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Mon regard sur le saint Sébastien du musée de Cologne

Publié le par Jean-Yves Alt

Le corps de ce Sébastien semble comme hésiter à se montrer habillé ou nu.

Sa nudité est d’ailleurs toute relative : le nombre important de flèches la recouvrant semblant agir comme un vêtement à l’image des écrits de Jacques de Voragine : « entouré, il le fut de flèches comme un hérisson ». (1)

L’occultation de la nudité corporelle dans ce tableau, par le vêtement ou par la carapace de flèches n’est pas ce que je retiens, même si elle en est une dimension non négligeable pour une approche dévote.

Tout se passe dans les regards…

Les visages des bourreaux prennent, ici, une charge figurative connotant clairement la bassesse de tout un chacun, la mienne en l’occurrence. Ainsi, moi qui les regarde, par mon impiété, je peux rejoindre la position des archers aux flèches impies.

Et, en même temps, paradoxalement, je vois la possibilité de me substituer, à Sébastien, attaché à l’arbre aux outrages. Parce que les regards des exécuteurs m’orientent justement vers le saint. Parce que le visage de ce dernier a une dimension glorieuse totalement absente des autres personnages qui sont terriblement humains.

Comme si en acceptant de recevoir les flèches de mes frères, je pouvais me délivrer de ma propre abjection.

La place des archers m’évoquent mes bassesses humaines. Celle de Sébastien criblé de flèches, j’accepte de l’occuper et de la subir comme une épreuve, permettant de renverser ce qui en moi incarne le mal. Mais cette projection en Sébastien est rendue possible parce que je sais aussi que dans cette histoire, les flèches sont impuissantes… à tuer... à me tuer.

Maître de la Sainte tribu (actif à Cologne 1480/1516) et atelier – Retable de Saint Sébastien (panneau central) – 1493/1494

Huile sur bois, Cologne, Wallraf-Richartz-Museum

(1) La Légende Dorée

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Fin d'année scolaire avec Jacques Brenner

Publié le par Jean-Yves Alt

L'enfance, pauvre, de Paul Régnard se déroule dans les Vosges et est placée sous le signe d'un premier amour, d'une pureté et d'une passion telles que l'on ne peut en concevoir qu'à dix ans, pour un de ses camarades de classe, Philippe Huyghens, fils de grands bourgeois.

Je savais qu'il [Philippe] quittait Saint-Romont l'après-midi même. Je le voyais « pour la dernière fois ».

— Philippe, je voulais te dire aujourd'hui...

J'avais dû prendre un ton solennel et il me regarda comme si j'allais lui faire une nouvelle scène sans motif, ce qui ne m'était plus arrivé depuis longtemps.

— Non, dis-je, c'est idiot... je voulais dire que jamais...

— Allons, si c'est idiot, garde ça pour toi.

Je voulais lui dire que je l'aimais comme je n'avais jamais aimé personne. Je voulais le lui dire aujourd'hui que j'étais content de moi, et c'était un peu pour lui faire partager mon prix d'excellence. L'idée me vint alors de lui offrir les livres que j'avais sous le bras, deux gros livres bien encombrants.

— Ces livres, ça te ferait plaisir ? demandai-je.

Il n'eut pas l'air d'avoir entendu la question.

— Voilà ton père qui te cherche, me dit-il.

[…] Était-ce d'amour qu'il s'agissait ? Un jour que je revenais à vélo de chez les Huyghens, j'avais rencontré un camarade de classe – Greslou – qui m'avait crié : « Toujours chez Huyghens ? Alors, c'est le grand amour ? » Je m'étais senti environné de gloire. La gloire, c'était l'amitié de Philippe, autrement importante qu'un prix d'excellence. En fait, grâce à Philippe, j'avais découvert cette année-là un monde nouveau. Si j'avais compris ce qui se passait en moi, ma mère aurait pu devenir pour moi une confidente idéale, puisqu'elle-même avait été transformée par la rencontre d'Albert Kreutzer (mais elle eût peut-être estimé que ce n'était pas la même chose). Sans doute verra-t-on une raison de mon amitié dans le prestige social qui revêtait indirectement Philippe. Mais il y a des raisons à tout : Philippe, de son côté, voyait en moi le premier de la classe. Je croyais aimer Philippe pour lui-même et ne me trompais pas.

Jacques Brenner


■ in La rentrée des classes, éditions Grasset, 1977, ISBN : 2246004624, pp.127-128

 

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L'homme baroque ou le mouvement comme virtuosité pure

Publié le par Jean-Yves Alt

Le baroque est né de la Renaissance. Il n'en est pas la décadence. Il propose un renouvellement des valeurs. Il décentre. Il n'ouvre pas à un monde sans Dieu mais à un univers infini dans lequel Dieu est partout et l'homme remis à sa juste place.

L'homme baroque prend conscience qu'il peut penser l'univers et, le pensant, comprend que cette pensée le dépasse, ou plutôt, que l'impensable est partie intégrante de l'homme puisqu'elle est la marque irréfutable de l'existence de Dieu.

Balcon du Palais Villadorata – vers 1730

Syracuse – Sicile

Ce balcon est un exemple de l'art baroque, du Sud de l'Italie, qui se déploie avec une verve particulière dans les éléments de décoration sculptée. Comme si la ville entière devenait un décor de théâtre, animé par des grotesques.

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Alix, Enak, une romance en construction

Publié le par Jean-Yves Alt

Pour réaliser le pire, il faut reconnaître qu'Enak est très doué : il se noie régulièrement, tombe encore avec plus d'obstination, tout particulièrement s'il s'agit de tomber aux mains d'ennemis qui en font une monnaie d'échange. Enak est facteur de rebondissement et d'intrigue comme les Dupondt, surtout dans les premiers albums.

 Les tribulations culminent par la faute d'Enak dans « Le dernier Spartiate » (album n°7) : il est esclave, nerveux au point de faire avorter une première tentative d'Alix pour le délivrer. Libéré, il se blesse au pied, tombe en courant, glisse dans les marécages, pour faire une grande chute en escaladant une falaise afin de retomber aux mains de ses poursuivants et d'y entraîner Alix.

 Enak se noie encore dans « Le tombeau étrusque » (album n°8) et perd Héraklion dans « Le dieu sauvage » (album n°9). Mais il est plus remarquable d'observer que ce pire n'est plus tellement de l'ordre des rebondissements de l'aventure que de celui des vicissitudes de la vie à deux.

 Dès « Iorix le grand » (album n°10), blessé sérieusement, fiévreux et délirant, Enak réclame non la bravoure d'Alix, mais son dévouement de tout instant pour l'apaiser et le guérir. Cela n'échappe pas à Iorix qui se moque de ce qu'Alix le dorlote. Si le pire conventionnel culmine avec l'album n°7 « Le dernier Spartiate », le pire psychologique est à son comble dans le n°11, « Le prince du Nil » : Alix y connaît la trahison. Même pas la trahison pour un autre, mais, plus sordidement, pour un mirage de gloire. Enak abandonne Alix : pour arriver plus tôt à Saqqarah en le laissant avec ses cauchemars ; pour festoyer avec Pharaon en le laissant désappointé ; timoré dans sa fuite, il est la cause de l'arrestation, puis de l'esclavage d'Alix. Pis, il doute de lui en acceptant de penser qu'il est voleur et assassin. Saïs, qui est sans aucun doute la femme qui fut la plus amoureuse d'Alix, ce qui lui donne une conscience aiguë du malheur de celui-ci, trahi dans son amour pour Enak, Saïs ne lui envoie pas dire tout son mépris pour sa félonie, sa lâcheté :

« Il a donc suffi qu'un pharaon perdu sur une île t'enivre d'honneurs de luxe pour que tu sacrifies une si longue amitié !... C'est infâme »

Le Prince du Nil, Jacques Martin, Ed. Casterman, 1974, page 32

Ebranlé, Enak ira quand même jusqu'à accepter d'être intronisé successeur de Pharaon sans rien tenter pour son ami. Aussi, lorsqu'ils se retrouvent unis, Alix est-il assez sage et amoureux pour éviter toute explication :

« La joie de te retrouver efface tout, Enak. Oublions ce qui s'est passé et jurons de ne plus en parler. »

Le Prince du Nil, Jacques Martin, Ed. Casterman, 1974, page 45

A quelque chose malheur est bon. Enak est par la suite non seulement de moins en moins maladroit, mais surtout de plus en plus responsable. Pourtant, en face du pire il y avait aussi le meilleur : pour contrebalancer chutes et noyades diverses, Enak savait parfois donner un coup de main et embarrasser en retour les ennemis, sauver son ami des griffes d'un tigre ou de l'hypnose mortelle du mage Rufus, avec beaucoup de détermination comme lorsqu'il menace les soldats de son arc dans « Le tombeau étrusque » (album n°8).

Après la crise du « Prince du Nil » (album n°11), Enak montre de plus en plus de capacité d'initiatives heureuses.

 Dans « Le spectre de Carthage » (album n°13) il soutient et cache, seul dans les mines hantées de gardes mystérieux, Alix empoisonné. Il découvre un morceau d'orichalque alors qu'injustement Alix croit encore à l'une de ses maladresses ; il trouve un abri salvateur à l'orage et à l'explosion finale. Dans « Les proies du volcan » (album n°14), il devient aussi efficace qu'Alix : plein d'idées, de commentaires sur les choses, de conversations et de bons conseils. Le sauvetage, pourtant brillant, qu'Enak fait d'Alix sur le volcan en éruption reste alors une simple péripétie du récit d'aventure en regard de la consistance que prend le personnage lui-même. Alix le donne, c'est la première fois qu'on l'entend dire, comme un habile tireur à l'arc, capable même de transmettre sa compétence à des jeunes guerriers. Et surtout il lui reconnaît une lucidité de jugement sur les hommes – une femme en l'occurrence : Malua, qu'il ne serait pas « raisonnable » de prendre à bord – qui montre un Enak enfin conscient de lui-même, de son ami et des autres.

 Alix fut enlevé par Toraya avant d'enlever Enak. Enak adolescent fut sauvé par Alix d'un serpent dans « La tiare d'Oribal » (album n°4). Enak adulte sauve Alix d'un serpent dans « Les proies du volcan » (album n°14). La symétrie fortuite n'est pas trop formelle : Enak a bien grandi en force et en sagesse. De même, dans « L'enfant grec » (album n°15), s'il tombe toujours, par deux fois, il n'en défend pas moins son ami non pas prosaïquement au plan physique, mais sur celui, plus subtil, de son honneur au point qu'Alix en est tout étonné et doit même le retenir.

L'enfant grec, Jacques Martin, Ed. Casterman, 1980, pages 13 et 14

L'enfant grec, Jacques Martin, Ed. Casterman, 1980, page 45

 Enak devient un homme et certains personnages le sentent bien : le tout jeune Herkios (« L'enfant grec », album n°15) au moment de mourir, malheureux de l'avoir offensé, veut rejoindre le prince d'Egypte qui accourt pour le soutenir. Il semble bien, de même, que le prince Lou Kien (« L'empereur de Chine », album n°17) ait aussi une préférence pour ce prince d'un pays lointain digne de lui. Mais Enak, échaudé, n'oublie plus Alix, même s'il est touché de la détresse, de la solitude et de la maladie de son ami chinois.

L'empereur de Chine, Jacques Martin, Ed. Casterman, 1983, page 28

La maturation d'Enak permet un équilibrage des liens qui confère une séduction où lui-même se trouve en position de protecteur et non plus de protégé.

C'est cette éducation sentimentale qui rend Alix et Enak si attachants parce que les héros ont une personnalité, tout compte fait, assez complexe et évolutive. Peut-être, est-ce renforcé par le fait que les relations d'Alix et d'Enak ne sont jamais formellement traitées puisque les albums illustrent des aventures... la complexité pouvant provenir de l'évolution même de l'auteur dont il a pu avoir plus ou moins conscience ponctuellement dans chaque album. Est-ce pour cela que la maturation des deux héros et leur liaison sont si cohérentes alors qu'elle s'inscrit en vingt albums (pour Jacques Martin seul) et sur de nombreuses années ?

Le projet de Jacques Martin devient compréhensible si l'on pense qu'il dévoile l'évolution naturelle d'un homme qui n'a surtout pas cherché à l'exposer spécialement : la romance d'Alix et d'Enak me paraît être ainsi la qualité majeure de cette BD.


Lire aussi :

Alix, une série culte de Jacques Martin

Alix, une inaptitude troublante à faire le bonheur d'une femme

Alix, favorise ses « favoris »

Sexe couvert dans la BD…


Lire une interview de Jacques Martin réalisée par Gérard Lefort et Mathieu Lindon pour Libération en 1996.

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Alix favorise ses « favoris »

Publié le par Jean-Yves Alt

Pendant qu'Alix crée tant d'ennuis à la gent féminine (lire ici), puisqu'il n'y a que son indifférence à ne pas lui être néfaste, il est beaucoup moins dangereux pour les amis de son sexe. Le malheur même qu'Alix peut parfois porter aux hommes n'a pas le caractère d'échec qu'il a à l'endroit des amitiés féminines.

 Si Alix perd la reine Adrea, il sauve la couronne d'Oribal – qui se révêlera pourtant un mauvais roi dans « La tour de Babel » (album n°16) –, son sosie en négatif, brun de cheveux et de peau.

 Si Alix dans « La Griffe Noire » (album n°5) est la cause de la paralysie du petit Claudius, il fait tout pour le sauver et il y réussit. Tout particulièrement accueillant pour le jeune Héraklion, à la fin du « Dernier Spartiate » (album n°7), on le voit regarder avec un œil et une moue de faune intéressé, Enak jouant avec le pauvre petit, à qui il ne reste rien au monde que leur amitié. A ce compte, il n'est pas étonnant que, réveillés en sursaut, Enak et Héraklion tombés du lit apparaissent nus en haut de l'escalier de la maison d'Alix.

 Mais le plus favorisé d'entre les favoris, c'est Enak. Car Alix est d'autant mieux aimant qu'il fut lui-même aimé dans son adolescence intrépide (« Alix l'intrépide », album n°1) : le noir barbu Toraya le sauve des loups, des hommes de sa tribu qui veulent l'aveugler et des tremblements de terre. En quelques images, Alix trouve bien son protecteur, son antique éraste : Toraya le saisit délicatement dans ses bras, ou de sa poigne vigoureuse ; il s'excuse de l'avoir bousculé pour le sauver de ses ennemis, malheureux sans doute de n'avoir pu être tendre même dans cette situation critique. Il le tire à lui, d'un mouvement énergique, le sauvant d'une mort atroce lorsqu il tombait dans une crevasse : ainsi Alix, maintenu par le cou et le poignet, se retrouve allongé sur le torse du géant à qui il rappelle un fils. Pour parfaire le roman-photos, Alix est enlevé, maintenu par un bras puissant, tête renversée en arrière, ou encore agrippé aux épaules et à la taille de Toraya qui l'emporte dans les airs tel un Tarzan. Mais, en enlevant ainsi son aimé dans un tel transport, en le sauvant de la mort, Toraya meurt lui-même et la face de la BD s'en trouve changée.

D'aimé, Alix va se faire aimant ; d'enlevé, enlevant : à lui maintenant d'emporter Enak dans les airs, avec moins d'enlacements, mais autant d'efficacité pour ravir.

Pour le meilleur et pour le pire.


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Lire une interview de Jacques Martin réalisée par Gérard Lefort et Mathieu Lindon pour Libération en 1996.

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