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Sur le bavardage

Publié le par Jean-Yves Alt

«Le bavard [...] au cas où le propos tomberait sur quelque chose où il pourrait s'instruire ou s'enquérir de ce qu'il ignore, le repousse et le rejette, incapable de lui donner la plus humble contribution par son silence : il préfère tourner en rond et ramener les propos vers ses rhapsodies éventées et rebattues.»

Le platonicien Plutarque, qui avait dû côtoyer trop de consultants et autre vase communicant, savait que le malheur n'est pas de ne pouvoir s'exprimer, mais d'être incapable d'écouter. Après quelques observations pratiques (tout le monde s'enfuit à l'approche d'un bavard), il propose un remède : discuter avec soi-même et par écrit, car «en se battant fictivement et en criant avec son stylet», celui qui a la logorrhée purulente «se dispose à devenir chaque jour plus tolérable à son entourage». On peut aussi «fréquenter des hommes meilleurs et plus vénérables : le respect de leur jugement donnera l'habitude du silence».

Libération, Eric Loret, vendredi 26 mai 2006

Sur le bavardage, Plutarque, Editions Rivages/Poches, mai 2006, ISBN : 2743615354

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L'homme n'a pas d'avenir par Marcela Iacub

Publié le par Jean-Yves Alt

« La femme est l'avenir de l'homme » :

voilà une phrase qui, quand je l'entends, provoque en moi une colère très proche de celle que m'inspirent les expressions les plus misogynes.

J'ignore si c'est que mon cerveau est mal fait, que j'ai des problèmes cognitifs, ou si c'est que je ne suis justement qu'une pauvre femme, mais cette phrase qui m'érige en « reine » générique d'un monde prochain produit en moi un sentiment extrême d'humiliation.

Il faut dire que c'est une phrase d'hommes, et d'hommes dans le genre qu'on appelle « mûrs » de surcroît : on l'imagine prononcée avec un sourire un peu paternel, et un peu séducteur aussi, qui vous fait comprendre qu'ils sont de ces hommes qui aiment les femmes, assez sûrs de leur pouvoir pour prétendre le déléguer à qui leur convient, pleins de condescendance et de fatuité.

Des hommes qui regardent les femmes comme des bêtes complètement différentes d'eux, tellement différentes qu'ils s'imaginent qu'ils ont trouvé enfin de quoi faire un Homme Nouveau sans faire de mal à personne.

Et en les entendant, je me souviens qu'il m'arrive, à moi qui aime tellement les animaux, qui aime cette forme si peu personnelle qu'ils ont d'être au monde, qui aime tant la manière dont ils sont capables d'aimer, qu'il m'arrive donc, lorsque la mélancolie me surprend, de penser que peut-être le salut devrait passer par une sorte de devenir animal.

Que ce serait bien que mes bêtes chéries fassent la loi, qu'il serait heureux que leur simplicité, leur façon si propre à elles d'exister, deviennent l'idéal de l'humanité ! Vous penserez que je suis hypocrite, que je n'aime guère les animaux car pourquoi sinon me mettrais-je en colère d'être comparée à eux ? Mais non, je vous jure que j'adore les animaux, plus que je ne suis capable d'aimer beaucoup d'êtres humains. Je les adore et je suis prête à faire bien des efforts pour eux, à commencer, par exemple, par devenir végétarienne, moi qui aime tellement manger toutes sortes de viandes.

Et pourtant, lorsque j'imagine qu'il y a des hommes qui parlent de ma subjectivité, de la différence radicale qui me sépare d'eux, au point de penser que l'avenir est à des créatures aussi étranges que moi, j'ai envie de leur dire : êtes-vous sûrs de vouloir tant de bien aux femmes ? Êtes-vous certains de penser que vous leur confieriez la gestion des choses importantes et délicates ? Ne craignez-vous pas de mettre l'humanité entre leurs mains?

Il m'arrive parfois de me demander : est-ce un hasard si les hommes qui s'expriment ainsi sont un peu âgés ? Ne serait-ce pas que cela les rassure, au fond, de penser qu'après tout, ils ne seront pas là lorsque le désastre arrivera ?

Mais il est possible que je ne comprenne rien, en effet. Que je ne puisse pas comprendre exactement tout le bien que ces gens me veulent. Il se peut que l'idée que j'ai toujours eu qu'être homme ou femme, cela n'était pas trop important, que les femmes devaient chercher à être aussi autonomes, aussi affirmatives, aussi exigeantes, aussi dévouées aux choses publiques, que les hommes, n'était qu'une idée de pauvre bonne femme. Et c'est bien possible que j'aie la tête pourrie à force de propagande machiste.

Il faut donc que je prenne cette idée au sérieux et que je pense : « Il n'y a que ces hommes-là. qui cherchent ton bien. » Je me le dis et je me le répète, mais hélas ! cela ne marche pas. Et je n'ai qu'une envie, une seule et puissante envie - répondre : « Mais non, monsieur, l'homme n'a pas d'avenir. »

Marcela Iacub

Le Magazine Littéraire, juin 2006, page 24/25

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Il faudrait toujours penser à dire « Adieu », avant qu'il ne soit trop tard

Publié le par Jean-Yves Alt

Quand meurt de façon inattendue une personne aimée, on ne la perd pas tout en bloc ; on la perd par petits morceaux et ça peut durer très longtemps.

Ses lettres qui n’arrivent plus, son parfum qui s’efface sur les oreillers et sur les vêtements.

Progressivement, on additionne les pièces manquantes. Puis vient le jour où l’un de ces plus petits manques fait déborder la coupe du souvenir ; on comprend qu’on la perdue pour toujours.

Puis vient un autre jour et une nouvelle petite pièce manquante.

John Irving

in Une prière pour Owen, Editions du Seuil, Collection Points, 1995, ISBN : 2020257793

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Vivre en « singeant » les autres ou en se cachant

Publié le par Jean-Yves Alt

« Il en faut ridiculement peu pour devenir visible. Juha est prêt à aller beaucoup plus loin que ça.

Il ne va jamais cesser de marcher, parce que de tous, c'est lui qui arrivera le plus loin. […]

Instinctivement, il devine aussi cette condition sine qua non : pour que certains l'aiment, d'autres doivent le haïr. Pour quelque raison obscure, l'un ne semble pas aller sans l'autre.

C'est étrange. Toute sa vie, il a machinalement fait ce que d'autres faisaient.

Regardé autour de lui et imité.

Des mots, des gestes, des intonations, des opinions - tel un caméléon il s'est adapté à l'entourage.

Il a fait le singe et il a singé.

Essayé de devenir l'un des babouins immondes du troupeau qui se branlent sur le rocher des singes.

Ce faisant, il s'est anéanti lui-même.

Maintenant il découvre cette chose simple - celui qui s'anéantit, celui qui se laisse anéantir, finit effectivement anéanti. Il n'existe pas.

Juha avait cessé d'exister, ce qui avait certes empêché les autres de le frapper, c'est vrai qu'on ne peut pas frapper l'air, on ne peut pas fouetter le vent ! Il avait fini par quitter les toilettes où il avait pris l'habitude de s'enfermer pendant les récréations et il était devenu invisible.

Il est resté invisible depuis. »

Jonas Gardell

■ In "Un ovni entre en scène", Editions Gaïa, Collection Taille unique, octobre 2005, ISBN : 2847200622, page 266

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La catastrophe ultraviolette, Marie-Florence Ehret

Publié le par Jean-Yves

Dire la drogue, dire en même temps le déracinement des Algériens grandis en France, et le dire sans complaisance, sans évangélisme, sans antiracisme candide, ne s'accomptit pas facilement.




La catastrophe ultraviolette, c'est d'abord le roman de Zohra et de son fils Adonis. Une vie de femme algérienne, consciente mais soumise aux rites d'une tradition. Roman d'une femme aimée dans une civilisation où cet amour ne se dit pas. Récit d'un adolescent et de son compagnon, Hermès (le voleur d'illusions), histoire fatale de la drogue qui devient maîtresse du jeu.


Légende sans issue d'un amour unique et multiple : Rose et Adonis... et Hermès. Rose et le désespoir blanc. Les couleurs du rêve plus lumineux que la vie, que se disputent la Mort et la Vie, personnages narrateurs aux prises avec une société qui clame le bonheur et n'en donne pas les clés.


Celle qui parle est sans doute vie et mort, mais aussi une femme, une femme qui est Rose et Zohra, une femme qui ferme les rideaux sur le gris du quotidien pour étendre les couleurs de l'arc-en-ciel.


De l'incandescence blanche de la drogue au noir de la nuit privée de la caresse de l'autre, il y a le rouge de la passion, le bleu des souvenirs quand ils chantent le ciel, le violet du temps qui promet mais ne donne pas.


Il y a une femme qui écrit la seule chose que l'on peut écrire : la rencontre sublime et impossible d'un amour qui n'aurait plus de couleurs parce qu'il prendrait celles du temps qui fuit.


Mêlant des textes « lus » - remarquables mélopées imitées des poètes musulmans - des dialogues précis qui dénudent la réalité sociale et la musique d'une quête inassouvie de la joie, le roman de Marie-Florence Ehret sort des carcans et s'épanouit dans la liberté de l'écriture.

■ Editions La Différence, 1989, ISBN : 2729104178


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