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Candeur de ceux qui se demandent comment et pourquoi ils sont "devenus" homophiles par Tony Duvert

Publié le par Jean-Yves Alt

L'homosexualité n'est une souffrance ou une misère que parce qu'on la cantonne dans le cercle du moindre mal ; il faudrait bien qu'on expliquât pourtant quel peut être le genre de misère d'un être libre, dont le cœur est en paix, le corps en santé et la sexualité bien vécue. C'est ce que Tony Duvert écrivait en 1980 :

« Candeur de ceux qui se demandent comment et pourquoi ils sont "devenus" homophiles.

La question aurait un sens si le sexe, dans l'espèce humaine, répondait à un programme biologique précis. On "deviendrait" hétéro comme on devient pubère, sénescent, grand ou gros. Les "perversions" seraient aussi rares que les bébés à six pattes.

Rien de semblable n'existe. Notre sexe naît sans objet, comme notre aptitude à parler est d'abord sans langage. Abandonnez un nouveau-né sur une île déserte, pendant vingt ans, avec des chèvres pour le nourrir. Loin de réinventer la langue française et de fantasmer sur Marilyn, il chevrotera, capricant, épousera ses nourrices à barbiche et à cornes – et il vous renverra, vous et vos idées stupides d'innéité, vous faire embouquer ailleurs.

Quelle stupéfaction ! Il paraît qu'une nette majorité des garçons nés en hétérocratie française parlent français et sont hétéro ! On se demande où ils sont allés chercher ça. La "Nature", sans doute. »

Tony Duvert

■ in L'enfant au masculin, éditions de Minuit, 1980, pp.93-94

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Profonde fraternité dans la souffrance par Renaud Camus

Publié le par Jean-Yves Alt

« Je souffre, évidemment. Mais si je souffre par écrit [...], je suis bien obligé, puisque la quantité de ma souffrance n'est pas infiniment extensible, sans doute, de me départir d'un peu d'elle, ou de beaucoup, pour en gratifier ce je plus ou moins docile, l'autre, qui n'aura d'existence et d'épaisseur qu'à m'en décharger mieux. »

Renaud Camus

■ in Le Lac de Caresse, éditions P.O.L., 1991, ISBN : 286744215X

Lucidité, ironie certes, mais aussi magnifique méditation sur la dualité de l'écrivain : celui qui vit et celui qui écrit, définition exacte de la solitude de la création qui reste pourtant le plus beau mouvement d'un homme vers un autre.

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« Passion » absolue chez Grünewald

Publié le par Jean-Yves Alt

Croix mal débitée, vêtements déchirés, chairs meurtries et douloureuses, barbes mal taillées, mâchoires proéminentes, traits simiesques... tout semble outré dans la peinture de Matthias Grünewald.

Pourtant nulle caricature dans cette peinture.

Dans cette représentation du portement de croix, Matthias Grünewald montre – avec une grande force expressive – sa vision qu’il a des différents éléments qui constituent cette scène : bois, tissus, peaux et chairs, poils, morphologies squelettiques, afin de reconstituer ce que je perçois comme être la terrible violence du monde.

Matthias Grünewald – Portement de croix du retable de Tauberbischofsheim (détail) – 1523/1525

Huile sur bois, 195,5cm x 142,5cm pour le tableau entier, Staatliche Kunsthalle, Karlsruhe

Pour bien prendre conscience du caractère absolu de cette représentation de la Passion du Christ, il n'y a qu'à comparer ce chef-d'œuvre de Grünewald, à ce détail de la Crucifixion du Christ de Jörg Breu l'Ancien, peintre germanique de la même époque : chairs égales et lisses, air abruti des bourreaux… le tout constituant une simple illustration colorée.

Jörg Breu l'Ancien – Crucifixion (détail) – 1524

Peinture, 87cm x 63cm pour le tableau entier, Museum of Fine Arts, Budapest

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Saint Thomas d'Aquin : parole inattendue…

Publié le par Jean-Yves Alt

« L'amour transformant l'amant dans l'aimé fait entrer l'amant à l'intérieur de l'aimé et vice versa. »

Saint Thomas d'Aquin

[Commentaire du Livre des Sentences]

■ in Dictionnaire inattendu des citations, Alain Dagnaud et Olivier Dazat, Editions Hachette, 1992, ISBN : 2010177363

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Vocabulaire de l'homosexualité masculine, Claude Courouve

Publié le par Jean-Yves Alt

Les mots pour le dire : Claude Courouve aide le lecteur à se repérer dans le vocabulaire de l'homosexualité.

Ce recensement était, en 1985, le premier inventaire lexicographique des discours tenus en langue française sur l'homosexualité masculine. Un inventaire aussi de l'évolution de ces discours et de leurs éventuelles filiations.

Ce « Vocabulaire de l'homosexualité masculine » va du Moyen Age à nos jours, les XVIe, XVIIe et surtout XVIIIe et XIXe siècles dominant le propos.

On trouvera le sens et l'origine de termes connus et toujours en vigueur. Quelques-uns de la langue dite vulgaire comme « bougre » (XIIe), « en être » (XVIIe), « folle », « honteuse », « tante » ou « tapette » (XIXe).

Quelques autres d'origine savante et tirés du latin comme « contre nature » (XIIIe s.), du grec comme « pédéraste » (XVIe) (avec ses dérivés : « pédé », XIXe, et « pédale », XXe), « antiphysique » (au XVIIIe = contre nature), ou de l'allemand comme « homosexualité » (XIXe). On repérera le couple d'identités opposées homosexuel/hétérosexuel et son émergence avec la symétrie « aimer les femmes/les garçons » (XVIe) et « coniste/culiste » (XVIIe).

Il manque des mots plus utilisés : « homophobie » (que l'auteur a pourtant introduit en France), « équivoque », « fille » ; ou, au contraire, « congénère », « fiotte ». Il est vrai qu'il s'agit là d'un vocabulaire et non d'un dictionnaire porté naturellement à l'exhaustivité.

On apprend comment on fit du jeune Louis XV un roi hétérosexuel en lui mentant et en l'impressionnant :

« Sous la Régence, l'avocat parisien Mathieu Marais a raconté les conséquences d'une scène de débauche à la Cour en juillet 1722 : ˮLe marquis de Rambure, patient de toutes manières, a été mis à la Bastille ; il est fils de la marquise de Fonteville, grande janséniste, et qui ne sait quel péché mortel son fils a commis. Quand le Roi a demandé pourquoi tous ces exils contre ces jeunes seigneurs, on lui a dit qu'ils avaient arraché des palissades dans des jardins, et à présent on ne donne d'autre nom à ces jeunes seigneurs qu'arracheurs de palissades.ˮ » (pp. 39/40)

Ce qui n'empêchera pas la naissance d'une idylle entre Louis XV et un jeune duc en juin 1724 (p. 119).

On découvre depuis quand et par qui l'amitié du Christ et de saint Jean a été interprétée de façon homosexuelle :

« Ce sens homosexuel inattendu [du terme Jésus] qui s'est perdu au XXe, a peut-être pour origine l'idée d'enfant aimable et joli depuis longtemps attachée à ce nom. À moins que les allusions de Diderot et Sade à un amour sensuel entre Jésus et l'apôtre Jean n'aient bénéficié d'une certaine popularité. […] Pendant la Révolution, a paru le pamphlet anonyme Les Enfants de Sodome à l'Assemblée Nationale... dans lequel il était mis : ˮDéfunt Jésus, mort comme notre frère Paschal, au lit d'honneur, disait à saint Jean : — Viens, mon fils ; viens mon bien-aimé, te reposer sur mon sein. Pourrait-on douter de la véritable essence de ces tendres expressions ?ˮ » (pp. 148/149)

« L'Essai sur la peinture de Diderot mérite d'être cité pour son audace : ˮSi la Madeleine avait eu quelque aventure galante avec le Christ ; si, aux noces de Cana, le Christ entre deux vins, un peu non-conformiste, eût parcouru la gorge d'une des filles de noce et les fesses de saint Jean, incertain s'il resterait fidèle ou non à l'apôtre au menton ombragé d'un duvet léger : vous verriez ce qu'il en serait de nos peintres, de nos poètes et de nos statuaires.ˮ » (p. 165)

Se détachant sur tout le long de cet ouvrage, on note l'importance de la religion (monothéiste, ici le christianisme, catholique et protestant, cf. « contre nature », « péché », « sodomie »...), la mutation de l'hérésie religieuse en hérésie sociale (cf. « bougre », « hérétique en amour », « non-conformiste »), la continuation de l'idéologie religieuse et d'une mentalité bourgeoise par d'autres moyens (un prétendu athéisme qui dénonce le « vice clérical », notamment à travers les jésuites ; le prétendu communisme athée qui parle de « vice bourgeois »...).

Un autre aspect intéressant mis en relief est que les mots créés tout au long de l'histoire pour signifier un amour qui s'est d'autant plus dit qu'il ne fallait pas le nommer (selon certains doctes canonistes et parmi eux quelques saints), forment une longue liste non dénuée de sens. Foucault l'avait dit, « l'homosexualité relève de « l'ordre du discours » (p. 16), de l'ordre des discours. Ce qui convient parfaitement à l'approche méthodologique de Claude Courouve : « passer par les mots qui ont servi à en parler » pour aborder la complexité extrême de la question homosexuelle « sans introduire de biais initial » (p. 20).

Le sujet, à travers la problématique de la parole envisagée, fait ainsi intervenir, dans un cadre multidisciplinaire, histoire de la littérature, droits canon et pénal, psychanalyse et psychologie, éthologie, sociobiologie, anthropologie, histoire des mœurs, des sciences et des idées.

Loin donc de constituer un simple particularisme, cet essai permet de constater que l'homosexualité représente une universalité, universalité du temps, de sociétés, de conditions et de mœurs, une manière d'être au monde. Et l'auteur de souligner avec raison dans sa préface, qu'« il est aujourd'hui impossible d'envisager une science de l'homme sans se heurter tôt ou tard à la question homosexuelle » (p. 15).

Un index, une bibliographie et, en appendices, des textes des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles ainsi qu'un index du vocabulaire de Proust dans la Recherche ajoutent à l'intérêt d'un livre facile d'accès malgré son érudition et qui met bien en lumière les rapports entre corps et langage. (d'après un article d'Alain Leroi, Gai Pied Hebdo, n°158, 23 février 1985)

■ Vocabulaire de l'homosexualité masculine, Claude Courouve, Éditions Payot, Collection : Langages et sociétés, 1985, ISBN : 2228136506


Lire la quatrième de couverture et le sommaire


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualite.com

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