Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Ruth Rendell et les sujets tabous

Publié le par Jean-Yves Alt

Ruth Barbara Rendell s'est imposée en France, comme l'une des meilleures auteures britanniques de polars psychologiques. Son talent tient pour une bonne part à la précision de ses intrigues.

Dans Ces choses-là ne se font pas (1), un recueil de dix nouvelles aux ressorts criminels parfaitement huilés, Rendell n'hésite pas à y aborder des sujets tabous, avec intelligence, originalité et délicatesse : dans la nouvelle Le voile noir, par exemple, un adulte se souvient d'un jour où, petit garçon, il monta dans la voiture d'un inconnu...

Histoire d'enfants beaucoup plus dramatique, à la morale et au dénouement non conventionnels, le roman La gueule du loup (2) met en scène un groupe d'adolescents qui jouent aux agents secrets.

Charles a quatorze ans, des yeux bleus innocents et des cheveux bouclés : pour remplir une mission, il joue sciemment avec le feu en attisant les désirs de Peter Moran, un pédophile. La victime n'est pas celle qu'on pourrait attendre, et le pire monstre pas celui qu'on croit...

(1) Ces choses-là ne se font pas, Ruth Rendell, Editions Livre de Poche, 1998, ISBN : 2253053686

(2) La gueule du loup, Ruth Rendell, Editions Calmann-Lévy, 1994, ISBN : 2702117589


Du même auteur : Un amour importun - Une amie qui vous veut du bien [Nouvelles]

Voir les commentaires

Etre de la pédale par Claude Duneton

Publié le par Jean-Yves

Être de la pédale constitue une façon de parler sibylline qui ne peut avoir pris naissance, d'une manière ou d'une autre, qu'en relation avec le monde de la bicyclette, en pleine extension après la Première Guerre mondiale. Il est certain aussi que l'assonance des deux premières syllabes avec l'injure pédé ! - pédéraste - a assuré le succès de l'expression, que l'on relève pour la première fois par écrit en 1935.


Malgré la grande méfiance qu'il faut avoir à l'égard des explications anecdotiques des expressions populaires, je donnerai ici la proposition d'un lecteur, sous réserve, parce qu'elle me paraît possible, voire vraisemblable, et que les dates correspondent parfaitement. M. Rodolphe Rebour, de Neufchâtel-en-Bray, fut longtemps dessinateur publicitaire et mêlé au monde du cyclisme ; il est le frère de Daniel Rebour, journaliste technique mondialement connu dans le monde cycliste, duquel il tient ses informations de première main. Il m'écrit :

« C'est André Leduc, vainqueur des Tours de France 1930 et 1932, qui a révélé à mon frère cette origine peu connue (celle de "pédale", pour pédéraste). Vers 1924, ce champion encore amateur appartenait au Vélo club Levallois dirigé par le grand meneur d'hommes Paul Ruinart ; il serait trop long d'énumérer les médailles olympiques, les titres de champion du monde et de France, bref tous les succès d'hommes comme Blanchonnet, Archambaud, Leduc, Speicher, Wambst, Souchard, Lapébie, etc. Très en marge de l'équipe première existait un groupe de garçons, coureurs de très modeste niveau et d'un genre très "spécial". Je vous redis que le V. C. Levallois était dirigé par Paul Ruinart, entraîneur de grand talent... mais sensible au charme de ces "mignons". Les vrais coureurs, virils comme il se doit, et champions aux pédales bien huilées, méprisaient ces jeunes gens et les qualifiaient de "Pédales qui craquent". Seul est resté le mot "Pédales" ! »

Claude Duneton


■ in La puce à l'oreille [Les expressions populaires et leurs origines], Editions Balland, 1985, ISBN : 2715805543, pages 107-108


Voir les commentaires

Le rose et le vert, Stendhal

Publié le par Jean-Yves Alt

De Stendhal, tout le monde connaît Le rouge et le noir, au moins de réputation. Moins connu en revanche est Le rose et le vert.

Ce court roman inachevé rédigé en un mois, peu avant qu'il ne s'attelle à la rédaction de La chartreuse de Parme, et de publication posthume, conte l'histoire d'une jeune bourgeoise allemande, Mina de Wanghel, protestante, que la mort inopinée de son père met à la tête d'une immense fortune.

Eprise de liberté, amoureuse de l'amour et le cœur encombré de chimères romanesques, cette oie délicieuse a l'ambition d'être aimée pour elle-même et non pour sa richesse. Mina et sa mère font courir le bruit de leur ruine. Incognito, elles gagnent Paris et s'offrent un peu de bon temps.

Curieux petit roman à l'écriture élégante et glacée, Le rose et le vert est tout entier bâti sur le rien : le néant des actions, le néant des sentiments. Cette permanence des états virtuels baigne dans un climat de désengagement et de frivolité profonde. .

Seul personnage haut en couleur qui se détache dans cette odyssée de l'impuissance, un abbé, cauteleux génie de l'intrigue tacticienne qui soulage les brebis égarées de leurs péchés et de leurs écus. Mais l'abbé échoue piteusement dans sa tentative de marier Mina et de la convertir au catholicisme.

■ Le rose et le vert, Stendhal, Editions Gallimard/Folio-Classique, 1982, ISBN : 2070373819

Voir les commentaires

Au paradis avec Pierre & Gilles

Publié le par Jean-Yves

Dans le macrocosme des artistes actuels, Pierre & Gilles sont sûrement ceux qui se rapprochent le plus du ciel, donc du paradis.


Un livre, « Pierre & Gilles : Double Je [1976-2007] » de Paul Ardenne et Jeff Koons (1) vient, à nouveau, les sacraliser au firmament des étoiles de l'histoire de l'Art. Comme dans les tableaux du Douanier Rousseau, ils dépassent la naïveté pour toucher au sublime et à l'artificiel.


On dit Pierre & Gilles comme on dit Bernard Buffet. Contrairement à ce qu'en dit la presse, ils ne sont pas kitsch. A la rigueur « camp », mais surtout décalés par rapport à notre monde.


Les enfants, qui les adorent, ne s'y trompent pas. Ils abordent avec bonheur le monde du merveilleux.



Les Cosmonautes - 1991


Toujours imités, jamais égalés, Pierre & Gilles, comme le fit jadis Méliès, tels des aviateurs dans leur astronef en plexiglas, nous conduisent dans les stratosphères oubliées de l'imaginaire.


Avec eux, nous irons tous au paradis.



(1) Editions Taschen, juin 2007, ISBN : 9783822846506


Voir les commentaires

Les aveux interdits : le faiseur de rêves, Michel del Castillo

Publié le par Jean-Yves

Angoissé était le jeune Miguel del Castillo à l'Asile Dumos. Là-bas il rêva, d'où ce titre le faiseur de rêves. Il connut les pires brimades ; mâle parmi les mâles, il subit la concurrence des autres garçons. Révolté, il se situa à côté de cette prison : il y vécut l'atroce quotidienneté des jeux forcés, des disputes entre garçons…


« Je fus interné à l'Asile Dumos (Maison de Réforme « Antoine Dumos ») au début de l'année 1946. Je comptais un peu moins de treize ans. Un inspecteur de police, vague parent de ma grand-mère, m'y fit enfermer. Il avait de sérieuses raisons de se plaindre de moi. S'étant offert, après mon retour d'Allemagne, à me recueillir et à m'élever, j'avais réclamé qu'on me renvoyât en France, auprès de mon père. Je ne désirais retourner en France que pour fuir cet homme qui se montrait fort généreux à mon égard. Il m'avait vêtu, nourri, placé chez les Frères des Écoles chrétiennes et, chaque dimanche, m'emmenait à la Monumental.

Je me lassai pourtant des corridas dominicales et des Frères des Écoles chrétiennes ; j'en avais même assez de l'univers fantastique du Parque Guëll, fait de forêts de colonnes torses et de grottes recouvertes de mosaïques, cathédrales baroques et pagodes chinoises où s'exerçait ma jeune et fertile imagination. » (p.9)

C'est ainsi que le jeune Miguel, le faiseur de rêves arriva, à 13 ans, à l'Asile Dumos, centre de redressement qui accueillait aussi bien les mineurs ayant commis des infractions que les orphelins (un peu son cas, puisque ses parents l'avaient abandonné).


Il y vécut différemment des autres, non parce qu'il pactisa avec les Frères mais sans doute parce qu'il se plaça dans une autre situation, en retrait d'un monde d'ignominie, en marge d'une norme.


Miguel devint le protégé de Frère Manuel. Il fut alors l'un des plus heureux certainement parmi les internés de l'Asile. Bonheur tout relatif, sans doute, mais en ces matières il n'y avait que le relatif qui comptait : il mangeait à sa faim et pouvait se promener librement dans le parc ; il était sous-kapo et jouissait par conséquent d'une autorité sans frein sur ses camarades. Il échappait à son cauchemar, les jeux obligatoires. En classe, monsieur Léon lui prêtait des romans et satisfaisait sa soif de lecture... Qu'aurais-il pu souhaiter d'autre ?


Sa situation allait changer avec la maladie (tuberculose) de Frère Manuel :

« Quoi ! mon bonheur serait compromis ? Je refusai cette éventualité. Petit à petit, je parvins à me convaincre que mon protecteur guérirait, qu'il exagérait certainement son état. Puis, devant l'évidence, mon inconscient s'inventa d'autres ruses. » (p.106)

Miguel possédait une certaine force intérieure, le violent désir d'être heureux coûte que coûte et un amour acharné pour la vie. Il savait se passionner pour le spectacle du monde et réagir avec excès à toute excitation venue du dehors, à jouir intensément de chaque instant. Il ne connaissait pas la résignation.


Miguel va connaître une certaine forme de passion tant avec Frère Manuel qu'avec son ami Pablo qui travaillait avec lui au secrétariat de Frère Basile.

« La sexualité constituait pour la plupart d'entre nous une obsession. Sans doute attribuais-je à tous, ce qui était vrai pour quelques-uns. […] Que les affaires touchant la sexualité éveillassent l'intérêt général, qu'elles aient alimenté nos conversations – rien de plus vrai. Encore convient-il de faire la différence entre ceux qui souffraient d'un manque et ceux qui connaissaient les inquiétudes de la puberté. Les premiers savaient ce qu'était une femme, ils en avaient déjà tenu dans leur bras. Ces souvenirs évoquaient pour eux un bonheur perdu, tout comme pour d'autres le fait de pouvoir se promener librement. S'ils s'adonnaient à des pratiques homosexuelles c'était comme à un pis-aller. Ils n'engageaient ni leur cœur ni leur esprit dans ces aventures. Il est peu probable qu'ils aient contracté de mauvaises moeurs. On ne devient pas homosexuel par habitude. […]

La plupart de mes camarades n'introduisaient aucune malice dans leurs conversations. Ils appelaient les choses par leur nom, crûment ; ils évoquaient des scènes qui me révoltaient d'aise. Pour eux, ces choses-là étaient leur pain quotidien. L'idée d'en faire un roman ne les eût pas effleurés. C'est mon imagination qui pervertissait leurs propos, leur conférait une signification quasi mystique.

Ces pratiques homosexuelles, Frère Basile les punissait avec une extrême sévérité. Il ne fermait les yeux que sur l'onanisme. Aussi gardé-je peu de souvenirs troubles de cette époque. J'ajoute que j'avais treize ans et que bien des détails ont pu m'échapper. La grande crise ne viendra que plus tard, comme j'approchais de ma quinzième année. » (pp.49-50)

Pablo s'éprit de Miguel. Les deux garçons vécurent ainsi une de ces amitiés dites particulières :

« Qu'on m'entende bien : nos rapports restèrent purs. Oh ! non par grandeur d'âme, mais par excès d'imagination. Je mettais tant d'ardeur à aimer, je me faisais une si haute idée de l'être par moi élu, que la pensée ne me venait pas de souiller cet amour par des gestes impurs. Ou plutôt : cette idée m'effleurait mais elle était aussitôt refoulée. L'orgueil avait une part importante dans ce labeur psychique. Ignorant tout, à l'époque, des gestes de l'amour, je craignais de me rendre ridicule. Venait s'y ajouter une pudeur maladive. » (pp.57-58)

Miguel connut aussi la passion, violente, incontrôlable pour Florent, un jeune détenu toujours en cavale :

« En aimant Florent, je commençais d'apprendre ce que l'amour ne cesserait de m'enseigner, c'est de me dépouiller de mon individualité pour m'abîmer dans l'autre qui est l'image de notre mort. » (p.210)

Cet amour répondait aussi à un autre besoin : la quête abandonnée de son père car Miguel cherchait l'être à qui donner sa passion. Le 24 décembre 1949 cet amour va naître. Un cadeau de Miguel suivi de la réponse de Florent :

« Bonne fête de Noël. Je t'attendrai demain, après le déjeuner, cinquième colonne, sous les portiques. Je t'aime. – Florent. » (p.248)

Après plus de quatre ans passés à l'Asile Dumos – à subir mauvais traitements et famine –, Miguel, s'évade du centre. A la gare, il rencontre Raphaël, un homme de près de cinquante ans, qui le prend sous son aile :

« Durant les quatre années passées à l'Asile Dumos j'avais fait l'apprentissage de l'amour. Au moment de mon évasion, mon ignorance touchant les affaires sexuelles demeurait pourtant grande. Je n'ai pas oublié ma première nuit passée avec Raphaël. J'hésite encore à faire ces aveux qui me coûtent...

Je me revois couché dans la paille, guettant la respiration haletante de Raphaël. J'attendais et redoutais l'instant où il tendrait ses mains vers moi. Que devrais-je faire ? Pour rien au monde, je n'aurais voulu le décevoir. […] Oui, plus je pense à cette nuit et plus je me rappelle la crainte de mal faire qui m'habitait. Comme mon inexpérience et ma gaucherie me pesaient !

Ces pensées me hantaient cependant que j'attendais, le coeur battant, que Raphaël tendit la main vers moi. Il se contenta tout simplement de m'attirer vers lui et de me presser contre sa poitrine. Je crus étouffer. Je secouais violemment la tête tandis que ses lèvres cherchaient les miennes. Mon premier baiser me rendit malade d'écœurement, littéralement. Je n'avais pas imaginé que l'amour pût débuter par ce contact gluant, visqueux. » (pp.315-316)

Les manières et le langage de Miguel, sa tournure d'esprit et même sa morphologie trahissaient ses origines bourgeoises : c'est pourquoi il suscitait régulièrement l'étonnement de ses camarades du Centre de redressement, de certains Frères et aussi de Raphaël : chacun éprouvait une jouissance obscure à le persécuter.

« En s'acharnant sur moi c'est de la société tout entière qu'il essayait de se venger. Je sentais bien pourtant que l'être auquel étaient adressées ses injures ne représentait qu'une part de moi-même. On aurait tort d'imaginer Raphaël sous les traits d'une brute ennemie de toute supériorité. Je ne suis pas même certain que ce qu'il haïssait le plus en moi ne fût pas également ce dont il était le plus épris. » (pp.319-320)

A la fin de ce récit autobiographique, Miguel entrevit que de tous les êtres qu'il avait approchés, aimés, il ne possédait aucune connaissance précise :

« J'avais rêvé le Majorquin, le Basque, Florent et tous les autres. Ce n'est pas assez de dire qu'ils ne m'avaient pas fait découvrir l'amour. Leurs visages n'avaient été que des prétextes auxquels j'avais accroché mes rêves d'enfant. Ils furent des signes grâce auxquels j'avais tâché de déchiffrer l'univers. Je n'avais rien vu du monde, rien compris à sa réalité. Je n'avais fait que la modeler d'après cette expérience décisive qui autorise l'action : le Rêve.

C'est en jouant que l'enfant façonne le docteur ou le général qu'il sera plus tard ; en inventant et en assumant des rôles qu'il édifie sa personnalité ; en rêvant qu'il brosse le portrait de celui ou celle que, plus tard, devenu adulte, il saura reconnaître et aimer. Le monde m'apparaissait comme un fantastique théâtre d'ombres et d'illusions. » (p.373)

■ Editions Julliard, 1965, 379 pages



Ci-dessus : Michel del Castillo vers 1958 photographié par René Saint-Paul


Du même auteur : La nuit du décret - Le démon de l'oubli - Mort d'un poète - Une femme en soi - Dictionnaire amoureux de l’Espagne


Voir les commentaires

1 2 3 4 > >>