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Les paroles qu'on refuse d'écouter et celles qu'on renonce à prononcer

Publié le par Jean-Yves

sont plus silencieuses que le silence. Elles renforcent la solitude, creusent le vide et tombent dans un gouffre sans fond, où elles n'éveillent aucun écho.


Marcel Jouhandeau


■ in Nouveau Testament, Journaliers XII, Editions Gallimard, 1968, page 112


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Esclaves de New York, un film de James Ivory (1989)

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce film fait pénétrer dans le milieu branché de Manhattan, un monde où le snobisme l'emporte sur l'art, la frime et l'extravagance sur la culture, la vulgarité sur la distinction, l'arrivisme forcené sur les sentiments.

La gentille Eleanor (Bernadette Peters) vit avec Stash (Adam Coleman Howard), un jeune peintre à la mode qui prend ses croûtes très au sérieux - alors qu'elles se vendent seulement très cher - et qu'il expose dans les galeries les plus avant-gardistes de la ville.

Eleanor aime Stash, mais ce dernier aime seulement le pouvoir que lui procure la griserie du succès, tout en se comportant en macho primaire avec sa compagne. Celle-ci, dans ce milieu où l'insolence est une arme bien meilleure que le talent, trimballe un gros complexe d'infériorité. Elle se trouve nulle et ne comprend pas que d'autres garçons lui tournent autour en admirant les petits chapeaux excentriques qu'elle s'amuse à confectionner et qui, à la fin du film, par une sorte de dérision dans le dérisoire et par une manière de justice, feront fureur.

Avec Stash toujours de mauvaise humeur et Eleanor toujours accommodante et affable, on rencontre Marley, autre jeune peintre qui n'a pas la chance de Stash et galère dur ; Sherman, encore un peintre, mais totalement effrayé par les codes de ce milieu et qui délègue sa petite amie pour lui trouver des lieux d'exposition ; et toute une faune qui hante les night-clubs, les vernissages et les défilés de mode.

On peut s'étonner que le projet d'adaptation du livre de Tama Janowitz (1) ait échoué dans les mains de James Ivory, quand on sait qu'à l'origine, c'est Andy Warhol qui s'en était emparé. Quoi de commun en effet entre l'ex-pape de la Factory et les climats feutrés, enrobés de bonnes manières, chers au cinéaste de Maurice ou de Chambre avec vue ! Certes, on peut considérer ici la perception de James Ivory comme résolument ironique, sarcastique : j'ai pourtant du mal à y voir une volonté de brosser un tableau critique sans complaisance d'un microcosme qui refléterait la sauvagerie universelle. Surtout que cette éventuelle intention métaphorique reste noyée dans l'anecdotique.

Dernier point : ce film est censé se passer dans le début des années 90 : je suis étonné de voir comment le réalisateur a traité la présence de l'homosexualité (une folle travestie perdue dans la foule d'une party) et surtout a ignoré complètement l'existence du sida dans ce milieu artistique pourtant déjà durement touché.


(1) Esclaves de New York, Editions Gallimard/Du Monde Entier, 1989, ISBN : 2070715051

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Les enfants terribles, Jean Cocteau (1929)

Publié le par Jean-Yves Alt

Comme Gide avec ses Nourritures terrestres, Jean Cocteau a laissé à la postérité ce livre que j'ai lu adolescent et que je ne peux relire – en tant qu'adulte – sans nostalgie.

Et pourtant, ce roman peut-il encore se repasser de génération en génération ? Les enfants terribles, écrit d'une seule traite lors d'une cure de désintoxication, peut-il continuer à parler à la jeunesse en révolte ? Peut-elle se reconnaître encore dans Paul, Gérard, Elizabeth ?

Quand j'évoque Cocteau, il me revient des émotions d'enfance, notamment celles où un dimanche soir à la télévision, alors que le lendemain il y avait école, je découvrais la Belle et la Bête…

Qu'est-ce qui me fascine tant dans Les enfants terribles ?

Un désir morbide sans aucun doute car derrière cette histoire en apparence banale, se cache une tragédie : la fin inévitable de l'adolescence, de ses mythes, de sa grâce, de ses illusions. Elizabeth et Paul meurent d'avoir transgressé cette loi en voulant éterniser un moment de passage. En effet, dès l'instant où la boule de neige de Dargelos atteint Paul en pleine poitrine, le temps s'arrête, «la chambre» commence à vivre. Elle devient leur île déserte, le petit bout de terre isolée du reste du monde où ils se construisent des cabanes avec leurs oreillers et mènent la nuit une existence de Robinson. Leurs corps grandissent, les jambes de Paul dépassent sous ses draps, ils jouent à avoir des désirs de grandes personnes ; mais en fait, rien ne bouge. S'ils déménagent, c'est pour reconstituer aussitôt la chambre. Derrière leurs disputes incessantes, leur agitation continuelle, il y a un désir morbide d'immobilité...

C'est Dargelos, le dieu caché de cette tragédie, qui en précipite le dénouement en envoyant à Paul une boule noire, empoisonnée, qui achève l'œuvre de la première boule de neige. Elizabeth, prêtresse de la chambre n'est que l'instrument du destin. En se donnant la mort en même temps que son frère, elle fait entrer leur adolescence dans l'éternité.

Le drame de Paul, Gérard et Elizabeth, a été le mien : il m'a fallu tuer en moi l'adolescent qui se refusait aux compromis avec le monde des adultes à la différence que je ne l'ai pas fait en avalant du poison ou en me tirant une balle dans la tête.

Pour moi, cette histoire terrible de ces enfants reste exemplaire, dans la mesure où eux vont jusqu'au bout. Elle déroule implacablement sa mécanique tragique…

■ Les enfants terribles, Jean Cocteau, Editions Le Livre de Poche, 1994, ISBN : 2253010251


Du même auteur : Le Livre Blanc - Journal (1942-1945)

Lire encore : Hommage à Jean Cocteau : « être jusqu'au bout »

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Mon regard sur le « saint Sébastien pleuré par sainte Irène » peint par Georges de La Tour

Publié le par Jean-Yves


Un corps de jeune homme étendu
(appel évident à la Déposition de Croix) invisiblement touché par la mort est veillé par des femmes. La flèche à traversé l'abdomen sous l'arc délicat des côtes. Une seule goutte de sang a roulé sous cette peau parfaite.


Les femmes sont là : l'une (la servante ?) cache ses yeux ; l'autre (la mère ?) ouvre les mains ; une autre encore, sombre allégorie de la mort, croise pour la prière ses doigts ; une quatrième enfin aux cheveux tirés soutient, de ses longs doigts, les bras du jeune homme, comme pour en éprouver le relâchement ou pour saisir aux poignets tendus le dernier battement de la vie.



Parallèlement à la colonne de l'outrage, où des liens défaits pendent, une torche éclaire la scène, faisant monter dans la nuit sa flamme transparente, tordue comme un ruban lourd.



Saint Sébastien pleuré par sainte Irène, Georges de La Tour, vers 1649

Musée du Louvre, huile sur toile, 131cm x 167cm


Le saisissement que j'éprouve devant ce tableau ne provient pas seulement de sa construction, ni du hiératisme des figures, ni de l'étrange silence qui semble en émaner, mais de la matière dont les corps sont faits. Ceux-ci sont pétris d'une substance lumineuse, lisse, uniforme.


Corps pleins, corps sans organes, corps dont la surface n'est pas une peau, mais la tranche taillée par le ciseau du sculpteur dans un bois à la veine serrée, puis longuement poli, patiné, comme le sont les meubles.


La lumière vient s'y réfléchir de telle sorte qu'elle semble en émaner autant qu'elle les éclaire. Elle a pour effet d'unifier la surface des corps, de la rendre lisse, homogène, compacte.


Cette géométrisation des corps qui s'étagent comme des voix, le rayonnement qu'ils diffusent se prêtent pour moi à une méditation en acte dont le thème en est la chair au sens où justement l'entendent les prédicateurs. Chair coupable et meurtrie, chair menacée, chair rédimée.



Un autre tableau de Georges de La Tour sur le même thème


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Furyo, Laurens Van der Post

Publié le par Jean-Yves

Imaginez un Sud-Africain blond, au regard pénétrant, fascinant de beauté et d'élégance. Son nom : Jack Celliers, officier de l'armée britannique, porté volontaire pour une mission délicate en Indonésie.



La mort ne lui fait pas peur : la guerre lui permet de se racheter de la lâcheté dont il a fait preuve en trahissant son jeune frère. Cet officier fixe, droit dans les yeux, Yonoï, capitaine japonais qui dirige le camp où il est retenu prisonnier.


Une fascination indéniable attire l'un vers l'autre les deux hommes. Cette fascination n'est pas d'ordre sexuel. Souligner cet aspect de leur relation équivaudrait à en dénaturer complètement le propos.


Les deux officiers ont en commun cette conscience aiguë d'être prisonniers de leur propre échelle de valeurs, de leur propre code moral. Ils se reconnaissent tous les deux comme parfaitement intègres face aux valeurs de leur civilisation.


Le sort en a fait deux jumeaux, en quelque sorte, car le rôle social qu'ils ont à jouer est identique : servir le plus dignement possible.


L'estime qui les unit est d'ordre chevaleresque.


■ Editions Stock, 1984, ISBN : 2234017211



Furyo, le film de Nagisa Oshima (1983)


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