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Pas de tabou en Mésopotamie

Publié le par Jean-Yves

Dans l'ancienne Mésopotamie, l'homosexualité ne faisait l'objet d'aucun tabou ou répulsion.


La pratique de l'amour entre hommes est attestée chez les anciens Mésopotamiens au moins depuis les débuts du IIIe millénaire avant notre ère, pour le moins, d'abord par quelques représentations figurées. La plus connue, sur une plaquette d'argile, représente un acte de sodomie exécuté debout.


Les textes retrouvés nous apprennent que l'homosexualité en elle-même n'était nullement condamnée comme enfreignant un quelconque précepte humain ou divin : n'importe qui pouvait la pratiquer librement pourvu que ce fût sans violence ni contrainte, et, par conséquent, de préférence avec, pour partenaires passifs, des spécialistes, des professionnels.


La mention, dans l'Almanach des Incantations, de trois séries de prières pour favoriser, l'une l'amour d'un homme envers une femme, l'autre l'amour d'une femme envers un homme, et la troisième l'amour d'un homme envers un homme, montre que l'on pouvait éprouver couramment entre individus de même sexe les mêmes sentiments qu'entre individus de sexe opposé. Elle rappelle aussi que nulle interdiction religieuse ne venait contrarier les amours homosexuelles, pas davantage que les hétérosexuelles, puisque l'on recourait précisément aux dieux, par ces prières, pour les favoriser, les unes comme les autres.


L'absence, dans le texte que l'on vient de citer, d'une série pour favoriser l'amour d'une femme envers une femme est-elle significative ? On n'en sait rien. Quoi qu'il en soit, nous avons la preuve que celui-ci n'était pas inconnu. Un texte divinatoire, au moins, prévoit en effet que des femmes s'accoupleront.


Jean Bottéro


Spécialiste de la Mésopotamie et de la Bible


■ in L’Histoire n°221 (Dossier : Enquête sur un tabou – Les homosexuels en Occident), mai 1998, page 33


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Mon regard sur le saint Sébastien du musée de Cologne

Publié le par Jean-Yves

Le corps de ce Sébastien semble comme hésiter à se montrer habillé ou nu.


Sa nudité est d’ailleurs toute relative : le nombre important de flèches la recouvrant semblant agir comme un vêtement à l’image des écrits de Jacques de Voragine : « entouré, il le fut de flèches comme un hérisson ». (1)


L’occultation de la nudité corporelle dans ce tableau, par le vêtement ou par la carapace de flèches n’est pas ce que je retiens, même si elle en est une dimension non négligeable pour une approche dévote.


Tout se passe dans les regards…




Les visages des bourreaux prennent, ici, une charge figurative connotant clairement la bassesse de tout un chacun, la mienne en l’occurrence. Ainsi, moi qui les regarde, par mon impiété, je peux rejoindre la position des archers aux flèches impies.


Et, en même temps, paradoxalement, je vois la possibilité de me substituer, à Sébastien, attaché à l’arbre aux outrages. Parce que les regards des exécuteurs m’orientent justement vers le saint. Parce que le visage de ce dernier a une dimension glorieuse totalement absente des autres personnages qui sont terriblement humains.


Comme si en acceptant de recevoir les flèches de mes frères, je pouvais me délivrer de ma propre abjection.



La place des archers m’évoquent mes bassesses humaines. Celle de Sébastien criblé de flèches, j’accepte de l’occuper et de la subir comme une épreuve, permettant de renverser ce qui en moi incarne le mal. Mais cette projection en Sébastien est rendue possible parce que je sais aussi que dans cette histoire, les flèches sont impuissantes… à tuer... à me tuer.



Maître de la Sainte tribu (actif à Cologne 1480/1516) et atelier – Retable de Saint Sébastien (panneau central) – 1493/1494

Huile sur bois, Cologne, Wallraf-Richartz-Museum


(1) La Légende Dorée



Merci à Jean-Christophe. Article écrit le 19 mars 2008.


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Lorenzaccio ou le retour du Proscrit, une nouvelle de Paul Morand (1925)

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans l'étonnant récit « Lorenzaccio ou le retour du Proscrit » est contée la rentrée au Portugal d'un grand homme politique, hier exilé par une opposition triomphante. Grand seigneur, Tarquinio Gonçalves rentre dans ses biens.

Mais voilà que ses ennemis masqués, gênés par sa présence inquiétante, ont juré sa perte ; le vieux lion les tracasse.

Or, un soir, un jeune marin, une sorte de « Querelle de Brest », devine-t-on, a demandé la charité à Tarquinio. Dans sa tenue du torpilleur E87, Morand le dépeint comme un garçon du peuple « très jeune, des côtelettes à peine dessinées sur ses joues pâles, des dents de loup ». Gonçalves voit en lui «un de ces voyous flexibles et débauchés de la flotte qui, par leur mauvaise tenue et leur insolence, jouissent d'une autorité sans conteste».

Cédant à la demande du garçon, Gonçalves prend un billet dans son portefeuille et le met « d'un geste brusque, dans la poitrine du marin, issue d'un jersey très décolleté ».

A quelque temps de là, alors que, mordu d'ennui et de souvenirs, l'ex-proscrit se promène la nuit dans son jardin saturé de senteurs aromatiques, il s'avise d'une présence suspecte dans un buisson. Un homme sans doute, caché là pour l'attaquer, à qui il intime, soudain furieux : « Sortez, Monsieur ! »

Penaud, un automatique en main, c'est alors le marin en question qui sort de l'ombre. Décontenancé par le courage de celui qu'il voulait abattre, il échange avec lui un étrange dialogue : « Pourquoi m'avez-vous donné tant d'argent, l'autre soir ? »

Et Tarquinio Gonçalves répond : « Parce que tu es beau, avec tes bras blancs de criminel ingénu, parce que tu as dix-huit ans et la peau sans rides, et la figure phénicienne des pêcheurs. »

Et voilà l'homme d'Etat qui saisit le garçon à bras-le-corps, que leurs respirations se mêlent dans l'obscurité. L'embrassement dura. Puis il y eut un gémissement de lutteur terrassé, poussé par le plus jeune. « Moi, je vais te dire ce qu'il te faut », a proféré Tarquinio. Et longuement, « rompu à toutes les voluptés pénitentiaires et coloniales », écrit Morand, Gonçalves soumet celui qui a voulu l'assaillir, à qui, son plaisir dûment pris, il rendra son revolver aux balles intactes, en y ajoutant une rose.

On n'ignorait pas que les Années folles pouvaient aller assez loin dans l'audace. Mais on devine, à relire « L'Europe Galante », que Paul Morand serait allé encore plus loin, dans de telles histoires, si sa carrière diplomatique le lui avait permis.

■ in L'Europe Galante, Editions Grasset, 1925 (et Le Livre de poche/Biblio, 2000, ISBN : 2253933252)

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Fin d'année scolaire avec Jacques Brenner

Publié le par Jean-Yves Alt

L'enfance, pauvre, de Paul Régnard se déroule dans les Vosges et est placée sous le signe d'un premier amour, d'une pureté et d'une passion telles que l'on ne peut en concevoir qu'à dix ans, pour un de ses camarades de classe, Philippe Huyghens, fils de grands bourgeois.

Je savais qu'il [Philippe] quittait Saint-Romont l'après-midi même. Je le voyais « pour la dernière fois ».

— Philippe, je voulais te dire aujourd'hui...

J'avais dû prendre un ton solennel et il me regarda comme si j'allais lui faire une nouvelle scène sans motif, ce qui ne m'était plus arrivé depuis longtemps.

— Non, dis-je, c'est idiot... je voulais dire que jamais...

— Allons, si c'est idiot, garde ça pour toi.

Je voulais lui dire que je l'aimais comme je n'avais jamais aimé personne. Je voulais le lui dire aujourd'hui que j'étais content de moi, et c'était un peu pour lui faire partager mon prix d'excellence. L'idée me vint alors de lui offrir les livres que j'avais sous le bras, deux gros livres bien encombrants.

— Ces livres, ça te ferait plaisir ? demandai-je.

Il n'eut pas l'air d'avoir entendu la question.

— Voilà ton père qui te cherche, me dit-il.

[…] Était-ce d'amour qu'il s'agissait ? Un jour que je revenais à vélo de chez les Huyghens, j'avais rencontré un camarade de classe – Greslou – qui m'avait crié : « Toujours chez Huyghens ? Alors, c'est le grand amour ? » Je m'étais senti environné de gloire. La gloire, c'était l'amitié de Philippe, autrement importante qu'un prix d'excellence. En fait, grâce à Philippe, j'avais découvert cette année-là un monde nouveau. Si j'avais compris ce qui se passait en moi, ma mère aurait pu devenir pour moi une confidente idéale, puisqu'elle-même avait été transformée par la rencontre d'Albert Kreutzer (mais elle eût peut-être estimé que ce n'était pas la même chose). Sans doute verra-t-on une raison de mon amitié dans le prestige social qui revêtait indirectement Philippe. Mais il y a des raisons à tout : Philippe, de son côté, voyait en moi le premier de la classe. Je croyais aimer Philippe pour lui-même et ne me trompais pas.

Jacques Brenner


■ in La rentrée des classes, Editions Grasset, 1977, ISBN : 2246004624, pp.127-128

 

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Biribi de Georges Darien (1889)

Publié le par Jean-Yves

Georges-Hippolyte Adrien, qui devait devenir l'écrivain marginal Georges Darien, s'est engagé adolescent au 13e escadron du Train quand il reçoit, pour manquement renouvelé à la discipline, un commandement qui l'atterre. Le voici, pour des fautes qu'il estime justement vénielles, dues à la chaleur de son sang et à son caractère imbu d'indépendance, envoyé dans les rangs de cette terrible Compagnie de Discipline de Gafsa, sur laquelle circulent d'épouvantables bruits et anecdotes.

 

Mais qu'est-il, ce Georges Adrien, tête dure et cœur sur la main ? Le fils, issu du milieu petit-bourgeois, d'un marchand de nouveautés de la rue du Bac. Pour connaître plus vite la liberté, dès ses études achevées au Lycée Charlemagne, il a choisi l'uniforme à 19 ans. Ainsi sera-t-il débarrassé de l'interminable service militaire d'alors.

 

Mais c'était, un peu trop, croire pouvoir dompter son naturel bouillant, qui le fait s'indigner devant toute injustice, toute humiliation infligée à autrui comme à lui. Quand il rentre chez lui, son «expérience» militaire achevée, le 16 mars 1886, il a connu cinq ans d'esclavage et d'opprobre et, dans cette Compagnie maudite, en plein désert, des heures de détresse qu'il n'oubliera plus.

 

C'est dans « Biribi » – ce classique à demi ignoré de la littérature – qu'Adrien-Darien va la raconter, cette expérience. Il veut dire très haut ce qu'il a subi, pour remuer l'opinion publique, faire savoir ce qu'endurent de jeunes hommes oubliés de tous, réduits à l'état d'animalité, au fond des sables et sous un soleil qui ne pardonne pas.

 

 

C'est un témoignage étonnamment efficace encore que ce réquisitoire haletant d'un garçon de 26 ans qui, avec une lucidité sans précédent, dit ce que lui ont valu son indépendance et, plus encore qu'une société égoïste, la lâcheté de certains hommes.

 

Pourquoi ce titre de « Biribi » ? C'est le nom coloré, celui d'un jeu, donné par ceux qui les éprouvèrent, en manière de plaisanterie, à ces géhennes qu'étaient les Compagnies de discipline. Auriant, le préfacier de Darien, explique : « Ce n'était pas au plaisir de la vengeance qu'il cédait, mais à un impérieux, à un irrésistible devoir de dévoiler non seulement à son pays, mais à l'univers horrifié les inimaginables atrocités qui se commettaient impunément là-bas, en Tunisie. »

 

Georges Darien ne cèle rien, sous le ciel torride, des corvées, de l'abrutissement d'une tâche aussi dure qu'absurde, de «la soumission du chien savant à la baguette» qui furent son lot, avec la misère physique, les jours et les nuits de désespoir. «Et si, écrit Darien, les malheureux poussent une plainte, si la souffrance leur arrache un cri, on leur met un bâillon, on leur passe dans la bouche un morceau de bois qu'on assujettit derrière la tête avec une corde.» (chapitre XVI)

 

Ces hommes qui connaissent l'avilissement, sont jeunes pour la majorité. Leur sang est vif ; leurs sens sont exigeants. Leur ardeur de mâles sevrés, irritée, exacerbée par le croupissement, la promiscuité, les rêves fous, se déchaîne la nuit. Et là encore, Georges Darien n'hésite pas à dire la vérité :

 

« Ma cervelle est imbibée de luxure. C'est une éponge qu'il m'est impossible de presser sans faire couler à travers mes doigts le pus des passions sales. […] Ah ! oui, je voudrais qu'ils se cachent, les infâmes qui, à mes côtés, se prêtent à la satisfaction des désirs que la privation de femmes a surexcités ! Je voudrais qu'ils se cachent, car il y a longtemps déjà que mon sang bouillonne en leur présence, et j'ai été pris, trop de fois, de l'envie terrible de les tuer – ou de les aimer. Ce n'est plus eux que je vois, ce n'est plus leur physionomie que je regarde avec dédain ; ce sont des intonations féminines que je recherche dans leurs voix, ce sont des traits de femmes que j'épie fiévreusement – et que je découvre – sur leurs visages; ce sont des faces de passionnées et des profils d'amoureuses que je taille dans ces figures dont l'ignominie disparaît. Cette cristallisation infâme me remplit d'une joie âpre qui me brise. » (chapitre XXVI)

 

Darien, pris par le besoin d'aveu, va plus loin :

 

« Oh ! les rêves que je fais, somnambule lubrique, dans ces interminables journées où mon corps s'affaiblit peu à peu sous l'action de l'idée troublante ! Oh ! les hallucinations qui m'étreignent dans ces nuits sans sommeil où les extravagances du délire s'attachent brûlantes à ma peau, comme la tunique du Centaure ! Ces nuits où j'écume de rage comme un fou, où je pleure comme un enfant ; ces nuits pleines d'accès frénétiques, d'espoirs ardents, de convulsions douloureuses, d'attentes insensées et d'anxiétés poignantes, où mon cœur cesse de battre tout à coup, ainsi qu'à un susurrement d'amour, au moindre bruissement du vent – où je me suis surpris, tressaillant de honte, à étendre mes mains tremblantes de désir vers les paillasses où les lueurs pâles de la lune, perçant la toile, me faisaient entrevoir, dans les corps étendus des dormeurs, de libidineuses apophyses !... Ah ! je ne veux point céder à la tentation ! » (chapitre XXVI)

 

Proie du rêve malsain, Darien va plus loin encore, dépeignant ce qui se passe entre les hommes de la Compagnie, dans des pages que son éditeur, Albert Savine, lui demanda de supprimer. Auriant les a rendues dans une nouvelle édition du livre parue en 1978 (10/18). Là, Darien, en tout réalisme et compréhension, parle des ménages d'hommes. Il insiste sur « les jalousies, les rivalités, les intrigues, toute la vie occulte d'une société infâme, toutes les petites atrocités qui viennent se greffer sur les grandes, qui enfoncent, pour la vie, dans le cerveau de l'homme qui a vécu là, le désir torturant et invincible de l'inavouable débauche ! »

 

■ Editions Le Serpent à Plumes, collection Motifs, 2002, ISBN : 2842613716

 

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