie atroce, à ce fait divers cinglant dont je portais la vomissure. »

On songe bien évidemment au personnage de Michel, dans "L'immoraliste" de Gide, qui réchappe lui-aussi de justesse à la mort, et voit s'opérer en lui une métamorphose radicale, une transmutation des valeurs qui fait de lui un être rénové, intégralement vivant. Mais s'ajoute à ce roman, une dimension originale : l'amour fou.


Cette passion flamboyante, elle a pour objet un jeune berbère de dix-sept ans, Djami, homonyme du dernier serviteur qu'eut Rimbaud au Harar. D'une beauté stupéfiante, Djami entraînera le narrateur dans une ronde incessante de voluptés vécues dans une absence totale de retenue, avec cette confiance et cette générosité que seule confère l'innocence enfantine.


Cette passion a pour toile de fond les sables brûlants du désert, ou bien encore les abattoirs dans lesquels se célèbrent les sacrifices, les cultes sanglants des traditions dionysiaques.

Chaque fête du sang est un roman érotique - genre on ne peut plus difficile -, d'une très belle écriture, dans lequel Jean-Louis Bastian parvient magnifiquement à concilier une extrême audace avec une très grande pudeur.

■ Editions Denoël, 1986, ISBN : 2207232743


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